Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 18: The Convent of Saint-Antoine
La pluie tombait depuis la veille, une pluie fine et tenace qui collait les manteaux à la peau et transformait les chemins du Quercy en boue profonde. Roland poussa son cheval dans le sentier détrempé, le capuchon rabattu sur les yeux, la main gauche refermée sur le pommeau de son épée. Derrière lui, Aelis suivait à quelques longueurs, encapuchonnée elle aussi, le box calé contre sa selle, invisible sous un amas de toile cirée.
Le couvent de Saint-Antoine se dressait à l'écart du village, un bloc de pierre grise posé dans un creux de vallon, cerné par des vignes en friche. Ses murs épais, ses fenêtres étroites, son clocher trapu — tout y parlait du besoin de se protéger du monde, et de ceux qui voulaient y entrer sans permission. Un mur d'enceinte, haut de trois toises, entourait les bâtiments, et la grille, en fer forgé, semblait avoir connu des jours meilleurs.
Roland mit pied à terre et tira la corde de la cloche. Le son roula dans la vallée comme un glas.
Une tourière apparut après un long moment, une femme petite et sèche, la tête couverte d'un voile blanc immaculé. Elle les dévisagea sans aménité.
— Le couvent ne reçoit pas de voyageurs aujourd'hui. Allez à l'auberge, ou chez les frères de la Madeleine, à deux lieues d'ici.
— Nous ne cherchons pas le gîte, dit Roland en baissant son capuchon. Nous cherchons une femme. Elle se nomme Isabelle de Clermont. On m'a dit qu'elle avait prononcé ses vœux ici, il y a plusieurs années.
La tourière plissa les yeux, puis secoua la tête.
— Je ne connais personne de ce nom. Vous vous êtes trompé.
Elle fit mine de refermer la grille. Roland mit le pied dans l'ouverture.
— Je viens de la part d'un homme mort, dit-il. Un Templier. Le nom d'Isabelle lui était cher. Si elle est ici, je dois lui parler. C'est une question de vie ou de mort.
— Je vous ai dit que nous n'avions personne de ce nom.
La tourière tira la grille avec un effort visible. Roland la retint d'une main ferme.
— Alors faites venir votre abbesse. Et dites-lui que Roland de Vienne souhaite l'entretenir. Elle connaît mon nom, si elle connaît celui de la maison de Clermont.
La tourière hésita, puis disparut dans le bâtiment. Roland recula vers son cheval, où Aelis l'attendait, les rênes serrées dans ses gants mouillés.
— Tu crois qu'elle a dit la vérité ? chuchota-t-elle.
— Non. Mais l'abbesse ne nous mentira pas aussi facilement si j'utilise le nom d'Émile à bon escient.
Ils attendirent sous la pluie. La grille s'ouvrit enfin, et une procession de trois religieuses sortit, encadrant une femme d'une cinquantaine d'années, grande, droite, le visage taillé comme une lame. L'abbesse.
Elle les dévisagea tour à tour, sans invitation à entrer.
— Messire de Vienne. Votre nom ne m'est pas inconnu. Que cherchez-vous dans notre maison ?
— Une femme. Isabelle de Clermont. Je sais qu'elle a pris le voile ici. Je dois lui parler.
L'abbesse hocha lentement la tête, comme si elle pesait chaque syllabe.
— Isabelle de Clermont n'a jamais prononcé ses vœux en ces murs. Elle est morte — il y a cinq ans. Une fièvre l'a emportée un hiver, et elle repose dans notre cimetière. Vous perdez votre temps, et nous perdons le nôtre.
Roland soutint son regard. Il avait vu trop de mensonges à la guerre pour ne pas reconnaître celui-ci, tapi derrière la piété.
— Alors vous ne verrez aucun inconvénient à ce que nous poussions une prière sur sa tombe.
— Le cimetière est réservé à la communauté. Les laïcs—l'admission demande l'accord de l'évêque.
— Je suis venu de la part d'un Templier, madame. Un homme qui est mort dans mes bras à Acre, et qui m'a demandé de porter un message à Isabelle. Si elle est morte, ce message peut aller dans sa tombe. Si elle vit, il ira dans ses mains. Mais je verrai sa tombe, où que vous la gardiez.
Il y eut un silence. L'abbesse le dévisagea, puis, d'un bref signe de tête, elle s'écarta.
— Un quart d'heure. La chapelle est ouverte aux visiteurs. Mais je vous conseille de ne rien tenter.
Roland s'inclina et franchit la grille, suivi d'Aelis. Ils traversèrent une cour où les pierres glissaient sous leurs bottes, passèrent devant un potager en friche et un puits. La chapelle était un bâtiment bas, flanqué d'un clocher carré. L'abbesse leur indiqua l'entrée d'une main impérieuse.
À l'intérieur, la pénombre était peuplée de cierges. Roland laissa ses yeux s'accoutumer à l'obscurité, le temps que la porte se referme derrière eux. C'est alors qu'il la vit.
Au fond de la chapelle, derrière l'autel, une draperie sombre masquait une niche. Mais la draperie était mal ajustée, et dans l'interstice, une lumière avare révélait une pierre différente des autres — polie par des années de passages, presque usée. Une porte.
Il s'avança. Aelis posa la main sur son bras.
— Roland. Ce n'est pas une tombe, là-derrière.
— Je sais.
