Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 25: Aftermath of Blood
Le sang de Roland battait encore dans ses oreilles quand il trancha les dernières cordes. Aelis tomba contre lui, les poignets à vif, le visage pâle sous la crasse de trois jours de captivité. Autour d'eux, le camp d'exécution se consumait—tentes en flammes, chevaux affolés, cris des hommes de de Molay qui cherchaient leur maître dans la fumée.
— Par où ? souffla Aelis.
Roland ne répondit pas. Il la tira vers l'est, là où le sous-bois devenait assez dense pour les avaler. Isabelle les suivait, un couteau encore sanglant à la main—elle avait surpris le garde par-derrière pendant que Roland brisait la potence. Trois corps jonchaient déjà la clairière derrière eux. Le quatrième, celui de de Molay, n'était pas parmi eux.
Il s'était enfui, la sacoche de documents serrée contre sa poitrine.
Roland serra les dents en courant. Le poids du vrai registre dans sa selle, qu'Isabelle croyait perdu, lui battait contre la cuisse à chaque foulée. Il n'avait pas le temps de s'y attarder.
Ils coururent jusqu'à ce que les arbres se referment sur eux comme une main miséricordieuse. Jusqu'à ce que les cris s'éteignent derrière, avalés par la brise. Puis ils marchèrent, encore une heure, deux, dans l'obscurité croissante, jusqu'à ce qu'Isabelle trébuche et ne se relève pas.
— Là, dit Roland en désignant une masse sombre entre les chênes.
Une chapelle abandonnée, toit en partie effondré, vitraux morts. La porte céda sous son épaule. L'intérieur sentait la poussière, le moisi, et quelque chose de plus ancien—l'encens de prières depuis longtemps tues.
Il installa Isabelle contre l'autel de pierre, lui souleva la tête, lui fit boire un peu d'eau de sa gourde. Sa main tremblait—la lame de Montfort avait laissé sa marque sur son épaule, et la course l'avait rouvert. Le sang suintait à travers le bandage de fortune.
— Laisse-moi voir, dit Aelis.
Elle écarta ses doigts, inspecta la plaie, la nettoie avec un chiffon déchiré de sa propre robe. Ses gestes étaient précis, sans hésitation. Roland la regardait faire, trouvant dans cette familiarité circonstancielle un réconfort étrange.
— Tu tiendras, dit-elle. Mais tu n'es pas en état de te battre avant plusieurs jours.
Isabelle toussa, un bruit creux qui résonna dans la nef vide.
— De Molay a les documents. Il a tout ce qu'il faut pour convaincre le roi que nous sommes des traitres.
Roland s'accroupit entre les deux femmes, le poids du mensonge lui serrant la gorge. La sacoche. Le registre. Tout ce qu'elles croyaient perdu dans l'effondrement de la cave. Elles ne savaient pas qu'il l'avait gardé—qu'il l'avait caché dans sa selle avant même que de Molay ne les capture, une ruse que la douleur de la torture n'avait pas arrachée à Isabelle. Dieu lui pardonne.
Il savait qu'il devrait le dire. Le moment était venu, à coup sûr. Mais les mots restaient coincés. La confiance était une denrée fragile, et ils étaient à sec.
— Ce que je tiens encore, dit-il, c'est ce qui compte le plus.
Il défit sa chemise, sortit le paquet plat et mince qu'il portait contre sa poitrine depuis des jours. Des pages du registre, arrachées une à une avant la capture, cachées dans une doublure cousue à la hâte. Une fraction du tout—mais une fraction qui portait les signatures les plus compromettantes.
Les yeux d'Isabelle s'écarquillèrent. Puis se rétrécirent.
— Tu les avais sur toi. Pendant que de Molay nous tenait. Pendant qu'il te regardait te faire...
— Je n'avais pas le choix, coupa Roland. S'il avait trouvé le registre entier, tout était fini. Comme ça, il a ce qu'il croit être le tout. Mais ce n'est que la moitié.
— La moitié, répéta Aelis lentement. Et le reste ?
Roland soutint son regard. Le silence s'étira.
— Le reste est en sécurité.
Il vit le calcul passer dans ses yeux—la question qu'elle ne posa pas, la réponse qu'elle devinait. Il la vit choisir, là, dans la pénombre de cette chapelle morte, de ne pas creuser plus loin.
