Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 23: The King's Envoy
La nuit était tombée sur la route de Carcassonne quand ils aperçurent les feux de camp. Roland tira sur les rênes, la main déjà sur la garde de son épée. Isabelle, épuisée contre son dos, se redressa en voyant les silhouettes.
— Ce n'est pas un campement de brigands, murmura-t-elle. Ce sont des bannières.
Roland plissa les yeux dans l'obscurité. Des pennons frappés d'un lys stylisé flottaient au-dessus des tentes. Le roi. Ou quelqu'un qui se réclamait de lui.
Avant qu'il puisse faire demi-tour, une douzaine de cavaliers sortirent des bois de chaque côté de la route, torches brandies, arbalètes armées.
— Roland de Vienne, appela une voix calme depuis le camp. Nous vous attendions.
Aelis se tenait près du feu central, les mains liées, le visage marqué mais le regard intact. Quand elle vit Roland, elle secoua presque imperceptiblement la tête. Un avertissement. Il la comprit trop tard : le réseau de pièges était déjà refermé autour d'eux.
Le chevalier qui s'avança portait l'armure blanche et or d'un envoyé royal, mais son visage était celui d'un homme qui avait passé plus de temps dans la pénombre des conseils que sur un champ de bataille. Il était mince, presque ascétique, avec des yeux gris qui semblaient peser chaque âme qu'ils croisaient.
— Jacques de Molay, dit-il en s'inclinant légèrement. Envoyé spécial du roi Philippe pour les affaires du Temple.
Le nom fit tressaillir Roland. Jacques de Molay. Le dernier Grand Maître avait porté ce nom avant son bûcher. Mais celui-ci était plus jeune, la cinquantaine à peine, et il ne portait aucun signe de l'ordre dissous.
— Vous volez le nom d'un martyr, dit Roland.
De Molay sourit, un sourire sans chaleur.
— Mon grand-oncle, si vous voulez tout savoir. Il a été brûlé pour refuser de révéler certains secrets aux banquiers italiens. J'ai l'intention de finir son travail, mais d'une manière différente.
Il fit un geste. Deux hommes saisirent Isabelle et la firent asseoir auprès du feu. Elle était trop faible pour résister, mais ses yeux lançaient des éclairs.
— Vous allez nous fouiller, dit Roland. Vous trouverez les documents du coffre. Vous les prendrez. Et ensuite ?
— Ensuite ? De Molay s'accroupit près du feu, les mains tendues vers les flammes. Ensuite, je vous demande si vous savez ce que vous avez réellement entre les mains.
Roland resta silencieux.
— Vous ne le savez pas, poursuivit de Molay. Vous avez trouvé des documents, des preuves d'une conspiration papale. Mais ce que vous avez trouvé là—il désigna le paquet que les hommes de l'envoyé avaient saisi—ce n'est que la partie visible. Le vrai trésor, celui qui pourrait faire tomber la couronne de France comme celle du pape, c'est la comptabilité elle-même. Le droit de créer de l'argent. Le pouvoir d'annuler des dettes royales.
Roland fit un pas vers Aelis. Un garde tendit une lance.
— Laissez-la partir, dit-il. Elle n'a rien à voir avec cette affaire.
— Elle a tout à voir. De Molay se leva, époussetant la poussière de ses chausses. Elle est votre cœur. Et nous savons tous les deux que vous ne me laisserez pas lui faire du mal.
Il s'approcha de Roland jusqu'à ce qu'ils soient face à face. Le chevalier était plus petit que lui, mais son regard était celui d'un homme qui avait l'habitude de voir ses volontés obéies.
— Voici mon offre, dit-il à voix basse. Vous me donnez ce que vous cachez dans votre selle—le vrai registre, celui que vous vous êtes gardé de mentionner à votre amie Isabelle—et je vous offre un pardon complet, une fortune, et une route libre vers le sud. Vous pourrez disparaître en Espagne, y vivre en paix avec la femme que vous aimez.
Le sol se déroba sous les pieds de Roland. Comment pouvait-il savoir ? Personne n'avait vu le registre dans sa selle. Isabelle elle-même l'ignorait.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit-il.
De Molay regarda Isabelle, qui était maintenant soutenue par deux gardes.
— Elle m'a dit qu'il y avait un second coffre. Plus petit. Que vous l'avez gardé avec vous, loin du coffre principal que vous avez ouvert ensemble.
Isabelle releva la tête, le visage blême, un mélange de honte et de défi dans les yeux.
— Il m'a torturée, dit-elle d'une voix qui se brisait. Je n'ai pas eu le choix.
