Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 13: Aftermath of a Truth
L’odeur de la terre humide et des cierges éteints emplissait le caveau. Roland poussa le battant de chêne derrière lui et entendit le loquet retomber avec un bruit sourd qui sonna comme un jugement. La lumière du jour ne filtrait plus que par une meurtrière haute, étroite, taillée dans la voûte ; elle dessinait un rai pâle sur la dalle où Aelis, agenouillée, avait déjà posé le coffret.
Elle leva les yeux vers lui. Ses cheveux noirs, défaits par la chevauchée, retombaient sur ses tempes. La sueur de la poursuite y collait des mèches. Sa main restait posée sur le couvercle comme si elle hésitait encore à l’ouvrir, bien qu’elle l’eût déjà fait, seule, dans cette auberge abandonnée.
— Vous l’avez déjà vu, dit Roland. Inutile de faire mine de le découvrir pour la première fois.
Elle ne nia pas. Elle souleva le couvercle et, sans un mot, retourna le registre vers lui.
Roland s’approcha en traînant sa jambe fatiguée. La lumière chiche lui montra d’abord des pages de parchemin épais, serrées d’une écriture régulière et serrée, plus cléricale qu’administrative. Il n’avait jamais appris à lire autre chose que les chiffres d’une solde — encore lui fallait-il les compter sur ses doigts — mais les signes, eux, lui parlaient. En tête de chaque page ou presque, une colonne de noms se répétait. Des noms de familles dont il avait entendu les blasons clamés sur les champs de bataille. Et en marge, à l’encre rouge, des croix, des cercles, et ce sigle — une sorte de fleur à quatre pétales soudée à une hampe — que le capitaine capturé avait refusé de commenter.
— C’est le même, dit-il en touchant du doigt la marge gauche d’une page. Celui du comte de Poitou ? Ou celui de son homme de confiance ?
— Le comte lui-même, peut-être. Les annotateurs de ce type de registre sont rares. On leur paie une fortune pour ne jamais écrire leur nom ailleurs.
Roland se releva et fit deux pas dans le caveau, les mains croisées dans le dos. Il tourna le dos à la lumière. Depuis le début — depuis ce pont malfamé où il avait accepté la mission de Tassin — il s’était préparé à transporter un reliquaire, une preuve, un objet que l’Église ou la cour voudrait récupérer pour le brandir contre un rival. Mais un registre de dettes détaillées des six plus grandes maisons de France, annoté par le comte de Poitou lui-même ? Cela changeait tout. Cela changeait la nature de chaque cavalier qui les poursuivait.
— Comprenez-vous ce que cela signifie ? demanda Aelis dans son dos.
Il se retourna. Ses yeux sombres brillaient dans la semi-obscurité, non de fièvre, mais de cette intensité calme qui la rendait si dangereuse dans un débat.
— Que le comte ne veut pas tant récupérer le coffret que l’empêcher de parler.
— Non, Roland. Que l’Église a besoin de le récupérer. Que personne d’autre n’a le droit de l’utiliser.
Elle se releva à son tour. Ils n’étaient qu’à un pas l’un de l’autre. Le caveau était trop étroit pour qu’ils pussent faire les cent pas ; chaque mouvement les ramenait face à face comme deux coqs dans une basse-cour.
— Le pape doit recevoir ce registre, dit-elle. Clément V a été élu par un conclave où ces six maisons ont acheté des voix. S’il veut purger la Curie des cardinaux corrompus, il lui faut des preuves écrites, datées, signées. Ceci, ajouta-t-elle en désignant le volume, est plus lourd qu’une armée. Mais entre de mauvaises mains — entre les mains du comte, ou de n’importe quel baron du royaume — il deviendrait un instrument de chantage. Ils ne s’en serviraient pas pour purifier, mais pour asseoir leur propre pouvoir.
Roland hocha la tête lentement. C’était un discours propre, savamment tourné. Une femme qui parlait comme une clerc. Il l’avait déjà constaté chez elle, mais ici, dans l’ombre de ce coffret ouvert, cela prenait un relief nouveau.
— Le contrat est clair, dit-il d’un ton égal. Je dois livrer le coffret à Paris. À la personne qui a payé Tassin pour l’escorter. C’est une promesse faite à un mort, et je n’ai jamais rompu une promesse faite à un mort.
