Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 24: The Choice of Honor
L’aube se leva sur le campement comme une lame rouillée. Roland était toujours ligoté à l’arbre, les épaules en feu, la bouche sèche. Il avait passé la nuit à scruter les silhouettes des hommes de de Molay, à compter les torches, à guetter une faiblesse. Il n’en trouva aucune.
De Molay arriva avec le jour, ses bottes écrasant les brindilles. Il tenait un parchemin roulé, scellé de cire rouge. Il le déroula sans un mot, le tendit à Roland comme on tend une sentence.
« Le Roi est généreux, capitaine. Trois jours. Vous livrez la relique à Paris, et la femme respire encore. Passé ce délai, elle sera pendue sur la place publique, devant les badauds de la capitale. »
Roland cracha un mélange de sang et de salive. « Vous n’êtes pas au service du Roi. Vous l’avez dit vous-même. »
« Non. Mais le Roi n’a pas besoin de savoir qui je sers, seulement ce que je lui apporte. Les banquiers florentins ont de longs bras, capitaine. Ils atteignent même les gibets de Paris. »
De Molay tourna les talons, laissant le parchemin aux pieds de Roland. Trois jours. Il n’avait pas trois jours. Il avait ce matin, et ce soir, et peut-être un fragment de demain. Son épaule le lançait. Aelis était quelque part, enchaînée, et il ne pouvait même pas tendre les mains.
Les gardes le détachèrent une heure plus tard, le poussèrent dans une tente où se trouvaient Isabelle et Aelis. Aelis était pâle, les lèvres fendues, mais ses yeux étaient durs comme l’acier. Isabelle était recroquevillée dans un coin, les côtes contusionnées, mais elle leva le menton en le voyant entrer.
« Trois jours, dit-il sans préambule. Ils veulent le document. Nos documents. Tout ce qu’on a tiré de la cave. »
Aelis se redressa sur sa paillasse. « Et qu’est-ce que tu comptes faire ? »
« Te sortir de là. Sans leur donner ce qu’ils veulent. »
Isabelle secoua la tête, un mouvement lent, presque imperceptible. « Tu ne pourras pas approcher le gibet sans qu’ils te voient, Roland. Ils te connaissent. Ils connaissent ta tête. Et si tu tombes, tout tombe. »
« Donc quoi ? Tu veux que je livre le registre ? Que je leur rende le moyen de détruire le Temple une seconde fois et de rallumer la guerre ? »
« Je veux que tu choisisses ce qui compte. » Elle se leva, chancelante, et vint se planter devant lui. « Le registre peut servir. Entre nos mains, il peut démanteler une conspiration. Entre les leurs, il ne servira qu’à égorger plus proprement. »
« Alors nous le gardons, et nous la sauvons. Les deux. »
« Comment ? »
Roland n’avait pas de réponse immédiate. Il passa une main sur sa mâchoire, sentit la barbe rugueuse sous ses doigts. Il réfléchit à toute vitesse, à la lumière qui commençait à filtrer sous la toile de la tente. Trois jours. Une exécution publique. Une foule. Un échafaud.
« La potence, dit-il lentement. Elle sera dressée dans une cour publique. Ils auront des gardes, mais aussi des curieux. Des marchands, des femmes, des enfants. Une foule qui se presse pour voir. » Il leva les yeux vers Isabelle. « Il me faut des complices dans la ville. Des gens qui ne poseront pas de questions. »
« J’ai connu un homme à Paris, autrefois, dit Isabelle. Un ancien Templier qui s’est fait passeur. Il fredonne encore les proses latines quand il croit que personne n’écoute. Il m’a aidée autrefois à fuir mon couvent. Il se souviendra. »
« Alors il faut lui faire passer un faux registre. Un leurre qui leur donne l’impression que nous avons capitulé, pendant que le vrai reste ailleurs. »
Aelis rit, un bruit rauque, sans joie. « Tu veux que je reste suspendue à une corde pendant que tu fais ton théâtre ? »
Roland s’accroupit devant elle. « Non. Je veux qu’ils pensent que la corde va tomber et que je surgisse au dernier moment pour la couper. Je serai à quelques mètres, dans la foule, déguisé en moine ou en mendiant. Ils cherchent un soldat, pas un homme de Dieu. »
« Et si quelque chose tourne mal ? »
« Je te ferai descendre de là avant qu’ils aient compris ce qui leur arrive. »
Isabelle ouvrit la bouche, puis la referma. Elle semblait peser ses mots, les trancher comme des pièces de viande. Finalement, elle dit : « Je t’aiderai à fabriquer le leurre. Mais nous ne leur donnons rien de vrai. »
Ils passèrent le reste de la journée à recopier une partie de la mise en page du registre sur des feuilles propres, en les vieillissant avec du thé et de la suie. Isabelle travaillait malgré la douleur, les doigts tremblants, mais sa main ne trahit jamais la précision du trait. Aelis surveillait les intervalles entre les rondes.
Le soir venu, Roland fit passer un message au passeur par un garde soudoyable, un homme qu’Isabelle avait reconnu comme une vieille connaissance de la confrérie. La réponse arriva avant minuit : le passeur ferait livrer le faux registre au palais de l’envoyé, à l’aube du troisième jour, par un intermédiaire muet et sans visage.
Le troisième jour, Roland marchait dans la foule de Paris. Il portait une robe brune de frère lai, le capuchon relevé, une corde à la taille. Il sentait le poids du poignard contre son avant-bras. L’échafaud se dressait au centre de la cour, la potence en bois frais encore dégoulinante de sève. Aelis était là, en chemise, les mains liées dans le dos.
Les gardes la firent monter les marches. Elle ne regardait pas la foule. Elle regardait droit devant elle, vers un point que lui seul pouvait voir.
Roland avança, fendant la foule d’un pas lent et régulier. Il grimpa les premières marches de la potence quand deux hommes se détachèrent de la masse, à droite et à gauche, et le saisirent aux bras. Il se débattit, mais les visages sous leurs capuchons ne cillèrent pas.
De Molay apparut à côté de l’échafaud, les mains jointes derrière le dos.
« Merci d’avoir apporté le vrai registre vous-même, capitaine. Le leurre était habile. Nous avons vérifié. Mais vous avez fait une erreur. » Il sourit. « Vous avez cru qu’on ne vous chercherait que là où vous espériez être. »
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