Le Gardien des Murailles
Lire le chapitre 5: The Laird's Demand
Les échafaudages tremblaient encore sous le vent quand la porte du hall s’ouvrit avec une violence qui fit vibrer les vitres sales. Hamish MacKinnon se tenait dans l’embrasure, ruisselant d’une pluie qui n’avait pas cessé depuis trois jours. Ses bottes laissaient des traces de boue sur les dalles que les ouvriers venaient de nettoyer.
Eilidh leva la tête de la table où elle étalait ses plans, le crayon encore entre les doigts. Le contraste la frappa – lui, sombre comme l’orage qu’il portait sur les épaules, elle, dans la lumière chaude de la lampe, traçant des lignes sur du papier centenaire.
« Il paraît que vous avez commandé des sondages structurels. »
Ce n’était pas une question. Sa voix roulait comme un tonnerre lointain, contrôlé mais chargé d’électricité. Il avança vers la table sans attendre d’invitation, et Eilidh sentit l’espace de la pièce rétrécir.
« C’est dans mon mandat, répondit-elle en se redressant. M. Ferguson devait vous faire parvenir le rapport hebdomadaire. »
« Ferguson peut garder ses rapports. Je veux voir votre plan. »
Il tendit la main avec l’impatience d’un homme habitué à être obéi. Eilidh hésita une fraction de seconde – bien assez pour qu’il la remarque, assez pour que ses yeux gris s’assombrissent d’une colère qu’il peinait à contenir.
Elle lui tendit les plans roulés. Il les saisit sans un mot, les déploya sur la table dans un mouvement brusque qui faillit renverser son mug de thé refroidi. Elle l’attrapa au vol, et l’instant de gêne qui suivit – leurs mains à quelques centimètres sur le papier – fut plus éloquent que n’importe quel échange.
« La tour est », commença-t-il.
« La tour *est* », insista Eilidh en posant son doigt sur le plan. « Vous l’avez dit vous-même. Structurellement instable. Fissures de fondation. Affaissement du linteau ouest. »
Il émit un son – pas tout à fait un rire, plus proche du grondement. « On vous a mal informée. »
« Informez-moi mieux, alors. »
Le défi resta suspendu entre eux. Hamish la regarda longuement, et Eilidh refusa de baisser les yeux. Elle avait négocié avec des architectes, des conservateurs du patrimoine, des entreprises à gros budget. Un homme qui refusait de perdre la face n’était qu’un problème de plus, un problème qu’elle savait résoudre.
Mais quelque chose dans ce regard – cette intensité qui semblait mesurer bien plus que ses compétences professionnelles – échappait à sa méthode.
« Votre plan, dit-il enfin, en détachant chaque mot. M. Ferguson prétend que vous avez l’intention de consolider la maçonnerie extérieure. »
« Ce n’est pas une prétention. C’est une évidence. La tour ne peut pas rester dans cet état. Si jamais une tempête plus forte que celle-ci frappe la façade est… »
« La façade est reste comme elle est. »
« Monsieur MacKinnon », dit Eilidh, mais ce fut inutile. Il avait pris le crayon qui traînait sur le plan, un crayon bleu – le sien, celui qu’elle utilisait pour les annotations.
Et il traça une ligne rouge. Sur tous les plans. Sur toutes les sections. Sur le relevé du mur est, son trait rageur barrant toute intervention, toute sonde, tout échafaudage sur la zone exacte où elle savait maintenant que se cachait le passage vers le Keeper’s Keep.
« C’est une interdiction complète, dit-il en laissant tomber le crayon sur la table. Pas d’intervention extérieure. Pas de consolidation. Pas de sondage. Vous travaillerez sur le reste du château – il y a assez de salles effondrées pour occuper une dizaine de vos entreprises. Mais la tour est vous la laissez tranquille. C’est compris ? »
Eilidh sentit la rage monter, chaude et sourde, du ventre jusqu’à la gorge. Elle avait passé des mois à étudier ce bâtiment, des heures dans les archives d’Édimbourg à déterrer des documents que personne n’avait lus depuis deux siècles. Elle connaissait les courbes et les angles de Kintail mieux que les lignes de sa propre main. Et cet homme – cet homme qui n’était même pas capable de maintenir son toit en bon état – venait de réduire son travail à un caprice de propriétaire.
« Laissez la tour en l’état », répéta-t-elle, froidement. « Laissez-la pourrir ? »
« Elle ne pourrit pas. Elle tient. Elle a toujours tenu. »
« Vous vous entendez parler ? » Elle s’approcha de la table, incapable de rester en place. « Dites-moi, monsieur MacKinnon. Si c’est de la pure coquetterie architecturale, pourquoi vous donner tant de mal ? Personne ne se soucie de la façade est. C’est l’arrière du bâtiment, quasiment invisible depuis la vallée. »
Il ne répondit pas. Mais son regard – ce regard qui se fermait comme une porte de fer – lui en dit plus long que n’importe quel mensonge.
« C’est interdit, dit-il simplement.
