Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 16: The Betrayer's Riddle
La nuit tomba sur le château de Mirepoix comme un linceul. Roland et Aelis avaient été reçus avec une chaleur qui sentait l'excès de vin et les dettes d'honneur, et Guy de Nanteuil, leur hôte, les avait conduits dans une salle basse où le feu crépitait comme un confident indiscret.
Guy avait vieilli. Ses tempes grisonnaient, mais ses yeux avaient gardé cette lueur de navigateur qui avait autrefois séduit toute l'armée d'Acre. Il servait le vin lui-même, geste rare pour un baron, et Roland sentit la vieille camaraderie remonter en lui comme une marée oubliée.
« Roland, mon frère d'armes, dit Guy en s'asseyant lourdement. Tu me crois peut-être complice de ceux qui te poursuivent. Je ne te le reprocherais pas. Mais j'ai des choses à te dire que je n'ai confiées à personne depuis la chute du Temple. »
Aelis, adossée à la cheminée, n'avait pas touché à son verre. Elle observait Guy avec la patience d'un espion qui compte les secondes entre les mensonges.
« Le Temple, reprit Guy, n'est pas tombé pour ses richesses, comme le prétend le pape. Pas seulement. Il est tombé parce qu'il gardait un secret que Philippe et Édouard se disputaient comme des chiens autour d'un os. »
Roland posa son verre. Sa main ne tremblait pas, mais il la fit exprès immobile. « Quel secret ? »
Guy se pencha, baissant la voix. Le feu craqua ; une bûche s'effondra dans un soupir de braises.
« Le registre que tu transportes ne contient pas que des dettes. Les annotations, les symboles que tu as vus – ce sont des coordonnées. Une carte. Elle mène à un trésor que les rois se sont arrachés depuis un siècle. Une fortune qui pourrait lever trois armées. »
Le silence s'étira comme une lame qu'on aiguise.
« Comment sais-tu ce que contient le registre ? demanda Aelis, la voix plate.
Guy la regarda avec une indulgence qui la fit se raidir. « Ma chère, la rumeur a des ailes, mais elle boite aussi. Ce que je sais, je le tiens de sources qui ne se sont jamais trompées. Et je sais surtout que si ce registre arrive à Paris entre les mains du roi, il ne servira pas à faire payer les nobles. Il servira à faire la guerre. »
Roland se leva, fit trois pas, revint. La vieille confiance en Guy lui tirait les bras comme un poids. L'homme qui l'avait sauvé à Acre, qui avait partagé sa tente et ses dernières réserves d'eau, cet homme-là pouvait-il être un traître ?
« Et que me conseilles-tu ? demanda-t-il.
– Le brûler. Ou le remettre à ceux qui sauront l'utiliser sans déclencher l'apocalypse. Moi, Roland. Je connais des hommes à Avignon, des cardinaux qui… »
Aelis rit. Un rire sec qui tinta sur les pierres.
« Des cardinaux qui paient bien les barons endettés pour leurs informations, sans doute ? »
Guy ne cilla pas. Il était trop bon soldat pour montrer ses failles. « Ma chère demoiselle, votre méfiance vous honore. Mais je parlais à Roland, mon frère d'armes. »
Roland sentit le piège se refermer, mais il n'était pas sûr de savoir qui le tendait. Cette nuit, la vieille amitié lui montait à la tête comme un bon vin après trop de jours de fatigue.
Ils soupèrent, parlèrent d'Acre, de la chaleur, des morts. Roland but plus qu'il n'aurait dû. Guy était trop habile, trop rassurant, trop pareil à l'homme qu'il avait aimé. Et pourtant, quelque chose grinçait aux jointures de son discours.
Quand Guy les conduisit à leurs chambres, Aelis toucha le bras de Roland dans le couloir. « Il ment. Quelque chose ne va pas.
– Il était à Acre, chuchota Roland. Il a sauvé ma vie.
– Et il a peut-être sauvé celle d'Émile aussi », dit-elle.
Roland se figea. Émile. Ce nom qu'il n'avait pas prononcé depuis si longtemps, qui lui serrait encore la gorge comme un étau.
« Que veux-tu dire ?
– Rien. Juste que tu m'as dit que ton ami est mort à Acre, et que Guy y était aussi. Et que les seuls survivants des secrets sont parfois ceux qui les ont vendus. »
Elle le laissa dans le couloir, sa lanterne projetant des ombres dansantes sur les pierres humides.
