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Le Gardien des Murailles

Lire le chapitre 4: The Lady of the Keep

La pluie s’était tue, remplacée par un silence lourd qui collait aux pierres. Eilidh Grant se tenait dans l’ombre du donjon, une lampe torche braquée sur les rayonnages poussiéreux des archives. L’air sentait le moisi, la cire et le temps arrêté. Elle avait convaincu le vieux conservateur bénévole du district de lui ouvrir la salle, mais ce qu’elle cherchait n’apparaissait sur aucun inventaire.

Elle fit glisser son index le long des reliures de cuir craquelé, lisant les étiquettes jaunies. *Comptes de la ferme, 1823–1841. Registre des baux. Correspondance du facteur.* Rien sur l’aile est. Rien sur une construction antérieure.

— Vous cherchez quelque chose en particulier ?

Eilidh sursauta. Une femme âgée se tenait dans l’embrasure, un châle de laine sur les épaules. Ses yeux clairs détaillaient la restauratrice avec une curiosité tranquille.

— Je m’appelle Morag. Je m’occupe des archives depuis trente ans, dit-elle. Vous êtes celle qui veut réparer le château.

— Réparer, oui. Et comprendre, répondit Eilidh. Je cherche des documents sur l’aile est. Avant le XIXe siècle.

Morag inclina la tête, puis s’approcha d’un meuble à plans qu’Eilidh n’avait pas remarqué. Elle en tira un rouleau de parchemin fragilisé.

— Celui-là n’est pas dans les registres officiels. On le garde ici parce que personne ne savait quoi en faire. Il date de 1642.

Eilidh déroula le parchemin avec des doigts tremblants. Le plan était grossier, l’encre délavée, mais la silhouette d’une tour isolée y figurait distinctement, à l’est du donjon principal. Au-dessus, une inscription dans une écriture fine et serrée :

*Le Donjon de la Dame — par la volonté de la fille aînée de Kintail.*

— Le Donjon de la Dame, murmura Eilidh.

— Ah, dit Morag, un pli ironique au coin des lèvres. La vieille histoire. On n’en parle pas beaucoup en dehors du village. En dehors de la famille.

— Quelle histoire ?

Morag s’assit sur un banc de pierre, croisant les mains. Sa voix prit un ton de conteuse.

— Avant que les MacKinnon ne deviennent la seule loi de ces terres, il y avait une femme à la tête du domaine. On l’appelait la Dame de Kintail. Elle a fait bâtir une tour pour elle et ses filles, à l’abri des regards des hommes. Mais après sa mort — on dit qu’elle est tombée malade mystérieusement — son frère a pris le pouvoir. Il a fait effacer son nom des registres, et il a uni la tour au château principal, pour que personne ne se souvienne qu’elle avait existé seule.

Eilidh regarda le plan, puis releva les yeux.

— Et cette tour, c’est l’aile est ?

Morag haussa les épaules.

— Peut-être. Si vous trouvez la pierre d’origine, vous trouverez la vérité. Ou ce qu’on en a laissé.

Un bruit de verre brisé parvint de la cour. Eilidh se tourna, mais ne vit rien. Quand elle se retourna, Morag avait glissé une seconde feuille sur le plan, plus récente, une copie carbone d’un texte dactylographié.

— Gardez ça aussi, dit-elle. C’est une note d’un ancien conservateur. Il avait posé des questions sur l’aile est. Voyez ce qu’il a écrit.

Eilidh déplia le texte. Quelques lignes seulement : *Vérifier la légende du Donjon de la Dame. La famille prétend qu’elle a été démolie, mais les murs extérieurs de l’aile est ont une épaisseur qui ne correspond à aucun plan. Possible double paroi. À investiguer.*

— Pourquoi personne n’a suivi cette piste ? demanda Eilidh.

Morag sourit, d’un sourire triste.

— Parce que chaque fois qu’on touche à l’aile est, le laird actuel menace de tout faire annuler. Le précédent aussi. Comme si le secret devait rester enterré.

Elle se leva, remit son châle en place.

— Ce soir, il y a un ceilidh au village, à la salle des fêtes. Vous devriez venir. On danse, on boit, on parle un peu trop. Les gens vous diront plus que les archives, si vous savez écouter.

Eilidh hésita. Le travail l’attendait, les relevés laser, l’analyse des fissures. Mais quelque chose dans les yeux de Morag lui disait que ce n’était pas négociable.

— J’y serai, dit-elle.

La salle des fêtes sentait la sueur, la bière chaude et l’herbe coupée. Des guirlandes de papier décoloré pendaient aux poutres, et un accordéoniste juché sur une scène de fortune attaquait une reprise rapide d’un air connu. Eilidh s’était installée près du bar, un verre de jus de pomme à la main, observant les couples tournoyer.