— Ce n’est pas un reliquaire, Roland ! Une promesse faite dans l’ignorance de ce que l’on portait n’engage pas à la damnation. Il s’agit de dettes, de trahisons, de la guerre civile que votre livraison parisienne pourrait allumer entre les grandes maisons. Vous le savez.
— Je sais que le pape a déjà un cercueil de plomb scellé en Avignon, avec un mort dedans qui plaide sa propre cause. Je sais qu’il n’a pas bougé le petit doigt quand son propre royaume saignait. Vous me parlez d’une guerre que je provoquerais. Moi, je vous parle d’une promesse.
La voix d’Aelis se fit dure, plus froide.
— Et votre frère ? Sa lettre au pape, que l’on vous a surprise à lire si souvent ? Parle-t-elle aussi de promesses ?
Roland tressaillit. Son poing se serra contre sa cuisse. Il se força à respirer.
— Mon frère est mort à Saint-Sardos. Il n’a jamais vu le contenu de ce coffret. Il n’a jamais su. C’est moi qui ai signé la réception de l’escorte. C’est ma main qui est engagée, pas la sienne.
— Alors vous êtes une épée aveugle, dit-elle avec un mépris qu’elle ne chercha pas à voiler. Vous avez accepté d’escorter une marchandise sans l’inspecter, et maintenant qu’elle se révèle être une machine à incendier le royaume, vous vous raccrochez à un contrat comme un soldat qui a peur de réfléchir.
— Une épée aveugle ? répéta-t-il, la mâchoire serrée.
Il baissa les yeux sur la dalle. Une tache de cire ancienne, presque noire, y formait une carte muette. Quand il releva la tête, son visage avait perdu toute trace de fatigue.
— Eh bien, allez, madame. Avant l’aube, vous serez sur la route d’Avignon. Je vous rends votre liberté, et je vous rends la moitié de l’or que vous m’avez versé pour ces quelques jours de mensonges et de fuites. Prenez le coffret, si vous voulez. Vos arguments m’ont convaincu. Portez-le à votre pape.
Elle resta figée un instant. Ses yeux allèrent du coffret à son visage, puis de son visage au coffret. Elle ouvrit la bouche, se ravisa.
— Vous… vous vous sépareriez du coffret ? Sans vous battre ?
— Je vous ai déjà épargnée une fois, quand vous m’avez défié sur cette rive. Ne croyez pas que je recommencerais avec le même contentement. Mais je me suis rendu à votre raisonnement. Ce registre ne peut pas arriver à Paris sans déclencher une guerre que votre pape lui-même, s’il a une once de prudence, chercherait à éviter. Prenez-le. Allez le brûler, le porter à Avignon, le remettre au diable si cela vous chante. Je n’ai plus que ma parole à défendre, et je préfère la perdre que de la voir souillée du sang que ce livre fera couler.
La lumière de la meurtrière avait tourné. Le rai pâle, incliné, éclairait maintenant le visage d’Aelis, faisant ressortir la poussière dorée qui flottait dans l’air. Elle sembla hésiter, puis son regard se durcit.
— Et ma mission, à moi ? S’il vous plaît de me laisser faire, de quoi ai-je l’air, une espionne du pape qui s’enfuit seule avec la preuve alors que des bandes entières la cherchent ? Ils me tueront avant que j’atteigne la première rivière.
— Alors nous sommes d’accord, dit-il, la voix calme, presque douce. Nous avons besoin l’un de l’autre.
Elle le dévisagea, les lèvres entrouvertes, comme si elle découvrait soudain la mécanique de son propre piège. Puis un semblant de sourire, mince et rapide, passa sous ses yeux.
— Vous m’avez manipulée.
— Je vous ai convaincue, corrigea-t-il. C’est une différence que je tiens de mes années de capitaine. Il faut savoir mener ses hommes, et parfois les mener vers leur propre volonté.
Il n’eut pas le temps d’en dire plus. Un bruit sec résonna au-dessus d’eux : un cheval qui piétinait, puis un hennissement étouffé. Puis la voix d’un homme, basse et dure, dans la nef de l’église au-dessus de leur tête.
— …cherchez sous les dalles. Ils n’ont pas pu aller loin.
