Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 20: Aftermath of Heritage
La nuit était tombée sur la maison sûre, et la chandelle unique projetait des ombres dansantes sur les visages fatigués. Isabelle dormait dans la pièce voisine, épuisée par sa captivité et la fuite. Roland et Aelis se faisaient face de part et d'autre de la table, la croix d'argent entre eux, telle une lame posée entre deux ennemis.
— Nous devons la porter au Pape, dit Aelis en brisant le silence. Les dettes qu'elle consigne ont le pouvoir de briser la noblesse française. C'est ce que nous devons faire. C'est ce que nous devons être.
Roland passa une main sur sa barbe naissante, sans quitter la croix des yeux.
— J'ai donné ma parole d'honorer ce contrat. Ce que contient ce coffret n'a jamais été mon affaire. Plus j'en apprends sur son contenu, plus je me dis que certains secrets méritent d'être brûlés dans l'oubli.
— Brûlés ? Le visage d'Aelis se durcit. Tu parlerais de brûler des vérités qui pourraient renverser des siècles d'injustice ? Des dettes que le comte de Poitou et ses semblables doivent à la couronne, à l'Église, à des hommes morts ?
— Ces mêmes hommes morts étaient des Templiers, Aelis. On cherche à les écraser depuis des années. Si ce livre tombe dans les mains du Pape ou du roi, il sera utilisé comme une arme, pas comme un instrument de justice. Ils en feront des bûchers supplémentaires, pas des réparations.
Aelis se leva, les poings serrés sur la table.
— Tu as vu ce que Guy de Nanteuil était prêt à faire pour ce coffret. Tu as vu ce que la femme en blanc et les hommes du comte ont infligé à Isabelle. Ce qu'ils infligeront à d'autres si nous ne faisons rien.
— Et qu'est-ce que je dois à la justice du monde ? Mes hommes sont morts sous mes ordres parce que j'avais confiance en des causes que je ne comprenais pas. Je n'ai pas l'intention de renouveler cette erreur, que ce soit avec un évêque ou un pape.
La porte s'ouvrit doucement. Isabelle apparut, chancelante, les cheveux encore défaits, vêtue d'une robe empruntée. Ses yeux cernés étaient pourtant vifs, et sa voix, bien qu'affaiblie, portait une conviction ancienne.
— Vous vous disputez pour des choses que vous ne possédez ni l'un ni l'autre, murmura-t-elle en s'appuyant au chambranle. Ce livre n'est ni à toi, Roland, ni à vous, Aelis. Il est à ma famille. Il a été confié à mon père, qui le tenait de son ordre. Et il contient plus qu'une liste de dettes. Il contient le moyen de restaurer ce que les hommes comme le comte de Poitou ont volé à ma famille et à tant d'autres.
Aelis se tourna vers elle.
— Votre famille est morte, Isabelle. Ce que vous appelez restauration n'est qu'une quête de vengeance, déguisée en or.
— Peut-être. Mais cet or, si nous le trouvons, peut servir à autre chose qu'à reconstruire un nom. Il peut financer des juges honnêtes, des soldats qui ne sont pas au service des seigneurs, une force qui ne s'agenouillera devant personne.
Roland se leva à son tour, s'approchant d'Isabelle pour lui offrir son bras. Elle le saisit avec plus de force qu'il n'attendait.
— Et qu'en faire, de tout cet or ? demanda-t-il, non sans une ironie amère. Vous ne pouvez pas acheter l'étincelle qui reste des Templiers. Vous ne pouvez pas ramener votre frère. Vous ne pouvez pas effacer la peur que les hommes en blanc sèment dans ce royaume.
Isabelle le regarda, ses yeux brillant dans la pénombre.
— Non. Mais je peux faire en sorte que leur or ne leur serve plus à payer des assassins et des traîtres. Et je peux le faire avant qu'ils ne le trouvent eux-mêmes.
Aelis croisa les bras. Le silence s'étira, lourd.
