Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 3: The Silver Cross
La ville de Carcassonne se dressait au matin comme une bête de pierre endormie, ses remparts doubles encore noyés dans l'ombre bleue de l'aube. Roland marcha trois heures durant le long des vignes avant de trouver la porte orientale, son manteau crotté cachant mal l'état de ses vêtements de cavalier. La cité intérieure sentait le pain chaud et le fumier, les cris des marchands commençant à peine à percer le silence des rues étroites.
Il demanda trois fois le chemin avant de trouver l'échoppe d'Enguerrand, nichée contre une église dédiée à Saint-Nazaire. Un panneau de bois peint représentait une sandale dorée, la peinture écaillée par les années. L'odeur de cuir et de poix le frappa dès le seuil.
— Enguerrand ! appela-t-il en poussant la porte.
L'homme qui leva les yeux de son établi avait la soixantaine, des mains noueuses et tannées, un visage creusé par deux décennies de guerre avant qu'il n'échange son épée contre un tranchet. Il cligna des yeux dans la pénombre, puis son visage s'éclaira d'une grimace qui pouvait passer pour un sourire.
— Roland de Vienne. Par tous les saints, je te croyais mort à Béziers.
— Presque. Deux fois.
Roland s'avança dans la lumière du petit atelier. Des formes de bois attendaient sur des étagères, des peaux étaient tendues sur des cadres. L'air était lourd, confiné, sûr. Il posa le coffret sur l'établi d'Enguerrand, entre les alênes et les clous de cuivre.
— J'ai besoin de repos, d'un cheval, et peut-être d'un conseil.
Enguerrand examina les bottes de Roland, les piqûres de couture récentes à sa manche.
— Tu t'es fait tailler de près. Combien de temps te faut-il ?
— Une nuit. Deux au plus.
Le vieux cobbler hocha lentement la tête, posant une main sur le coffret d'un geste machinal.
— Je connais un homme qui paierait bien pour savoir ce que tu portes. Un clerc instruit, qui travaille pour l'évêché de Narbonne.
Roland retira sa main du coffret comme s'il avait été brûlé.
— Je n'ai pas besoin d'acheteurs. J'ai besoin d'un lit.
— On peut avoir les deux, dit Enguerrand d'un ton doux. Il paie en argent pour les informations. Il ne te volera rien. Je lui fais confiance.
— Je ne fais confiance à personne, répondit Roland.
Mais il resta. Il était fatigué, et le visage d'Enguerrand n'avait pas changé depuis les jours où ils combattaient côte à côte dans les montagnes du Rouergue, partageant leur pain et leur eau. Certaines méfiances ont un terme.
Il passa la journée à dormir dans un grenier au-dessus de l'échoppe, le coffret caché sous une pile de peaux de mouton. Quand il descendit au crépuscule, un homme l'attendait dans l'atelier. Grand, mince, vêtu d'une robe noire sans ornement, il avait le visage ascétique d'un homme qui jeûnait souvent et la bouche d'un homme qui parlait trop.
— Vous êtes Roland de Vienne, dit le clerc sans préambule. Je suis maître Anselme, notaire de sa grâce l'archevêque de Narbonne.
— Enguerrand est trop bavard avec les inconnus.
— J'ai vu votre coffret. Discret, robuste, scellé du sceau des chevaliers du Temple. Je suppose qu'il contient quelque chose de précieux.
Roland ne répondit pas. Il resta debout près de la porte, bras croisés, tandis qu'Enguerrand allumait des chandelles autour de l'atelier.
— Une relique de Saint-Denis, reprit Anselme, comme s'il poursuivait une conversation déjà commencée. C'est ce que suggèrent le bois et les proportions. Un bras, peut-être, ou une mâchoire. Je vous offre cinquante livres tournois.
— Le coffret n'est pas à vendre.
Anselme sourit avec patience, le sourire de l'ours apprivoisé qui attend son heure.
— Soixante. Et ma protection pendant votre séjour dans cette ville.
— Ma protection ne s'achète pas davantage que mon coffret.
