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Le Gambit de l'Officier

Lire le chapitre 7: The New Colonel

L’aube sur la route de Naumburg était grise et cinglante. Le régiment s’était arrêté pour permettre aux fourgons de rattraper la colonne. Moreau, assis sur son cheval, regardait les hommes s’affairer autour des feux de camp, la vapeur de leur souffle s’élevant dans l’air froid. La nouvelle était arrivée par estafette la veille : une réorganisation de la brigade. Lefebvre, promu général de brigade, prendrait le commandement d’une division élargie. Et un nouveau colonel, un certain Charpentier, arriverait pour prendre la tête du régiment. Moreau avait passé la nuit à tourner la nouvelle dans sa tête, mais sans succès.

Il poussa sa monture vers le centre du camp où les officiers s’étaient rassemblés. Adjudant Fouchard était là, son écritoire sous le bras, les yeux plissés de fatigue. Il lui adressa un signe de tête discret, mais garda ses distances. Parmi les officiers, le capitaine Duret se tenait raide, sa main gauche posée sur la garde de son sabre, les yeux fixés sur la route pleine de boue, attendant l’arrivée du nouveau venu.

Un groupe de cavaliers apparut au détour de la colline. À leur tête, un homme d’une quarantaine d’années, monté sur un alezan brillant. Sa veste était d’un bleu profond, ses épaulettes d’or neuf, son shako orné d’une cocarde immaculée. Le colonel Charpentier avait le port droit, un visage aux traits nets et durs, le menton rasé de près. Il s’arrêta au centre du camp et jeta un regard circulaire aux hommes, comme s’il pesait leur valeur d’un seul coup d’œil.

« Colonel Charpentier, annonça-t-il d’une voix claire qui portait malgré le vent. Je viens de la Garde. Prenez vos positions, messieurs, et faites-moi le rapport de l’état du régiment. »

Le capitaine Duret s’avança et salua. « Capitaine Duret, commandant le 2e escadron. Nous avons perdu douze hommes à Austerlitz, vingt blessés, et le moral des troupes est bon. »

Charpentier acquiesça, puis ses yeux se posèrent sur Moreau. « Sergent-Major Moreau, n’est-ce pas ? »

Moreau salua. « Oui, mon colonel. »

Un pli se forma entre les sourcils de Charpentier. « On m’a parlé de vous. La recommandation pour le grade d’officier, à Austerlitz. Dommage qu’elle ait été accordée à un autre. » Il sourit, mais le sourire n’atteignit pas ses yeux. Il était froid, calculateur, d’une politesse sans chaleur.

Moreau sentit un frisson descendre le long de sa colonne. « Les circonstances ont fait qu’un autre a été choisi, mon colonel. »

« Oui, les circonstances, répéta Charpentier avec une douceur qui semblait contenir une menace voilée. Les circonstances sont parfois difficiles à contrôler, sergent-major. Mais nous ferons en sorte que les choses soient plus claires à l’avenir. » Il détourna son regard et fit marcher son cheval vers l’état-major, laissant Moreau debout, le cœur glacé.

Renaud, qui avait réussi à rejoindre Moreau pendant que les officiers s’agitaient, se pencha vers lui. « Tu as vu sa façon de te regarder ? Comme on inspecte un cheval borgne. »

« Je l’ai vue », répondit Moreau à voix basse.

Fouchard s’approcha d’eux, l’air faussement occupé, alignant ses papiers. « Sergent-major, dit-il sans lever les yeux, une information pour vous. Parce que vous m’avez épargné de devoir faire un rapport sur Renaud, l’autre jour. »

Moreau le regarda. « Parlez, adjudant. »

« Ce Charpentier, il est le cousin de Lefebvre. Par sa mère, je crois. » Fouchard tourna une page de son carnet, comme si de rien n’était. « Et il a servi dans la même garnison que lui à Colberg avant d’être transféré à la Garde. On murmure qu’il y a gagné son avancement. »

Moreau sentit son estomac se serrer. Colberg. La même place qu’avait mentionnée Valois. Le même passé. Le filet se resserrait, et non dans son sens à lui.

« Vous êtes sûr de ce que vous dites ? »

Fouchard leva les yeux, une lueur indéfinissable dans son regard. « Je suis l’écrivain du régiment, sergent-major. Je sais lire entre les lignes des registres. Et parfois, dans les marges aussi. » Il s’éloigna avant que quiconque puisse l’interroger davantage.

Une heure plus tard, un ordre arriva du nouvel état-major. Charpentier convoqua les capitaines et les sergents-majors devant sa tente. Il était debout, les mains croisées dans le dos, le menton haut.

« Messieurs, dit-il, le maréchal Lannes a besoin d’un détachement pour pousser une reconnaissance en avant de la colonne. Des rapports font état de partisans prussiens qui harcèlent nos convois de ravitaillement près du village de Gross-Mockern. Votre régiment est chargé de punir ces villages qui abritent. Vous serez sous mon commandement direct. Le capitaine Duret, vous fournirez la moitié de votre escadron. Le sergent-major Moreau accompagnera et commandera les sous-officiers. »

Moreau salua. « À vos ordres, mon colonel. »

Duret, à côté de lui, ne dit rien, mais jeta un regard rapide à Moreau, lourd de sens.

La colonne partit en début d’après-midi, suivant un chemin de terre entre des champs déserts. Les maisons de Gross-Mockern apparurent à la tombée de la nuit, une poignée de toits de chaume autour d’une église au clocher bas. Une fumée grise montait de quelques cheminées. Moreau, qui commandait l’avant-garde, fit haleter son cheval et se tourna vers Charpentier.

« Mon colonel, je propose de m’approcher seul, de parlementer. Il y a des civils ici. Nous pourrions les interroger sans violence. »

Charpentier le regarda de haut, une expression d’impatience posée sur le visage. « Sergent-major, nous ne sommes pas venus pour parlementer. Nous sommes venus pour frapper un exemple. Le village a abrité des déserteurs. Il doit payer. »

Moreau n’insista pas, mais le mot « déserteurs » résonna en lui avec une force inattendue. Des déserteurs français, peut-être. Pourquoi Charpentier était-il si pressé de les brûler sans les entendre ?

Ils approchèrent du village au petit trot, les sabots des chevaux étouffés par la terre détrempée. Les habitants, alertés, se pressaient sur le seuil des maisons, des femmes serrant leurs enfants, un vieil homme tenant une fourche, le visage livide et fermé. Charpentier leva la main, et le régiment s’arrêta à la lisière du village.

« Brûlez la grange, ordonna-t-il d’une voix calme et posée, comme s’il commandait un exercice. Prenez les hommes en âge de porter les armes. Fouillez les maisons. »

Moreau hésita, les doigts serrés sur les rênes. Ce n’était pas un combat. C’était une exécution. Et Charpentier, avec le visage du cousin de Lefebvre, montait la même opération qu’un général qui voulait une bataille à mettre à son palmarès.

Il poussa son cheval en avant, vers l’église. Il ne brûlerait pas. Il chercherait. Et il trouverait peut-être ce que quelqu’un ne voulait pas qu’il trouve.

Deux soldats de l’escadron traînaient un homme dehors, un paysan d’une cinquantaine d’années, les mains liées dans le dos, du sang sur sa joue. Ses yeux croisèrent Moreau, et quelque chose passa entre eux, un désespoir, une fierté blessée.

Puis un bruit sourd. Le bruit d’une trappe qui s’ouvre. Un mouvement derrière l’autel.

Et un homme apparut, en haillons, portant encore les restes d’un uniforme français.

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