Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 12: The Ledger Revealed
La pluie s’était arrêtée avant l'aube, laissant la route de Limoges détrempée et grise. Aelis chevauchait seule, la sacoche de cuir battant contre la hanche du cheval. Depuis deux jours, elle sentait le poids du coffret contre sa selle comme une conscience mal éveillée.
Elle n'avait pas cherché à le fuir. Elle avait simplement attendu le moment où la route offrirait un abri, un recoin où personne ne passerait.
L'auberge abandonnée apparut entre deux ormes, sa porte arrachée de ses gonds. Aelis y entra sans descendre de cheval, les yeux fixés sur les fenêtres vides. Rien ne bougeait. Le village le plus proche était à une heure de marche.
Elle mit pied à terre, coinça l'animal derrière l'écurie effondrée et retourna dans la salle principale. Le coffret, posé sur une table bancale, semblait n'attendre que cette occasion.
Elle avait vu des coffres comme celui-ci. Des coffres de reliques, pièces d'orfèvrerie de style rhénan. Mais celui-ci était volontairement rustique, gravé de lettres qu'elle ne reconnut qu'à la troisième inspection : des marques de changeurs juifs de Cahors, codées pour échapper aux regards des douaniers.
Aelis retira son gant, sortit les deux clés de son corsage. La première ouvrit le cadenas extérieur. La seconde, un mécanisme dissimulé sous une plaque décorative que seule la lumière oblique faisait deviner.
Le couvercle céda sans résistance. À l'intérieur, pas de relique, pas d'or, pas de parchemin enluminé. Un paquet d'huile cirée, ficelé de lin brut, long comme son avant-bras.
Elle le sortit. Sous la toile, un livre épais, relié de cuir souple, fermé par un lourd fermoir d'argent qu'elle fit jouer.
La première page n'était ni un titre ni une invocation. C'était une liste.
« De Tollard à la Rançon du Temple, 1307, solde : 12 000 livres tournois. »
Aelis tourna la page d'un doigt tremblant. Puis les suivantes.
Chaque feuille portait une dette. Chaque dette portait un nom. Et chaque nom était celui d'une maison que l'on apprenait à réciter dès l'enfance, dans les cours où l'on enseignait aux filles les hiérarchies du royaume comme d'autres apprennent les psaumes.
La maison de Dreux, 40 000 livres. La maison d'Évreux, solde partiel acquitté en grain, reste. La maison de Flandre, intérêts composés, signature non renouvelée. La maison de Poitou, double emprunt hypothéqué sur la vicomté de Limoges.
Aelis s'arrêta sur cette ligne. À côté du montant, une annotation tracée dans une encre plus claire, presque dorée : un symbole. Trois chevrons emboîtés, celui du milieu inversé.
Elle connaissait ce sigle. Elle l'avait vu brodé sur une bannière, sur les arçons d'une selle. Le même sigle que l'homme que Roland avait capturé dans la forêt portait au cou, à même la peau.
Le comte de Poitou n'était pas seulement un poursuivant. Il était inscrit dans ce livre. Ses hommes ne cherchaient pas à récupérer un bien volé – ils cherchaient à détruire la preuve que leur maître devait au Temple, et qu'il avait négocié avec les mêmes hommes qu'il avait ensuite trahis devant le pape.
Aelis referma le livre, mais sa main resta posée sur le cuir. Sa poitrine serrait.
Ce n'était pas une relique. Ce n'était pas même une liste de dettes.
C'était une machine. Chaque page était un levier. Et la personne qui tenait ce livre entre ses mains pouvait faire plier le royaume de France aussi sûrement qu'un banquier fait plier un débiteur.
Un frisson lui parcourut l'échine, et ce n'était pas le froid. L'ampleur de la chose, soudain, était absolue.
Elle pensa à ce que Roland avait dit, trois nuits plus tôt, en contemplant le feu : « Le Temple gardait des secrets. Ce ne sont jamais les reliques qu'il faut craindre, c'est ce que les hommes écrivent quand ils se croient seuls. »
Aelis regarda par la porte ouverte. La route de Limoges s'étirait sous un ciel lavé. Roland l'attendait à l'auberge de Loue-Brisée, ou quelque part le long de cette route maculée de pluie et de sang des deux dernières semaines.
Elle rengaina le livre dans l'huile, le paquet dans le coffret, referma les mécanismes.
Puis elle resta immobile une longue minute, la main sur le coffret, à écouter le silence de l'auberge morte.
Elle avait promis d'apporter ce coffret au pape. Mais maintenant qu'elle savait ce qu'il contenait, la question qui la harcelait était autre.
Pourquoi Roland croyait-il que ce livre devait aller à Paris ?
Et pourquoi, s'il en connaissait le contenu – et il semblait toujours en savoir un peu trop –, ne l'avait-il jamais dit ?
Elle sortit, mordit dans un quignon de pain rassis en sellant sa jument, et partit au trot vers Limoges. Le coffret tapa contre sa selle à chaque foulée, comme un poing refermé sur quelque chose qui refusait de se rendre.
La route longeait la Vienne, encore gonflée des pluies, lorsqu'elle entendit des cavaliers derrière elle. Trois, peut-être quatre. Elle ne ralentit pas. Elle ne tourna pas la tête.
Elle pressa le cheval, la main sur le coffret, et garda en mémoire le fermoir d'argent dont le poids reposait désormais dans sa paume comme une serrure qui n'attendait qu'une clé qu'elle ne possédait pas encore.
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