Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 11: The Decoy
La séparation se fit à l’aube, dans une grange à demi effondrée au bord d’un chemin creux. Le ciel pesait, gris et bas, comme s’il retenait son souffle. Roland posa le coffre sur la paille sèche, entre eux, tel un juge qui dépose une pièce à conviction.
— Tu le prends, dit-il. Tu suis ta carte de contrebandiers vers le sud, tu passes les rivières avant la nuit, et tu ne t’arrêtes pas avant Carcassonne.
Aelis croisa les bras. Sous la lumière terne, son visage avait la dureté du silex.
— Et toi, tu fais le paon sur la route de Limoges, avec une cape vide et une promesse creuse.
— Je fais ce que je sais faire. Attirer l’orage.
Elle regarda le coffre, puis lui. Ses doigts effleurèrent le bois, une caresse presque involontaire.
— Si tu meurs, je ne saurai jamais ce que contient cette chose.
— Alors garde-la pour que je le découvre vivant. C’est la meilleure raison que j’aie de survivre.
Elle leva les yeux au ciel, puis hocha la tête, brève. Roland tira de sa selle une besace de toile qu’il avait bourrée la veille : du linge, un récipient d’étain, et au fond, une planche de bois brut taillée aux dimensions approximatives du coffre, enveloppée dans une toile cirée. De loin, à dix pas, à cinquante pas, elle ferait l’affaire. La forme était là, le poids, le geste.
Il la jeta sur son épaule, enfourcha son cheval, et ne se retourna pas.
Il chevaucha par les chemins de terre battue qui contournaient les bourgs, mais en prenant soin de se montrer aux carrefours. Un cavalier solitaire, mal fagoté, portant un paquet contre sa selle comme un trésor — on n’avait pas besoin d’une longue vue pour le repérer. Il ralentit au gué de la Garrigue, laissa un paysan le regarder passer, et offrit même une pièce à une mendiante près du calvaire de Sainte-Radegonde.
Le piège était simple. Il fallait juste que l’appât soit assez bon.
La première ombre apparut vers midi. Un cavalier en manteau brun, loin derrière lui, qui ne variait jamais d’allure. Les manteaux bruns, dans ce pays, étaient comme les corbeaux : quand on en voyait un, il y en avait douze autres dans les arbres.
Il garda son pas, ne pressa pas l’allure. Le pont de pierre enjambe la rivière avant Limoges offrait un mauvais passage, mais ce n’était pas là qu’il voulait les prendre. Non. Il fallait qu’ils sentent la proie, qu’ils hésitent à lancer la charge trop tôt, qu’ils le croient assez stupide pour foncer vers la ville.
À la croisée des chênes, une lieue après le pont, il quitta la route maîtresse pour un sentier forestier qui serpentait entre des troncs centenaires. Là, le sol était meuble, couvert de feuilles, et les chevaux ralentiraient. Il poussa le sien sur cent pas, puis s’arrêta net.
Il mit pied à terre, attacha le cheval à une branche basse, et posa paresseusement la besace sur un rocher plat, en pleine vue, là où le sentier bifurquait. Puis il s’accroupit derrière un chêne, la main sur la poignée de son épée.
Il attendit.
Le bruit des sabots ne tarda pas. Trois, cinq, puis le martèlement sourd d’une troupe entière. Les voix s’élevèrent, des appels étouffés. Les premiers hommes arrivèrent dans la clairière, s’arrêtèrent, virent le cheval, virent la besace.
— Il s’est arrêté. Il doit être là.
Ils étaient douze, peut-être treize. Des soudards, des hommes à la mine rougie, avec des épées dépareillées et des gambisons graisseux. Le capitaine — un grand type avec une cicatrice sur la joue et une hache bâtarde au poing — éperonna son cheval vers la besace.
Roland respira. Compta. Un, deux.
Alors il attaqua.
Il ne sortit pas de derrière l’arbre en héros. Il rampa à travers les fourrés, contourna la clairière par la gauche, et frappa par le côté. Le premier coup de sa lame atteignit le jarret d’un cheval, qui s’abattit en hurlant. L’homme qui le montait tomba lourdement dans les feuilles, et Roland l’acheva d’un revers avant qu’il ne se relève.
Le chaos fit le reste.
Les montures, serrées sur le sentier étroit, se cabrèrent. Les cris se mêlèrent aux hennissements. Roland ne chercha pas la bataille — c’eût été folie contre douze hommes. Il frappa, disparut, réapparut plus loin. Un coup de taille dans le dos d’un archer, un croc-en-jambe qui fit choir un deuxième cavalier, puis il sauta sur le rocher plat, saisit la besace, et fonça vers son cheval.
Ils lancèrent la poursuite à travers les arbres. Les branches basses, comme attendu, firent le travail à sa place : deux hommes furent désarçonnés par des frondaisons basses, un troisième perdit son heaume dans les épines.
Roland laissa son cheval filer sur cent cinquante pas, puis le retourna.