Il tira la draperie. Une porte basse, sans serrure, fermée par un simple loquet. Il le souleva et poussa.
La salle sentait la paille mouillée et la sueur. Un espace voûté, dont les murs blancs paraissaient gris de crasse, aux meubles réduits à une paillasse et un escabeau. Et sur la paillasse, une femme.
Elle était d'une maigreur à faire mal, les cheveux gris tirés en arrière, le visage creusé. Autour de sa taille, une chaîne de fer, fixée au mur. Elle leva la tête quand ils entrèrent, et ses yeux, d'un bleu étonnamment clair, se fixèrent sur Roland sans peur.
— Vous n'êtes pas d'ici, dit-elle d'une voix rauque. Vous venez chercher quelqu'un, ou vous venez vous confesser ?
— Isabelle de Clermont ?
Elle eut un rire sec, sans joie.
— C'est un nom que je n'entends plus. Ils m'appellent sœur Agnès, depuis dix ans. Une femme inventée pour une prison inventée.
Elle tira sur la chaîne.
— L'abbesse vous a envoyés prier sur ma tombe, sans doute ?
Roland et Aelis échangèrent un regard. Roland s'agenouilla près d'elle, sortit de son pourpoint l'anneau d'Émile, celui qui portait l'inscription qui les avait amenés ici.
— Un Templier m'a remis ceci, à Acre, avant de mourir. Il m'a dit de trouver Isabelle de Clermont. Mon nom est Roland de Vienne.
La femme tendit la main vers l'anneau, mais ne le toucha pas. Elle le contempla longuement.
— Émile. Il est mort, dites-vous ? Cela fait plus de dix ans qu'on me dit qu'il est mort, pour me faire taire. Mais vous me le dites en face. Vous me le dites comme on dit une vérité simple.
Elle leva les yeux.
— Je suis Isabelle. Oui. Et je vis enchaînée ici parce que j'ai découvert que ma famille — ma propre maison — doit une dette au comte de Poitou. Une dette impossible. Une dette dont il a fait payer le prix par mon frère. Par Émile.
— Émile n'était pas votre frère ? demanda Aelis.
— Il était mon frère, oui. Templier. Trésorier. Et il a refusé d'utiliser le registre que vous portez pour sauver notre maison. Il l'a caché, plutôt que de le rendre au comte. Et quand le comte m'a fait enlever, j'ai cru que c'était la mort qu'on me préparait. C'était pire — le silence.
Roland releva la chaîne. Le maillon était épais, l'anneau scellé au mur par un gros verrou de fer, dont la clé était sans doute entre les mains de l'abbesse.
— Comment l'abbesse est-elle liée au comte ? demanda Aelis.
— Elle lui vendait notre protection quand il en avait besoin. Ma famille a fondé ce couvent. Le comte a trouvé plus facile d'en faire sa prison que d'expliquer ma disparition. Et quand j'ai cessé d'être utile, ils ont cessé de me nourrir — mais pas de me garder.
Roland posa la main sur le verrou. Le fer était froid, ancien. Il tira son poignard — la lame se briserait sur un tel mécanisme. Il regarda autour de lui, aperçut un coin de pierre saillante près de la paillasse.
— Aelis. Éloigne-toi.
Il leva la chaîne et l'abattit une fois, deux fois, trois fois sur la pierre. Le maillon céda à la troisième frappe. Isabelle retomba en avant, libérée, mais si faible qu'elle s'accrocha au mur pour ne pas tomber.
— Nous devons sortir d'ici, souffla-t-elle. L'abbesse saura bientôt.
Il y eut un bruit derrière eux. Aelis fit volte-face, tira une dague courte cachée dans sa manche.
Quatre hommes se tenaient dans l'ouverture de la porte. Des hommes d'armes, épées nues. Derrière eux, la silhouette sombre de l'abbesse.
— Messire de Vienne, dit-elle. Vous auriez dû vous contenter d'une prière.
Roland se redressa, tira son épée, se plaça entre les hommes et les deux femmes. Le premier soldat s'engagea dans la salle — trop étroite pour eux deux, trop étroite pour son épée.
Il n'y eut pas de parade. Il y eut l'élan du soldat, la garde qui se lève, le heurt des lames dans la chaleur humide de la salle. Roland était fatigué, trempé, à bout de réflexes. Mais il avait passé vingt ans à se battre dans des endroits pires.
Il dégagea l'épée du premier homme, lui trancha la gorge d'un revers. Le deuxième voulut enjamber son camarade tombé — Roland planta sa pointe dans l'interstice de la cuirasse et du bassinet. Les deux autres hésitèrent.
Aelis poussa Isabelle dehors par une petite porte latérale que la femme connaissait, qui donnait sur un potager abandonné. Roland sortit à reculons, l'épée encore haute. Les hommes d'armes ne suivirent pas tout de suite.
Ils coururent vers leurs chevaux. Isabelle s'accrochait au bras d'Aelis, trop faible pour courir seule, mais ses yeux étaient clairs, sa mâchoire serrée.
— Le comte de Poitou. Il sait que le registre existe. Mais il ne sait pas que vous l'avez. Je peux lui apprendre à le lire — et quelle lecture il vaudra mieux qu'il ne fasse jamais.
Roland l'aida à monter devant lui sur sa selle, l'épée toujours à la main. Derrière eux, les cloches du couvent se mirent à sonner.
Ce n'était pas un appel à la prière.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.