Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 17: The Curse's Whisper
La lame de Guy de Nanteuil retentissait encore dans sa mémoire lorsque Roland s'assit près du feu qui crépitait dans la cheminée de la chambre qu'Aelis et lui partageaient. Le château de Mirepoix était silencieux à cette heure tardive, les serviteurs endormis, les gardes postés aux remparts. Mais le silence pesait plus lourd que le fracas du combat.
Aelis se tenait près de la fenêtre, les rideaux de velours sombre à moitié tirés. Son regard scrutait la nuit, comme si elle cherchait dans l'obscurité des réponses aux questions qui la hantaient.
« Il a parlé d'Émile, dit-elle sans se retourner. Avant de mourir. »
Roland passa une main sur son visage, sentant le poids de la fatigue et d'autre chose — une angoisse ancienne qui remontait à la surface comme un corps noyé.
« Guy connaissait Émile, murmura-t-il. Ils servaient ensemble au siège d'Acre. »
Elle se retourna enfin, les bras croisés contre sa poitrine. « Ce n'était pas un simple compagnon d'armes, n'est-ce pas ? »
Roland secoua la tête. Il fouilla dans sa besace et en sortit un petit étui de cuir usé. Le geste était lent, presque cérémonieux. Il l'ouvrit et en tira un anneau d'or simple, sans pierre, orné d'un motif gravé que la flamme fit scintiller — une croix pattée entourée de lettres latines.
« Émile de Fauquemont, dit-il d'une voix basse. Dernier Temple de la commanderie de Toulouse. Il est mort dans mes bras après Acre, mais ce n'est pas là que je l'ai connu. »
Aelis s'approcha, ses yeux fixés sur la bague. « Tu m'as dit qu'il était ton ami. Pas qu'il était un templier. »
« C'est une distinction qu'il valait mieux garder pour soi. Surtout maintenant que le roi Philippe et ses hommes labourent la France pour arracher les derniers racines de l'Ordre. » Il ferma le poing sur l'anneau. « Émile m'a confié cette bague et un nom, la nuit où il est mort. Il m'a fait promettre que si je découvrais un jour ce que le Temple avait caché, je chercherais cette femme. »
« Isabelle de Clermont. »
Roland hocha la tête. Le nom résonnait dans la pièce comme une incantation.
« Isabelle de Clermont, répéta-t-il. Je n'ai jamais entendu ce nom avant ce soir. Guy l'a prononcé comme s'il s'agissait d'une clé. »
Aelis s'assit en face de lui, les coudes sur les genoux. « J'ai entendu parler d'elle. Il y a des années, du temps de mon père. Isabelle de Clermont était la fille du vicomte de Clermont-en-Auvergne. Une beauté célèbre, dit-on. Elle a été promise à un seigneur de Bourgogne, mais le mariage n'a jamais eu lieu. On disait qu'elle avait disparu dans un monastère. »
« Et tu crois à ces rumeurs ? »
Une lueur d'amusement traversa le regard d'Aelis. « Les rumeurs sont comme les mauvais paiements — elles circulent toujours, mais elles ne tiennent jamais longtemps. J'ai entendu plutôt dire qu'elle avait fui pour éviter un mariage que son père avait arrangé contre la volonté du roi. Certains prétendaient qu'elle était morte en route. D'autres... »
Elle s'interrompit, les sourcils froncés.
« D'autres ? »
« D'autres disaient qu'elle avait trouvé refuge auprès des Bonshommes du Languedoc, poursuivit Aelis. Une femme instruite, rebelle, qui refusait le sort qu'on lui réservait. Le genre de femme qui attire les ennuis. »
Le bois craqua dans l'âtre. Roland fixait la flamme comme s'il y cherchait des visions.
« Émile m'a dit quelque chose cette nuit-là, dit-il lentement. Des mots que je n'ai jamais compris pleinement. » Il ferma les yeux. « "Les dettes du sang appellent le sang, Roland. Trouve Isabelle. Elle sait pourquoi les morts ne dorment pas." »
Aelis se redressa. « Et tu n'as jamais cherché à savoir ce qu'il voulait dire ? »
« J'ai passé dix ans à mettre cette nuit derrière moi. Acre m'a coûté mes hommes, mon honneur, et presque ma raison. J'ai fui l'ombre des églises et le murmure des confessions. J'ai enterré ces promesses avec mes morts. »
Il ouvrit les yeux et la regarda directement.