Il n’y avait plus que quatre poursuivants assez courageux pour rester dans le sentier, et ils étaient crevés.
Il sortit sa lame, la tint basse, et chargea.
Le duel ne dura pas vingt secondes. Le premier cavalier reçut la pointe dans l’épaule et tomba de selle. Le deuxième — le capitaine à la cicatrice — fit tournoyer sa hache, mais Roland passa sous le coup, lui frappa le poignet avec le pommeau de son épée, le désarma, et le fit basculer au sol d’une torsion de l’encolure du cheval.
L’homme se releva, épaulé contre un arbre, et cracha du sang.
— Vous autres, dit Roland, arrêtez-vous ou je coupe la gorge à votre chef.
Les deux cavaliers restants tirèrent sur leurs rênes. L’un jeta son épée à terre. L’autre, plus lent, fit de même.
Roland s’accroupit devant le capitaine. Il sortit un couteau de sa ceinture et le claqua contre la gorge de l’homme.
— Qui t’envoie ?
L’homme cracha de nouveau. Ce fut une bouchée de salive mêlée de sang, qui atterrit sur la botte de Roland.
— Tu meurs, putain. Tu sais ça.
— Oui, probablement. Mais d’abord, je veux entendre le nom. Un nom de plus ou de moins, ça ne change rien pour moi, mais pour toi, ça peut changer la façon dont tu rencontres le paradis.
Le capitaine hésita. L’œil de Roland ne cilla pas. Il pressa le couteau, à peine, et une perle de sang roula le long de la lame.
— Le comte de Poitou.
Roland ne laissa rien paraître. Le comte de Poitou. Un homme qui résidait à cent lieues de Narbonne, dont les terres longeaient la Vienne, et qui — selon l’histoire officielle — n’avait aucun intérêt pour les reliques fânées ou les papiers de pauvres.
— Le comte, répéta-t-il, sur la voix calme. Pourquoi ?
— On nous paie, dit l’homme à travers ses dents. On ne nous dit pas le pourquoi.
Roland lâcha le couteau et se releva.
Il considéra les hommes restants, leurs blessures, leurs chevaux tremblants. Il pouvait les tuer tous, mais à quoi bon ? Le sang aurait été une réponse, mais ce n’était pas la meilleure.
Il s’approcha de son cheval, défit la besace, et en sortit la fausse planche enveloppée de toile cirée. Il la tendit au capitaine, qui la saisit avec méfiance.
— Une seule chose de ta part, dit Roland. Tu vas retourner chez ton comte, et tu vas lui dire quelque chose. Un message exact.
L’homme cligna des yeux.
— Tu ne me tues pas ?
— Non. Le message est plus important que ta vie. Dis-lui : « Le coffre n’est pas ce qu’ils croient. »
Le capitaine resta muet.
— Répète-le.
— Le coffre n’est pas ce qu’ils croient.
— Bien. Et quand tu raconteras tes blessures en buvant la bière du comte, dis-lui aussi que les voleurs de reliques s’engraissent à Limoges et qu’il ferait mieux de perdre quelques jours à s’y rendre.
Le capitaine se releva, ramassa sa hache, et jeta la fausse besace sur sa selle d’un geste brusque. Il monta en selle avec une grimace, puis se tourna vers Roland.
— Tu es soit très courageux, soit très con.
— Les deux. C’est la seule façon de survivre à ce pays.
Les quatre cavaliers firent demi-tour dans le sentier, disparurent entre les chênes. Le bruit des sabots s’éteignit comme une braise sous la cendre.
Roland resta seul.
Il ressortit du bois une demi-heure plus tard, prit la route du nord, puis bifurqua brusquement vers l’est par un chemin de meunier qu’on ne voyait que si on le savait. Il avait lancé un leurre vers Limoges, planté une graine de confusion dans l’esprit du comte, mais une pensée le rongeait.
Aelis avait dit que le coffre contenait des secrets de cardinaux pour le pape Clément. Cette histoire tenait debout. Mais si le comte de Poitou, un laïc, le pourchassait — alors qui d’autre savait que le coffre ne contenait pas ce que l’on croyait ?
Il pressa le flanc de son cheval.
Le rendez-vous était un relais de poste à la sortie sud de Limoges, une enseigne peinte représentant une roue brisée. Il y serait dans deux jours. Si Aelis avait suivi la carte des contrebandiers, elle y serait peut-être avant lui. S’ils étaient encore vivants, tous les deux.
Une pensée traversa son esprit, glaciale, claire comme une première gelée : le comte de Poitou n’était pas le seul noble dont les terres longeaient cette route. Il était un des six barons de la cour de Philippe le Bel.
Un des six qui devaient, selon les maigres rumeurs, le tout au Temple.
Il laissa le vent mordre ses joues. Au loin, les cloches d’un village sonnaient l’angélus, un appel venu d’un autre monde.
Roland sourit, et il n’y avait aucune joie dedans.
— Le coffre n’est pas ce qu’ils croient, murmura-t-il. Espérons que tu puisses le prouver, Aelis.
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