— Soixante et dix. Réfléchissez. Je serai logé à l'auberge de la Corne d'Or, près de la porte Narbonnaise, cette nuit et demain. Une foi scellée par le bon vin.
Il inclina la tête vers Enguerrand et sortit dans la nuit tombante. Roland regarda la porte se refermer.
— Il est dangereux ? demanda-t-il.
— Il est patient, répondit Enguerrand d'un ton évasif. Ce qui est souvent pire.
Ils mangèrent un ragoût de lièvre en silence, assis sur des tabourets près de la forge. Roland avait faim, mais il ne put finir son écuelle. Quelque chose dans la démarche du clerc, dans ses yeux qui coulaient rapidement sur le coffret comme un avare sur des pièces, lui restait en travers de la gorge.
— Tu aurais pu m'en parler, dit-il enfin.
Enguerrand haussa les épaules.
— Il a su que j'étais ici à cause d'un ancien contact commun de l'armée. Il paie bien pour des nouvelles. Je lui ai dit qui tu étais. Rien de plus.
— Les nouvelles mentent quand le messager veut de l'argent.
— Sa bourse est généreuse.
Roland posa son écuelle, saisit le coffret et remonta dans le grenier. Il dormit avec la main sur la poignée de son épée, le coffret sous sa tête comme un oreiller de bois. Cette première nuit passa sans trouble.
Ce fut la deuxième nuit que les choses se gâtèrent.
Il était couché sans dormir, comptant les fissures du plafond de torchis, quand il entendit un grincement au-dessus de lui. Pas de rats — pas ce grincement-là. Un bruit régulier, pesant, fait de paille qui se déplace et de planches qui plient sous un poids humain.
Il roula sur lui-même, saisit son épée dans le même mouvement, et vit trois ombres se découper contre le clair de lune de la lucarne. Des hommes s'étaient introduits dans le grenier par les toits, comme des chats noirs. L'un d'eux tenait le coffret entre ses bras.
Roland se jeta en avant sans un cri.
Le premier homme, celui qui portait le coffret, se retourna trop tard. La garde de l'épée le frappa à la tempe avec un bruit sourd. Il s'effondra, le coffret basculant dans la paille. Le deuxième homme tira une dague et se fendit — Roland para d'un revers d'avant-bras, le choc le fit reculer d'un pas, et il planta son pied entre les jambes de l'agresseur. L'homme plia ; Roland continua son geste, l'épée tournant dans sa main, la pointe trouvant la gorge.
Le troisième homme était déjà à la lucarne, se glissant dans la nuit. Roland fit deux pas pour le suivre, s'arrêta, revint ramasser le coffret.
Il s'accroupit au-dessus du corps, cherchant à distinguer les traits dans la pénombre. Le visage était celui d'un homme jeune, la bouche ouverte comme s'il voulait encore crier son défi. Roland vit l'éclat d'un médaillon à son cou — un crucifix d'argent, usé par le frottement constant.
Il se détourna, vérifia le coffret. Le sceau du frère Lucien était intact.
C'est alors, dans la lueur incertaine du clair de lune, qu'il le vit.
En retournant le coffret pour examiner les dégâts éventuels, la lumière frappa la face inférieure sous un angle oblique. Il y avait une petite cavité, presque invisible, creusée dans le bois. Et dans cette cavité était incrustée une croix d'argent, délicatement gravée.
Il la fit jouer avec le pouce. Elle était fixée par une charnière invisible. La dépliant, il découvrit un monogramme finement ciselé : une fleur de lys et une étoile entrelacées.
Ce n'était pas un symbole templier.
Il connaissait ce sigle. Tout homme qui avait servi en Languedoc le connaissait.
C'était le sceau personnel de la maison de Clermont — la famille dont la devise était « Lumière dans les Ténèbres ». La même maison qui, selon les rumeurs, possédait des intérêts dans les banques italiennes, les carrières de marbre, et d'autres choses que les familles nobles n'avouent pas facilement.
Le mot « Clermont » du parchemin sous le couvercle. La croix d'argent sous le coffret. Tout se reliait.