« Mais cette femme en blanc nous poursuit à travers la moitié du royaume. Guy de Nanteuil, à l'instant de sa mort, m'a parlé d'une malédiction templière et du nom d'Isabelle. Et ce livre de comptes — ce pain maudit — recèle des secrets que des hommes meurent pour garder. »
Il se leva d'un mouvement sec et fit quelques pas vers la fenêtre.
« Peut-être que je n'ai jamais eu le choix. Peut-être que toutes ces années de fuite n'étaient qu'un long détour vers là où Émile voulait que j'aille depuis le début. »
Aelis le rejoignit. Sa voix était plus douce qu'elle ne l'avait été depuis des jours.
« Tu parles comme un homme qui a décidé. »
« La malédiction, dit Roland, qu'est-ce que c'est que ces histoires ? Les Templiers maudissaient ceux qui s'emparaient de leurs biens. C'est bien connu depuis que Jacques de Molay a crié sur le bûcher. »
« Guy y croyait. Émile semblait y croire aussi. » Il tourna la bague entre ses doigts. « Il existe une chose que les soldats apprennent plus vite que les prêtres : les malédictions ne sont que des promesses déguisées. Quelqu'un a promis une vengeance. Quelqu'un l'attend. »
La lueur de la chandelle éclaira soudain un détail sur la bague qu'il n'avait jamais remarqué auparavant. À l'intérieur, gravées dans l'or, des lettres minuscules :
*Sanctum Antonium — ou, à défaut, l'ombre du sceau.*
Aelis suivit son regard. « Qu'est-ce que c'est ? »
Roland passait son pouce sur les lettres, le cœur battant plus vite. « Une direction. Le couvent de Saint-Antoine, dans le Périgord. C'est là que les rumeurs plaçaient la retraite d'Isabelle. »
Il releva la tête, l'étincelle d'une décision dans les yeux.
« Nous devons changer notre route. Avant Paris, avant Avignon, avant toute chose — nous devons trouver Isabelle de Clermont. »
Un long silence s'étendit. Le vent souleva un volet mal fermé ; quelque part dans le noir, un hibou ulula.
« Et si elle est morte ? demanda Aelis doucement. Si la tombe depuis longtemps ? »
« Alors j'aurai au moins fait ce qu'Émile m'avait demandé. » Son regard se fit plus dur. « Et si elle est vivante — si elle se cache dans ce couvent — alors ceux qui la retiennent ont une raison. Une raison liée à ce livre. »
Aelis les bras croisés, pensive. « Paris est à cinq jours dans la direction opposée. Le comte de Poitou a déjà envoyé des hommes. La femme en blanc probablement davantage. Chaque heure que nous perdons les rapproche de nous. »
« Et pourtant, si nous arrivons à Paris avec un livre que personne ne peut nous aider à déchiffrer — avec un trésor caché que nous ne savons pas trouver — nous aurons fait tout ce chemin pour rien. » Il rangea soigneusement la bague dans son étui. « Isabelle pourrait être la pièce manquante. Celui qui connaît le secret complet du ledvier. »
Aelis exhala longuement. Puis, lentement, un sourire se dessina sur ses lèvres — la première fois qu'elle souriait vraiment depuis leur rencontre.
« Tu es un homme compliqué, Roland de Vienne. Tu te dis mercenaire fatigué et tu finis par courir après les fantômes d'un templier mort et une femme disparue depuis quinze ans. »
« Voilà ce que fait une promesse. » Il détourna les yeux. « Elle ne vous laisse jamais tranquille. »
Il se leva d'un mouvement brusque et alla vers le sac où il gardait ses armes, vérifia la lame de son épée d'une main exercée. La chaleur de sa colère l'enveloppait à nouveau, plus utile que la mélancolie.
« Elle peut nous aider à garder peut-être le livre en sécurité et faire taire cette histoire de malédiction pour de bon — ou confirmer qu'elle est réelle. Mais nous allons risquer le tout pour le tout et nous rendre à ce couvent de Saint-Antoine, sur la route du nord. »
« Trois jours, pas plus. Si nous y trouvons de quoi gagner la confiance des rois et des papes. Sinon... »
Sa voix tomba à un murmure.
« Sinon, nous faisons tout de même ce qu'Émile m'a demandé, ce que je lui ai promis. Et moi, je tiendrai parole, une fois de plus, coûte que coûte. »
La patte de la bague se referma dans sa paume comme une chaîne se claquait.
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