Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 21: The Vault of Carcassonne
La pluie s’était tue, mais l’humidité restait accrochée aux pierres comme une seconde peau. Roland tira sur les rênes de son cheval au sommet de la colline, et Carcassonne se déploya devant eux, massive, hérissée de tours. Les toits de schiste luisaient sous un ciel bas et gris.
Isabelle, à ses côtés, ne regardait pas la cité. Elle descendait la pente du regard, vers les garrigues rases, vers un repli de terrain où aucune route ne menait.
« La forteresse des Templiers n’était pas dans les murs, dit-elle. C’était une annexe, hors les murs. Une grange fortifiée, disent les chroniques. Mais la vraie chambre forte est dessous. Dans la roche. »
— Une grotte, souffla Roland. Sous une cité assiégée dix fois par siècle. Ils étaient fous.
— Ils étaient prudents, répondit Isabelle. L’or n’y était pas pour être gardé. Il y était pour être caché. Personne ne creuse sous une forteresse pour y chercher un trésor. On creuse sous une forteresse pour la faire tomber.
Elle avait la fièvre. Ses pommettes rouges tranchaient sur la pâleur de son visage, et Roland sentait le poids de chaque étape dans sa manière de serrer la selle. Mais les yeux restaient vifs, presque brûlants. La fièvre de son frère, se dit-il. Émile regardait la mort de cette façon, à Acre, quand tout était perdu.
Ils laissèrent les chevaux sous un bosquet de chênes verts et continuèrent à pied. Isabelle se repéra à un affleurement de calcaire, une veine plus sombre dans la roche claire. Elle écarta des buissons de romarin sauvage, et Roland découvrit une margelle de puits, à moitié effondrée, mangée par les ronces.
« Il a été scellé après la chute de l’ordre », dit-elle, en passant la main sur les pierres. « Mon père l’a vu. Il était enfant. On disait que le puits avait été condamné parce qu’un chevalier y était tombé. »
— Combien de temps pour le dégager ?
— C’est déjà fait.
Elle se baissa, saisit une pierre descellée, et la tira. La margelle céda comme une dent gâtée. Un boyau noir s’ouvrit sous leurs pieds, exhalant une odeur de terre, de vieille eau et de renfermé. Une échelle de fer rouillé, plantée dans la paroi, descendait dans les ténèbres.
“J’y vais d’abord,” dit Roland.
C’est là que Thibaud, l’écuyer attaché à Isabelle depuis la sortie du couvent, s’approcha et posa une main sur l’épaule de son maître. L’homme avait suivi sans un mot depuis le refuge. Il était grand, taciturne, avec des mains épaisses de paysan et des yeux qui ne cillaient jamais.
« C’est mon devoir, messire. Si le puits est piégé, mieux vaut perdre un serviteur qu’un chevalier. »
Roland hésita. Il ne connaissait pas Thibaud, ne savait pas pourquoi l’abbesse l’avait laissé partir avec Isabelle. Mais l’homme avait déjà un pied sur l’échelle.
« Reste près de la paroi », dit Roland. « Teste chaque barreau avant d’y poser ton poids. »
Thibaud hocha la tête et disparut dans la gueule du puits. Le bruit de ses bottes sur le fer remonta, métallique, puis s’éteignit. Après un long silence, une voix monta, étouffée :
« C’est bon. Le fond est sec. »
Roland fit descendre Isabelle, puis la rejoignit. Le puits débouchait dans une galerie taillée à même le roc, assez haute pour qu’un homme la traverse sans se courber. Des inscriptions couraient sur les parois, gravées d’une main ferme : des croix pattées, des étoiles à huit branches, quelques mots en latin. « Deus lo vult. »
Isabelle fit courer ses doigts sur les lettres. Sa main tremblait.
« C’est ici. Mon père a marché ici. »
Roland alluma une torche qu’il avait apportée de sa selle. La flamme révéla la suite du couloir : un plafond bas de calcaire jaune, des traces de cire sur le sol, et, loin devant, une porte de bois cerclée de fer, scellée par un cadenas de la taille d’un poing.
Ils avancèrent. À mi-chemin, le sol changea. Les pierres plates laissèrent place à un pavement irrégulier, jointoyé de mortier plus récent.
« Arrêtez », ordonna Roland.
Trop tard. Thibaud posa le pied sur une dalle légèrement bombée. Sous la semelle, quelque chose céda — un ressort, un déclic, un cliquetis qui roula comme une pierre dans la nuit.
Le mur de gauche cracha une volée de flèches. Roland se jeta sur Isabelle, la plaquant au sol, le souffle coupé par l’impact. Les traits sifflèrent au-dessus de leurs têtes. Un cri déchira le silence — un cri humain, bref, tranché net.
Thibaud était debout, une flèche plantée en travers de la gorge. Il ouvrit la bouche, mais seul un filet de sang en sortit. Il tomba à genoux, puis sur le côté, et ne bougea plus.
Isabelle poussa un gémissement étranglé. Roland la maintint au sol jusqu’à ce que le dernier trait se fiche dans la paroi. Puis il se releva, l’épée déjà à la main, le cœur cognant contre ses côtes.