Roland ne dormit pas. Il resta assis à la fenêtre de sa chambre à regarder les étoiles se frayer un chemin entre les nuages, à peser les mots de Guy contre ceux d'Aelis. Il chercha dans sa mémoire les jours d'Acre, les heures de siège, la poussière, le métal, le sang. Il chercha un signe.
Au matin, il trouva Aelis dans la chapelle du château, à genoux devant un autel vide. Elle ne priait pas. Elle tenait une lettre pliée, le sceau brisé pendouillant comme une langue morte.
« Je n'ai pas dormi non plus, dit-elle sans se retourner. J'ai exploré ce château avec la discrétion d'une ombre. Ton vieux frère d'armes est négligent. »
Elle lui tendit la lettre. Le parchemin était épais, la calligraphie soignée. Roland la lut en serrant les mâchoires.
« …nous assurons le paiement convenu pour tout renseignement concernant le registre de Jacques de Molay, dont le baron Guy de Nanteuil nous a promis la localisation… » Signé : un émissaire d'Édouard de Plantagenêt.
Roland leva les yeux vers la porte où Guy se tenait, le visage marqué par une nuit blanche qui ressemblait aussi à de la peur.
« Ce n'est pas ce que tu crois », dit-il.
Roland roula la lettre en boule et la jeta au visage de Guy.
« Trente années, Guy. Trente années de fraternité, de loyauté, de sang versé ensemble. Et tu vends mes secrets à la couronne anglaise.
– C'est plus compliqué, Roland. Édouard est le seul qui puisse contenir Philippe. Le registre entre ses mains empêcherait la guerre, pas la déclencherait. Je fais ça depuis dix ans : je joue les deux côtés pour empêcher l'un de gagner. »
Guy tira son épée avec une lenteur presque solennelle. « Tu ne me croiras pas. Mais je sais que tu m'écouteras, comme autrefois. Alors écoute-moi avec le fer, si ta tête ne veut plus m'entendre. »
Le duel fut court et brutal. Ils se connaissaient trop bien pour les feintes ; ce fut une affaire de poids et de volonté. Roland esquiva une botte trop lente, sentit que Guy avait bu plus que lui, que l'âge pesait davantage sur ses épaules. Il fit tourner son épée, désarma Guy d'un revers, et le plaqua contre le mur de la chapelle.
Guy rit, un filet de sang à la lèvre. « Tu as toujours été le meilleur. C'est pour ça qu'Émile t'aimait. »
Roland appuya la lame sous le menton de Guy. « Émile est mort à cause de toi. »
Les yeux de Guy vacillèrent. Pour la première fois, Roland y vit quelque chose de vrai – une peur ancienne, enracinée, viscérale.
« Non, Roland. Émile est mort parce qu'il a voulu protéger ce registre. Il savait ce qu'il contenait. Il savait aussi le secret qui le protège. Un secret qu'il ne m'a jamais révélé, mais qu'il t'a donné à toi, dans un dernier souffle. J'ai toujours su que tu le portes, ce fardeau. C'est pour ça que je voulais le registre. Pas pour l'Angleterre. Pour toi. Pour te libérer de ce qui te ronge depuis Acre. »
La main de Roland trembla. Le nom d'Émile lui déchirait la poitrine comme une blessure rouverte à vif.
« Tu mens encore.
– Le registre est maudit, murmura Guy. Protégé par un sort que les Templiers ont posé avant de mourir. Quiconque le détient sans connaître le secret est voué à la mort. Et Émile – Émile et moi, nous étions du Temple. Nous savons ce que ces pages peuvent faire à un homme. »
Le mensonge ou la vérité, Roland ne pouvait plus les distinguer. Il poussa la lame.
Guy s'effondra avec un bruit sourd, les yeux ouverts sur la voûte de la chapelle comme s'il y cherchait une absolution qui ne viendrait plus.
Aelis s'approcha, le visage fermé. Elle posa une main sur l'épaule de Roland, qui tremblait sans qu'il puisse le contrôler.
« Il a parlé d'Émile. »
Roland acquiesça, la gorge serrée. « Émile est mort dans mes bras à Acre. Il m'a donné un sac de cuir, juste avant de rendre l'âme. Une bague, et un nom. »
Il ferma les yeux. Le nom lui brûlait toujours, comme un fer rouge qu'il gardait sous sa peau.
« Isabelle de Clermont. »
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