« C’est irresponsable, répliqua-t-elle. Pendant la dernière tempête, j’ai entendu des pierres s’effondrer là-bas. La structure est en train de se déliter de l’intérieur. Les linges se déplacent. Vous voulez que la tour s’écroule sur quelqu’un ? »
« Personne n’y va ».
« *Moi*, j’y vais. C’est mon travail d’y aller. Et si je dois choisir entre le respect de votre veto et la sécurité des personnes qui pourraient un jour se tenir dans cette salle… » Elle laissa la phrase en suspens.
Hamish franchit la distance qui les séparait – deux pas, trois au plus – et se retrouva à quelques centimètres d’elle. Elle sentit l’odeur de la pluie sur son manteau, des pierres anciennes sur ses vêtements, quelque chose de plus âpre et plus chaud contre sa peau. Son souffle était régulier, mais ses yeux – ses yeux n’avaient rien de régulier.
« Vous ne toucherez pas à l’est, dit-il, chaque syllabe tombée comme un marteau sur une pierre. Ce n’est pas une négociation. Ce n’est pas un débat. Vous pouvez terminer votre contrat, vous pouvez gagner votre argent, vous pouvez même – si vous y tenez – passer des journées entières à prendre des notes sur mes murs et à les remplir de vos petites mesures. Mais vous ne toucherez pas à l’est. »
Il détourna le regard et Eilidh eut l’espace d’un instant pour voir autre chose sous la colère. Une fatigue ? Une peur ? Elle avait lu quelque part que le précédent laird, son père, avait survécu à un effondrement de l’aile est. On disait qu’il avait passé les dernières années de sa vie à faire renforcer les murs, à payer ses propres ingénieurs.
Ou à empêcher quelqu’un d’autre de les inspecter.
« Parce que vous avez peur, murmura-t-elle.
Le silence qui suivit fut plus lourd que toute la pluie du dehors.
« Parce que vous savez que je vais trouver ce qu’il y a là-dedans », continua-t-elle, avançant d’un centimètre. « Vous savez que c’est dans les plans. Vous savez que quelqu’un finira par le voir. Et vous savez – vous *savez* – que ce n’est pas un mur ordinaire. »
Hamish la saisit par le bras – pas violentement, mais fermement, comme on arrête une chute. Ses doigts étaient durs à travers l’étoffe de sa veste. Le contact fit courir une étincelle le long de sa colonne, un effet qu’elle aurait démenti avec toute la force de son sang-froid si elle avait pu.
« Vous êtes une menace ambulante », dit-il, les dents serrées. « L’équipe de l’université de Glasgow avait les mêmes théories. Ils sont repartis en un mois. Le type d’avant, un Londonien, il a tenu deux semaines de plus. Vous voulez savoir ce qui leur est arrivé ? »
« Ils se sont heurtés à vous. »
« Ils se sont heurtés à la vérité, mademoiselle Grant. Et la vérité de Kintail n’a jamais fait de bien à ceux qui cherchaient trop fort. »
Il la relâcha aussi brusquement qu’il l’avait saisie, recula d’un pas, comme s’il avait besoin de distance pour se reprendre. Son souffle était rapide, ses narines légèrement dilatées. Ils restèrent là, dans le silence percé par les gouttes sur les carreaux, le plan mutilé de rouge entre eux comme un champ de bataille.
« Trouvez une autre pièce pour vos obsessions, dit-il. N’importe laquelle. Je vous jure sur ce que j’ai de plus précieux qu’il n’y a rien dans cette tour qui vaille la peine que vous cherchiez. »
Il tourna les talons et sortit.
Eilidh resta immobile pendant quinze secondes, le cœur battant à un rythme encore étranger. Puis elle vit le papier qui s’était légèrement détaché de la poche arrière de son jean – un carré blanc, froissé, tombé pendant l’altercation.
Elle le ramassa avant même de réfléchir.
Une photographie – vieille, décolorée, les coins cornés. Une femme. Ses cheveux clairs ramenés en chignon, un sourire auquel on devinait quelque chose d’insolent. Elle se tenait devant la tour est, la main posée sur la pierre, avec une familiarité qui suggérait qu’elle était chez elle ici.
Eilidh retourna la photo. Au dos, une écriture penchée et ancienne :
*C. 1952. Avec ma mère.*
Elle regarda vers la porte où Hamish avait disparu, puis de nouveau vers la photographie. Le visage de la femme lui semblait curieusement familier – pas un souvenir net, plutôt cette impression troublante qu’elle aurait pu la connaître, qu’elle aurait pu se tenir là exactement, au même endroit, face à une autre personne qui tentait de lui interdire la tour.
Elle glissa la photo dans la poche de sa veste.
Le son recommença – un grattement léger, presque imperceptible, venant d’à travers le mur est. Régulier. Insistant.
Comme si quelqu’un savait qu’elle venait de trouver un message.
Elle sut alors que la décision qu’elle devait prendre ne concernerait plus la restauration de Kintail. Elle concernait la vérité. Et une vérité que Hamish MacKinnon portait dans sa poche, contre sa hanche, près de son cœur.