On la reconnut vite. Une restauratrice dans un village de trois cents âmes, c’était un événement. Un homme aux joues rougies par l’alcool s’approcha, s’appuyant au comptoir.

— Alors, vous allez le sauver, notre château ? Ou le laird va vous faire fuir comme les autres ?

— Je compte bien rester, répondit-elle.

— Ils disent tous ça, au début. Puis le vent souffle, la pluie tombe, et on n’en parle plus.

Il se pencha, baissant la voix.

— Vous savez ce qu’ils racontent ? Que le château est maudit. Pas à cause d’un fantôme ou d’un trésor, mais à cause d’une femme. Une héritière, il y a des siècles. Elle aurait maudit la lignée quand on lui a arraché le domaine. Depuis, chaque MacKinnon qui essaie de moderniser le château connaît des revers. Incendies, chutes, faillites. Le vieux laird — celui d’avant Hamish — a voulu raser l’aile est pour en faire des chambres d’hôtes. Six mois plus tard, il tombait de son cheval et se cassait le cou.

Un silence tomba autour d’eux. Eilidh sentit les regards se poser sur elle.

— Vous croyez à la malédiction ? demanda-t-elle doucement.

L’homme rit, mais sans gaieté.

— J’y crois assez pour ne jamais mettre le pied dans l’aile est après la tombée de la nuit. Et je vous conseille pareil, ma petite.

Il s’éloigna, happé par une danse. Eilidh resta seule au bar, le verre entre les doigts. Dans sa poche, elle sentit le poids du vieux plan. Une héritière évincée. Une tour effacée des registres. Une section du château que tous les MacKinnon interdits d’abord, et dont l’actuel propriétaire surveillait chaque pierre.

Une voix s’éleva à sa droite. Une femme plus jeune, trentaine, cheveux courts, un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.

— Ne faites pas attention à Angus. Il aime bien les histoires, mais il finit toujours par danser avec la plus jolie fille de la pièce.

— Et la malédiction ?

La femme haussa une épaule.

— On ne sait pas si c’est une malédiction ou une simple précaution. Les MacKinnon ont toujours protégé leur secret comme une mère son dernier enfant. Si vous cherchez quelque chose dans cette aile est, méfiez-vous surtout de ce qu’il y a *dedans*.

— Dedans ?

— Les murs ont des oreilles, dit-elle en se levant. Et parfois, ils parlent.

Elle rejoignit la piste, laissant Eilidh avec sa phrase suspendue. La musique retomba, remplacée par un air lent. Le laird n’était pas au ceilidh, bien sûr. Il ne s’y montrait presque jamais, selon les murmures.

Alors qu’elle commandait un autre verre, une main se posa sur son épaule. Eilidh se retourna. Un vieil homme aux yeux d’un vert presque transparent la dévisageait intensément. Il ne lui adressa pas la parole, la détailla de la tête aux pieds, puis hocha lentement la tête.

— Vous lui ressemblez, dit-il enfin. Vous lui ressemblez beaucoup.

— À qui ?

— À elle. Vous savez de qui je parle.

Il jeta un coup d’œil à travers la salle, comme s’il craignait d’être entendu.

— Méfiez-vous du laird, reprit-il. Son sang est doux quand il faut louer, mais il est dur comme la pierre quand on touche à ses murs. Il a fait partir tous les autres avant vous. Si vous voulez rester, il faudra tenir plus fort que le granit.

Il sourit, découvrant une dent cassée.

— Nous verrons si vous en êtes capable.

Avant qu’Eilidh puisse répondre, il tourna les talons et disparut dans la foule. Elle resta là, le regard planté dans l’espace vide où il s’était trouvé, les paroles de la soirée s’entrechoquant dans sa tête.

La Dame de Kintail. Le Donjon de la Dame. Une héritière évincée, maudissant sa lignée. Et Hamish MacKinnon, farouche, obstiné, qui n’avait pas quitté son regard quand elle lui avait parlé de l’anomalie.

Elle sortit son téléphone, ouvrit ses notes, et tapa : *Vérifier si les MacKinnon ont eu une fille aînée à la tête du domaine avant le XVIIe siècle. Interroger les registres de baptême du presbytère.*

Puis elle ajouta, en lettres capitales :

*NE PAS TOUCHER SEULE À L’AILE EST. PAS AVANT D’AVOIR COMPRIS.*

La nuit s’étirait sur la lande, et sous ses pieds, quelque part dans la pierre silencieuse du château, la chose dans le mur s’était remise à gratter.