Le temps sembla se suspendre. Roland sentit une colère sourde monter, non contre Isabelle—elle était brisée, à moitié morte, et il savait ce que la douleur pouvait faire dire—mais contre lui-même. Son mensonge par omission l'avait rendue vulnérable. Il aurait dû lui dire la vérité. La protéger de ce choix impossible.
— Écoute-moi, dit Aelis depuis le feu, sa voix tranchant comme une lame. Ce chevalier travaille pour les banquiers italiens, pas pour le roi. Je l'ai entendu parler au messager, cette nuit. Il y a une trahison ici. Une double.
De Molay se tourna vers elle, un tic à la mâchoire.
— Vous n'avez aucune preuve de cela.
— J'ai des oreilles. Et vous avez parlé trop fort sous votre tente, quand vous demandiez au messager si Florence pouvait honorer la dette.
Un silence glacial suivit. Roland comprit : de Molay était un agent des intérêts italiens, un homme qui se faisait passer pour le représentant du roi afin de mettre la main sur le registre pour le compte des financiers qui avaient tout à craindre de sa révélation. Si le roi de France découvrait que le pape et les banquiers complotaient contre lui, leurs fortunes seraient balayées.
— Donnez-vous au roi, dit Roland lentement. Si vous servez vraiment Philippe, apportez-lui le registre et laissez la justice suivre son cours.
De Molay éclata de rire.
— Le roi est un homme convaincu de sa propre sainteté. Il ferait brûler les banquiers, oui, mais il garderait les richesses pour sa croisade. Mon maître préfère que l'argent reste là où il peut circuler.
Il se tourna vers ses hommes à présent, son ton devenant celui d'un homme pressé d'en finir.
— Prenez le registre dans la selle. Tuez celui-ci si nécessaire. La femme sera notre caution.
Roland bougea avant que le garde derrière lui ne puisse réagir. Un coup de coude dans la gorge, une main sur sa dague, et il était libre, roulant vers les chevaux. Isabelle cria. Aelis se débattit contre ses liens.
Mais ils étaient deux gardes par homme, et Roland avait déjà perdu trop de sang dans les heures précédentes. Une lance frappa son épaule, pas assez profonde pour tuer, suffisante pour l'arrêter. Il tomba à genoux, la douleur fulgurante.
— Attaché-le à l'arbre, dit de Molay. Nous aurons besoin de lui vivant pour la suite.
On le traîna jusqu'au chêne au bord de la clairière. Pendant qu'on le ligotait, il vit ses mains—les mains qui portaient encore le souvenir du coffre scellé, de la promesse faite à Émile—vidées de tout. Sa selle était fouillée. Le registre en fut retiré, passé de main en main jusqu'à ce qu'il arrive à de Molay, qui l'ouvrit, tourna quelques pages, et hocha la tête avec satisfaction.
Aelis fut traînée vers une tente. Isabelle suivit, chancelante. Avant qu'on ne la fasse disparaître dans l'obscurité de la toile, elle tourna la tête une dernière fois et rencontra le regard de Roland.
Elle avait peur. Mais il y avait autre chose dans ses yeux. Quelque chose qui ressemblait à un plan.
Roland resta là, ligoté au chêne, à regarder le feu qui baissait lentement, à écouter les murmures des gardes, à sentir le sang sécher sur son épaule. Le registre—le vrai, celui que son ami lui avait confié, celui pour lequel ils avaient tué tant d'hommes—était à présent entre les mains de l'ennemi.
C'est à ce moment que de Molay sortit de sa tente et s'approcha de lui, tenant le registre comme on tient une relique.
— Demain, nous partons pour Paris, dit-il. Vous serez jugé pour haute trahison. Elle—il désigna la tente d'Aelis—sera jugée pour complicité. Dans trois jours, elle sera exécutée en public, à moins que quelqu'un ne vous fasse une offre meilleure.
Il sourit, remit le registre sous son manteau, et disparut dans la nuit.
Roland laissa sa tête retomber contre l'écorce, le goût du sang et de l'échec dans la bouche. Au-dessus de lui, les étoiles semblaient indifférentes. Trois jours. C'était tout ce qui lui restait pour sauver Aelis, pour récupérer le registre, et pour découvrir comment un homme qui servait les banquiers italiens pouvait être arrêté par un soldat désargenté avec une épaule ouverte.
Mais quelque chose dans le regard d'Isabelle, cette lueur dans ses yeux avant qu'on ne l'emporte, lui disait qu'elle n'avait pas fini de se battre.
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