— Si nous restons ici à nous quereller, dit-elle d'une voix plus calme, nous allons être retrouvés. L'abbesse sait que vous êtes venu me chercher, Roland. Elle a entendu les croix. Le comte de Poitou est à moins de deux jours de marche, selon les nouvelles du baron. Et la femme en blanc... je ne veux pas savoir où elle se trouve, mais je sais qu'elle nous cherchait déjà.
— Alors que proposes-tu ? demanda Roland.
Aelis s'approcha de la fenêtre, écartant le rideau de toile sombre pour regarder la nuit pâle.
— De leur donner ce qu'ils cherchent.
Roland serra les mâchoires.
— Tu parles du vrai livre ? Jamais.
— Non, du faux. Celui du coffret. Nous avons échangé le contenu. Ils ne savent pas encore que ce qu'ils poursuivent est une copie. Si nous laissons une piste claire, suffisamment forte, ils engageront leurs forces pour la suivre pendant des jours. Pendant ce temps, nous prendrons une autre route.
— Nous ?
Isabelle intervint doucement :
— La croix doit me revenir. Je connais le chemin vers la voûte, du moins ses indices. Roland m'a protégée jusqu'ici. Qu'il m'accompagne vers Carcassonne.
Aelis tourna la tête, son regard passant d'Isabelle à Roland. Il y avait dans ses yeux quelque chose de dur, presque accusateur.
— Et moi ? Je devrais donc me promener en appât avec un livre factice pendant que vous cherchez un trésor ?
Roland la regarda fixement.
— Tu avais raison tout à l'heure. Le livre, la vérité, la corruption... Tu es la seule qui sache le porter jusqu'au pape. Si tu réussis, cette puissance ne sera pas seulement celle d'un trésor, mais celle d'une justice que nous ne pouvons pas garantir avec des épées ou des coffres.
— Et si ce faux livre est découvert ? demanda Aelis.
— Alors tu feras ce que tu sais faire. Tu te libéreras de tes liens, tu mentiras, tu combattras, tu survivras. Je te connais depuis assez longtemps pour savoir que tu n'as pas besoin de moi pour cela.
La jeune femme détourna le regard, ses lèvres serrées. Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Isabelle rompit le silence d'une voix douce mais ferme.
— C'est le seul plan qui nous donne une chance. La chance de préserver ce livre, que vous, Aelis, pourrez décider comment l'utiliser, et la chance pour nous d'arriver avant que le comte ne découvre le véritable emplacement.
— Et si tu te trompes, Isabelle ? fit Aelis, soudain plus tendue. Si tu n'as trouvé que la moitié du mystère ? Si Roland se fait tuer pour une crypte vide ?
Isabelle la regarda avec une compassion presque maternelle.
— Alors nous aurons au moins fait ce que nous devions. Et vous aurez fait ce que vous croyez juste.
Le silence retomba. Roland vit le conflit traverser le visage d'Aelis comme une ombre. Il la connaissait. Elle ne supportait pas qu'on décide à sa place. Et voilà qu'on lui demandait de jouer les appâts, de porter les risques, d'être sacrifiée dans cette partie complexe.
— Je refuse, dit-elle finalement, d'une voix sourde. Je ne vais pas me faire moudre comme grain entre deux meules pour que vous cherchiez un trésor qui appartient peut-être à une famille morte.
Roland ne répondit pas. Il se tourna lentement et prit la croix d'argent sur la table. Il en caressa la gravure du pouce.
— Si nous allons à Carcassonne, dit-il d'une voix grave, je ne cherche pas le trésor. Je cherche une réponse. J'ai promis à Émile de faire ce qu'il fallait pour protéger ce qu'il protégeait. J'ai appris à Isabelle que son frère est mort dans mes bras en priant pour sa famille et pour son ordre. S'il existe un lieu qui garde sa mémoire et celle de ceux qui l'ont élu, je veux le voir de mes yeux. Sinon, peu importe où nous allons.
Il regarda Aelis.
— Mais tu as raison. Je n'ai pas le droit de décider pour toi.
Il déposa la croix devant elle.