« Il a payé pour moi », dit-il, plus pour lui-même que pour elle. « Encore un. »
Isabelle se releva, les joues ruisselantes. Elle regarda le corps, puis détourna les yeux.
« Il était bon. Il ne méritait pas… »
— Personne ne mérite ce qu’on va faire demain, répondit Roland. Suis-moi. Pas sur les dalles. Sur les joints. Toujours sur les joints.
Ils contournèrent le corps de Thibaud sans un regard. La porte se dressait devant eux, massive, noire de vieux bois. Sur le panneau central, une gravure s’était patinée avec les siècles : deux croix entrelacées, l’une points vers le haut, l’autre vers le bas. Le sceau des trésoriers.
Isabelle sortit de sous sa tunique les deux croix d’argent — la sienne et celle de l’écrin. Elle les assembla, les superposa. Les entrelacs correspondent. Un léger déclic. Le cadenas s’ouvrit avec un soupir de rouille.
« Elle s’en remet », murmura-t-elle.
Roland poussa la porte.
Derrière, ce n’était pas un trésor. C’était une chambre voûtée, sèche, à peine plus grande qu’une cellule de moine. Des coffres de chêne cerclés de fer s’alignaient contre les murs, mais ils étaient verrouillés, et la poussière qui les couvrait n’avait pas connu de main depuis des décennies.
« Le code », dit Roland. « Il est dans le registre. »
Isabelle s’agenouilla devant le plus petit des coffres — un coffret de bois sombre, incrusté d’une croix de nacre. Elle passa ses doigts sur le couvercle, et quand elle parla, sa voix était presque inaudible.
« Papa m’a raconté ce coffret. Il disait que la clé était dans la famille. Mais il n’a jamais dit laquelle. »
— La croix, dit Roland. Encore.
Elle hésita, puis posa la croix assemblée sur l’empreinte gravée dans le bois. Les reliefs correspondent, s’enclenchèrent. Un déclic interne, plus sourd que le premier. Le couvercle se souleva de lui-même.
Isabelle écarta le couvercle et poussa un souffle.
« Ce n’est pas de l’or, dit-elle lentement. Ce sont des lettres. Des parchemins. Un livre. » Elle en saisit un, le tourna vers la lumière de la torche. « Du français. De vieille écriture. Politique. »
Une voix monta derrière eux, claire et dure comme le fer :
« Posé ça lentement, la dame. Et vous, le chevalier — écartez-vous de l’épée. Vous êtes cernés. »
Roland pivota. Dans l’embrasure de la porte, une demi-douzaine d’hommes en armes, cottes de maille brillantes sous la lueur des torches, composaient un demi-cercle. À leur tête, un homme en robe de brocart, l’anneau épiscopal luisant à son doigt, souriait d’un sourire de confesseur.
« Le registre vous a menés jusqu’ici, dit l’homme. C’est ce que j’espérais. Vous êtes les seuls à pouvoir ouvrir cette porte. Alors je vous remercie — et je vous prends tout. »
Isabelle lâcha le parchemin, qui tomba dans la poussière. Ses mains retombèrent à ses côtés, ouvertes et vides.
« Qui êtes-vous ? »
« Jean de Montfort », dit l’homme en robe. « Conseiller de Sa Grâce l’évêque de Narbonne. Et maintenant, le seul homme au monde qui sait où se trouve le trésor des Clermont. Votre père a bien travaillé, mademoiselle. Dommage qu’il n’ait pas pensé aux corbeaux qui suivent les charognes. »
Roland calcula la distance qui le séparait de son épée, abandonnée au sol pour ouvrir le coffre. Trop loin. Six hommes, la porte derrière eux. Aucune fenêtre, aucune échappatoire.
Isabelle, elle, ne quittait pas des yeux le parchemin tombé. Son visage avait changé d’expression — non plus celui de la révélation, mais celui du deuil. Quand elle parla, sa voix était plate, sans colère.
« Vous êtes venu pour l’or. Vous trouverez mieux. »
Montfort rit.
« Dites toujours. »
« Ce que vous cherchez n’est pas ici. Ce coffre n’est qu’un autre leurre. » Elle leva les yeux, et son regard croisa celui de Roland avec une intensité qui fit froid dans son dos. « Le vrai trésor n’a jamais été dans cette grotte. Il est là où mon père a caché ce qu’il fallait pour détruire la couronne de France. Et vous n’aurez jamais le code. »
Montfort cessa de rire.
Il fit un pas en avant.
« Alors nous allons marcher, mademoiselle. Jusqu’à ce que vous changiez d’avis. »
Roland vit la main de Montfort se lever, vit les hommes bouger en même temps, comme un seul corps. Il n’avait pas d’épée. Il avait une promesse faite à un mort, une femme fiévreuse à protéger, et un coffre dont la serrure venait de se refermer avec un bruit définitif.
Il regarda Isabelle, et dans ses yeux il lut la même pensée qui l’étreignait :
Ils étaient venus chercher la fin de la course — et ils venaient de trouver le commencement d’une autre.
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