Roland échangea un regard avec Aelis. En un éclair, elle referma le coffret, le poussa sous un banc de pierre couvert de poussière, et se plaqua contre le mur. Roland se baissa, passa la main sous sa cape, et tira son poignard de la gaine fixée à sa ceinture. Puis il se dirigea vers l’escalier de pierre, collé à l’ombre de la voûte, chaque pas suspendu sur la semelle.
Un rai de lumière se glissa sous la porte du caveau. Quelqu’un poussait de l’autre côté.
Il n’y avait pas de verrou. Le bois gémit sous la poussée. Roland recula d’un pas, le poignard levé, les jambes fléchies.
La porte s’ouvrit, et un homme en lourd gambison entra, une torche brandie d’une main, une épée de l’autre. Il vit Roland au même instant. Sa bouche s’ouvrit pour crier.
Roland frappa. Le mouvement fut bref, précis, sans éclat — la lame trouva la gorge au-dessus du col de gambison, et l’homme s’effondra comme un sac de grain. La torche tomba dans l’escalier ; une flaque de résine enflammée s’étala dans la poussière.
L’instant d’après, une deuxième silhouette apparut dans l’embrasure, et Roland comprit qu’ils n’avaient pas le temps de se battre jusqu’au dernier homme. Derrière la silhouette, il entrevit trois autres torches dans la nef.
Il recula, saisit le coffret sous le banc, et se baissa. Une odeur d’ordures et d’eau croupie montait d’une grille d’égout depuis longtemps condamnée, à l’angle du caveau. Il poussa la grille du pied. Elle céda avec un grincement métallique.
— Par ici ! cria-t-il à Aelis.
Elle hésita une seconde, regarda le corps étendu sur les dalles, puis la grille. Le hennissement d’un cheval, dehors, précéda le bruit de deux voix qui se consultaient près de la porte de l’église.
Roland se glissa dans l’ouverture, le coffret calé sous son bras. L’eau noire et froide lui monta jusqu’aux genoux. Il tendit la main libre vers Aelis.
Elle prit sa main. La sienne était froide, mais sa poigne ne tremblait pas. Elle glissa à son tour dans le trou, et ils se retrouvèrent courbés sous la voûte de pierre, le nez empli d’une puanteur de vase et de terre détrempée, tandis qu’au-dessus d’eux les pas des hommes du comte martelaient le sol de la crypte.
Ils marchèrent ainsi pendant un temps qu’il ne put mesurer. L’eau diminuait, puis revenait ; parfois le tunnel se rétrécissait au point qu’ils durent se coucher et ramper, le coffret poussé devant eux. Aelis peinait en silence ; il ne l’entendit pas se plaindre une seule fois. À un croisement de galeries, l’air devint plus frais et sentit le matin. Un dernier détour, une grille rouillée qui céda sous leur poids, et ils se retrouvèrent allongés dans un fossé herbeux, sous un ciel qui commençait à pâlir. Les chiens aboyaient au loin, mais dans la direction de l’église.
Roland se releva sur les coudes, trempé, éreinté. Il considéra le coffret dans la boue, puis le visage d’Aelis souillé de terre, ses yeux brillants dans l’ombre de l’aube.
— Ils nous trouveront encore, dit-elle.
Il acquiesça. Il se passa la main sur la nuque, réfléchissant, le regard planté sur le coffret.
— Ils cherchent le coffret. Nous allons leur donner un coffret. Je connais un atelier de copistes à Cahors, tenu par une veuve qui ne pose pas de questions. À nous deux, il nous faudra deux jours pour recopier le registre, à raison de dix heures par jour. On mettra la copie dans le coffret et on laissera les imbéciles trouver le coffret dans quelque grenier ou sur quelque route. Ils se battront pour ce faux contenu pendant que le vrai nous attendra là où ils ne regarderont jamais.
— Vous ? Copier ? dit-elle avec un sourire qui traversa la fatigue. Vous ne savez même pas lire.
— C’est bien pour cela, dit-il en se relevant, que vous le copierez vous-même. Pendant ce temps, je resterai éveillé devant la porte à vous préserver des curieux. C’est une division du travail qui vous convient, non ?
Elle le regarda un long moment. Le vent du matin fit bruisser les herbes folles autour d’eux. Puis, sans un mot, elle se pencha, souleva le coffret et s’engagea dans le chemin qui longeait le fossé. Roland la suivit à trois pas, les jambes encore lourdes d’eau et de terre, mais la tête plus légère qu’elle ne l’avait été depuis des semaines.
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