Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 19: The Silver Cross Reclaimed
La maison du garde-chasse sentait le foin sec et la cire d’abeille. Roland avait payé cher pour la nuit, assez pour que le vieux paysan ne pose aucune question sur la femme en robe blanche, l’autre femme décharnée qui tremblait sous une cape, ou le coffre de fer qu’ils hissèrent dans la chambre du haut avant même de boire une gorgée.
Isabelle s’assit sur le bord du lit comme on s’assoit au bord d’une tombe. Le feu grésillait, jetant des ombres mouvantes sur la boîte posée entre eux. Elle ne l’avait pas quittée des yeux depuis qu’ils avaient quitté le couvent. Roland pensa d’abord que c’était de la crainte, puis il comprit que c’était autre chose. Une faim.
— Ouvrez-la, dit-elle. Sa voix était rauque, cassée par des mois de silence et de pierre.
Aelis regarda Roland. Il hocha la tête. Aelis fit jouer la serrure avec l’outil qu’elle gardait dans ses jupes, souleva le couvercle. L’intérieur sentait le cuir vieux et le métal froid. Le faux reliquaire — car c’est ce que contenait toujours la boîte, une copie de la copie de l’original que Roland cachait dans sa selle sans le dire à personne — reposait là, enveloppé dans un linge. Et par-dessus, posé en travers comme une croix sur un cercueil, l’objet d’argent que Roland avait ramassé dans les décombres du couvent.
Isabelle tendit la main. Ses doigts osseux se refermèrent sur l’argent. Elle le tourna, l’approcha de la flamme.
— C’est à moi, murmura-t-elle. À ma famille. Les armes de Clermont. Vous voyez l’émail rouge ? C’est le sang des martyrs, disait mon père.
Roland s’accroupit devant elle. Il ne voulait pas la brusquer, pas après ce qu’elle venait de traverser. Mais il sentait la pièce se resserrer, le temps filer entre leurs doigts comme le sable d’un sablier brisé.
— Votre père était trésorier du Temple, dit-il doucement.
— Oui.
— C’est lui qui a écrit le registre ?
Isabelle releva la tête. Ses yeux, trop grands dans son visage émacié, brillèrent d’un éclat humide.
— Mon père a écrit les mots. Mais les chiffres, les annotations marginales, les symboles… c’est ma mère qui les a mis là. Elle était la seule à connaître la formule.
— Quelle formule ? demanda Aelis, la voix tendue.
Isabelle ne répondit pas tout de suite. Elle caressa le coffre de ses doigts gercés, comme on caresse un visage aimé.
— Vous savez ce qui se cache dans ce registre ? demanda-t-elle enfin. Des dettes. Des promesses. Des trahisons. Mais il y a autre chose. Des annotations. Des signes que seul un initié peut lire.
Roland sentit son cœur se serrer. Le mensonge de Lucien, ce crâne rasé qu’il avait failli tuer dans l’église de Saint-Sernin, lui revint en mémoire. Lucien avait prétendu que le coffre contenait une relique. Il avait menti pour protéger le registre. Mais pourquoi ? Pour qui ? Il l’avait fait, lui avait dit Roland, sur son lit de mort, en confessant un péché qui n’était pas le sien.
— Frère Lucien, dit Roland lentement. Il était soldat, avant de prendre l’habit. Est-ce qu’il a connu votre père ?
Isabelle s’arrêta de respirer. Puis elle rit, un rire brisé qui se termina en quinte de toux.
— Connu ? Il était son frère d’armes. Ils ont servi ensemble à Acre. Lucien portait le message quand mon père a été tué. Il ne parlait jamais de moi. Il ne devait pas. Mais il savait où j’étais. Il m’a fait passer la nouvelle du registre par un pèlerin, juste avant que le Temple tombe.
Roland ferma les yeux. Tout s’emboîtait comme les pièces d’un harnais. Lucien, vieux soldat, avait reçu du père d’Isabelle — ou par son intermédiaire — la garde de ce registre. Quand les hommes du comte de Poitou étaient venus le chercher, Lucien avait menti pour le protéger. Il avait dit que c’était une relique, un os de saint, et il l’avait donné à Roland pour le faire sortir de Toulouse. Il avait fait confiance à un mercenaire déchu parce que son vieil ami mort lui avait dit, peut-être dans un dernier souffle à Acre, que le nom de Roland de Vienne était un nom que l’on pouvait honorer.
— Isabelle, dit Roland en se forçant à ouvrir les yeux. Que signifie la croix d’argent ?
Elle le regarda longtemps. Sous la crasse et la maigreur, il y avait encore une fierté qui n’avait pas cédé.
— Quand mon père a été tué, ils n’ont jamais retrouvé son corps. Ni sa bourse. Ni sa croix personnelle.
— Celle-ci ?
— Celle-ci. Il la portait toujours. Elle était le pendant de la mienne. Nous en avions deux, identiques. Mon père disait que si un jour les deux se retrouvaient, alors le secret serait entier.
Elle fouilla dans son chemisier, sous le col sale. Ses doigts tremblaient. Elle sortit une chaîne de cuir, au bout de laquelle pendait un objet terni. Une croix d’argent. La même. Identique au point que Roland aurait pu les confondre, si l’émail rouge de celle qu’il tenait n’avait pas brillé d’un côté, et seulement d’un côté.
Isabelle plaqua les deux croix l’une contre l’autre. Les éclats rouges s’ajustèrent, se complétèrent, formant un cœur entier de sang émaillé.
— Le registre contient la formule pour ouvrir le caveau où mon père a caché l’or du Temple, dit-elle d’une voix blanche. Les annotations sont en code. Et la clé de ce code est dans le motif de ces deux croix, réunies.
Il y eut un long silence. Le feu craqua. Quelque part dehors, un chien aboya dans la nuit.
Roland regarda la croix unifiée entre les doigts d’Isabelle. L’or du Temple. La fortune immense que les rois convoitaient, que le pape cherchait, que le comte de Poitou voulait à tout prix garder secrète. Il avait promis à Émile, à l’agonie, qu’il protégerait ce secret. Mais protéger ne voulait pas dire trouver. Ne voulait pas dire ouvrir.
Il leva les yeux vers Aelis. Elle regardait Isabelle avec une expression qu’il ne lui connaissait pas. Ce n’était pas de la peur. Ce n’était pas de la convoitise. C’était quelque chose de plus calculateur, plus froid. Le visage d’une femme qui venait de comprendre que le poids qu’ils portaient tous les trois venait de changer de nature.
Le trésor, pensa Roland, n’avait jamais été dans le coffre. Le trésor était la vérité. Et la vérité venait de se dresser entre eux, nue et brillante comme une lame.
— Personne ne doit savoir, dit-il enfin. Personne.
Isabelle referma ses doigts sur les croix, les serra contre sa poitrine.
— Trop tard, murmura-t-elle. Le comte sait que je suis libre. Il sait que je porte la moitié de la clé. Il viendra.
La porte d’en bas claqua dans le courant d’air. Roland saisit son épée. Mais ce n’était que le vent.
Pour combien de temps encore ?
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