Il referma la petite cavité, replaça le coffret sous sa tête et resta éveillé jusqu'à l'aube, le corps de l'homme mort refroidissant à trois pas de lui.
Enguerrand trouva le corps au matin, en remontant avec du pain et du lait. Il s'arrêta net sur le seuil.
— Voilà pourquoi je n'ai jamais établi mon atelier à Paris, dit-il d'une voix blanche. On n'y couche pas tranquille.
Roland descendit du grenier, le coffret sous le bras.
— Tu as vendu ma présence à ton clerc.
— Pas à lui. À ses hommes.
— Tu sais ce qu'il voulait réellement ?
Enguerrand détourna les yeux.
— Il disait que c'était une relique. Il paie bien pour les reliques.
— Il a envoyé tes trois assassins pour une relique ? Et tu l'as cru ?
— Mes trois hommes, corrigea Enguerrand sans le regarder. C'est ce que le clerc paierait à moi. Pour vous.
Roland le dévisagea un long moment. Les mains du vieux cobbler, habiles aux fines coutures, tremblaient légèrement.
— Tu m'as vendu, dit-il enfin.
— Je ne t'ai pas vendu. Je t'ai donné l'hospitalité comme je l'ai pu. Anselme est venu me voir le jour de ton arrivée. Il savait que tu viendrais à moi. Il savait ton nom, ton visage, même l'odeur de ton manteau que je n'avais pas encore vu. Des renseignements remontent depuis Avignon, ils courent plus vite que n'importe quel cavalier. Il m'a payé pour ne pas te prévenir du danger qui courait après toi. Puis il m'a payé pour préparer la route de ses hommes. Je ne t'ai rien fait de plus que de rester assis.
— Tu les as laissés entrer dans mon lit.
— Leur affaire était avec toi, pas avec moi. Tu es naturellement armé ; moi, je ne lève plus une épée depuis dix ans.
Roland passa une main sur son visage fatigué.
— Qui est réellement ton clerc ?
Enguerrand prit une inspiration, puis sembla se résoudre.
— Il est le secrétaire particulier de l'évêque de Narbonne. Un homme puissant — l'évêque, pas le secrétaire. Si ton coffret intéresse Anselme, c'est qu'il intéresse son maître. Et ce qui intéresse l'évêque de Narbonne est rarement bon pour les gens de bouche.
— Pourquoi un évêque voudrait-il cette relique ? demanda Roland, sachant déjà que ce n'était pas une relique.
— Le frère qui te l'a confiée, à Avignon. Tu sais ce qu'il est devenu après ton départ ?
Le silence de Roland était une question.
— Il est mort, dit Enguerrand. Ils l'ont trouvé dans sa cellule le lendemain matin, la gorge ouverte d'une oreille à l'autre. On a parlé d'une secte, d'un règlement de comptes entre anciens du Temple. Mais personne ne le croit.
Roland regarda son vieil ami, puis le coffret sous son bras. Le frère Lucien, mort. Le sceau encore intact. La croix d'argent de la maison de Clermont cachée sous le bois.
Puis le mot encore : Clermont.
Anselme le savait, l'évêque de Narbonne le savait, et Roland était maintenant sûr d'une chose.
Il ne resterait pas à Carcassonne pour goûter le vin, ni dormir une nuit de plus dans le grenier d'Enguerrand.
Il se dirigea vers la porte, le coffret serré contre sa poitrine. Sur le seuil, il se retourna.
— Enguerrand, dit-il lentement. Tu m'as donné un toit. Je te dois toujours. Mais si tu vois ton clerc à nouveau, dis-lui que son assassin marche encore dans la nuit avec le même médaillon autour du cou.
Le visage du vieux cobbler était maintenant d'une pâleur de cire.
Roland sortit dans le matin froid de Carcassonne, prenant la direction de la porte nord — la porte des routes de Paris, désormais derrière lui les deux autres versions de la ville derrière l'ombre montante, mais une seule vérité devant lui.
Il fallait trouver quelqu'un qui saurait parler de la croix de Clermont.