— Prends-la. Porte-la à Rome. Mets la route entre vous et nous. Si c'est ce que tu veux, je te confie ce chemin.
Aelis fixa l'objet, les veines de ses mains saillant alors qu'elle croisait les bras, plus fort.
— Je ne veux pas de ta confiance, vint-elle répondre. Je veux que tu arrêtes de croire que tu peux tout encaisser seul.
Roland baissa les yeux un instant. Lorsqu'il les releva, quelque chose s'était adouci dans son visage.
— Je n'ai jamais su faire autrement, Aelis. C'est ce qui m'a perdu à Acre. C'est ce qui m'a perdu de ma compagnie. Mais si nous nous séparons ici, avec de fausses cartes et des promesses, ce ne sera pas par choix. Ce sera par nécessité.
Le rouge monta aux joues d'Aelis. Isabelle baissa la tête, tendant la main vers la croix, mais elle s'arrêta in extremis, les doigts à quelques centimètres de l'argent.
— Alors ne nous séparons pas, dit-elle. Pas encore.
La flamme de la chandelle vacilla. Personne ne parla pendant un long moment.
Roland prit le premier siège, s'y laissant tomber lourdement.
— Nous sommes d'accord sur une seule chose : le comte de Poitou, l'abbesse, l'homme en blanc, tous veulent nous rattraper. Nous sommes plus lents avec Isabelle blessée et plus visibles ensemble.
— Alors ne soyons pas ensemble, dit Aelis, la voix plus contenue. Pas au même moment.
Elle saisit la croix, la glissa dans son corsage, puis sortit un livret de sa besace — celui qu'elle avait déjà montré à Roland comme une copie, les pages noircies de faux comptes.
— Je pars à l'aube vers Toulouse. J'y trouverai un courrier, des chevaux de relais, et je mettrai en scène une route vers le sud, vers Montpellier, puis Rome. Cela attirera les limiers du comte. Pas tous, je n'en suis pas sûre, mais assez.
— Et nous ? demanda Isabelle.
Aelis la regarda longuement, puis son regard glissa vers Roland.
— Prenez les petites routes vers l'ouest, par les collines. Vivez dans l'ombre. Ne montez pas dans les villes. Ne parlez à personne. Je connais une route qui contourne Mirepoix.
Roland hocha lentement la tête.
— Et nous nous retrouverons où ?
— Dans cinq jours, au gué de la rivière Aude, avant Carcassonne. S'il y a quelque chose à trouver dans les cavernes sous la ville, il sera là. Sinon, je continuerai vers Rome avec la copie, et ils me croiront porteur de la vérité.
Elle s'approcha d'Isabelle, lui toucha brièvement l'épaule.
— Gardez-le en vie, dit-elle simplement.
— Il n'en fait qu'à sa tête, murmura Isabelle avec un faible sourire.
— Je sais.
Aelis traversa la pièce, ramassa son manteau et sa sacoche, puis s'arrêta à la porte. Elle ne se retourna pas entièrement, mais sa voix porta dans le silence :
— Si je meurs, brûlez mes lettres.
La porte se referma avec un bruit sourd. Les pas d'Aelis décrurent dans l'escalier.
Roland resta seul avec Isabelle. La chandelle menaçait de mourir.
— Elle vous aime, dit doucement Isabelle.
Roland releva la tête, étonné.
— Aelis ? Nous sommes des compagnons d'armes.
— Elle vous regarde comme on regarde un homme qu'on ne veut pas voir mourir. C'est bien différent.
Roland se leva et souffla la flamme. L'obscurité les enveloppa.
— Les morts ont rendez-vous avec nous, Isabelle. Nous devons être prêts avant l'aube.
Il entendit le faible froissement de sa robe alors qu'elle s'asseyait dans la nuit.
— Je serai prête, dit-elle avec une douceur si fragile qu'elle semblait prête à s'effriter.
Derrière la fenêtre, la lune se levait par-dessus les toits de la ville, blafarde et indifférente. Dans quelques heures, ils repartiraient vers les collines, vers ce qui restait d'un avenir possible.
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