— Alors nous ne sommes pas vaincus, dit-elle simplement.
Isabelle éclata d'un rire amer qui tourna à la quinte de toux.
— Pas vaincus ? Nous avons perdu les documents, l'envoyé s'est enfui, et d'ici trois jours, le roi croira que nous sommes des hérétiques et des assassins. C'est ta définition de la victoire ?
— Le roi croira ce que les preuves lui diront, dit Aelis. Et nous avons encore des preuves. Les pages de Roland suffisent à ruiner le Pape—si elles atteignent les bonnes mains.
— Les bonnes mains, répéta Isabelle. Tu veux dire les Anglais.
Roland hocha la tête lentement.
— Le projet initial. Le roi Édouard a tout intérêt à voir cette conspiration révélée. Il a les ressources pour protéger les preuves, et les raisons de les utiliser.
Le silence retomba. Aelis se leva, arpenta la nef brisée de ses épaules maigres et de son regard d'acier. Ses vêtements de prisonnière pendaient sur elle, marqués de fourche et de fatigue. Elle s'arrêta devant l'autel où une Vierge décapitée tendait encore des bras de pierre vers le vide.
— Je ne viens pas avec vous.
Roland se leva d'un bond.
— Aelis, non.
— Écoute-moi. De Molay croit que je suis morte dans l'incendie du camp, ou en fuite vers nulle part. Il ne surveillera ni les routes du nord ni les ports. Il surveillera les frontières anglaises et les places fortes rebelles. Il ne pensera pas à Paris.
— Il t'y attendra, dit Isabelle. Il t'y fera pendre.
— Pas si je l'y bats. Je connais les bureaucraties. Je connais les chancelleries. Je peux faire circuler des rumeurs, fabriquer des documents, jeter la suspicion sur de Molay lui-même avant qu'il n'atteigne le roi. Une accusation de son propre agent ? C'est un homme qui peut être décrédibilisé.
— Tu seras seule, dit Roland, la voix serrée.
— Je l'ai déjà été.
Il s'approcha d'elle, si près qu'il sentit l'odeur de fumée et de sueur séchée sur sa peau.
— Je ne veux pas te perdre à nouveau.
Quelque chose vacilla dans le regard d'Aelis—une fatigue plus profonde que celle des blessures.
— Tu ne me perds pas, Roland. Tu me confies une mission. Celle pour laquelle tu m'as engagée, il y a un an, quand tu cherchais quelqu'un qui connaissait les couloirs des palais autant que les champs de bataille. Je sais me déplacer dans les capitales. Je sais faire d'une vérité gênante une arme.
Elle posa sa main sur son visage, brièvement, comme une mère bénirait un fils avant un voyage.
— Va porter les pages à Édouard. Moi, je vais préparer le terrain pour que, quand il les recevra, des milliers d'yeux en France soient déjà tournés vers le vrai coupable.
Roland voulut protester. Trouver les mots. Puis il se tut.
Les ordres n'avaient pas sa place ici. Ils étaient tous deux des anciens soldats d'une guerre qui n'était plus la leur, portant chacun des cicatrices que l'autre ne pouvait pas comprendre.
— Alors nous partageons, dit-il.
Il s'accroupit devant le paquet de pages, les disposa sur la dalle de l'autel. Trois tas inégaux. Chacun contenait assez pour ruiner des maisons, assez pour déclencher des représailles.
— Ainsi, dit-il, aucun d'entre nous ne peut décider seul de les brûler, de les perdre, ou de les trahir. Nous serons tous liés au même destin jusqu'au bout.
Aelis hocha la tête. Isabelle aussi, après une hésitation. Chacune prit sa part, la plia, la glissa contre sa peau.
Le vent siffla à travers le vitrail brisé, soulevant des tourbillons de poussière fine.
Ils partagèrent le peu de nourriture restant. Aelis aida à refaire le bandage de Roland avec une propreté nouvelle ; Isabelle s'assoupit contre la pierre, sa respiration entrecoupée de frissons.
Au matin, ils sortirent dans l'aube grise. La forêt dégoulinait d'humidité. Trois chemins s'ouvraient devant eux : le nord d'Isabelle et Roland, la route longue vers Paris pour Aelis.
Elle attrapa sa main. Une pression brève, presque fraternelle.
— La prochaine fois que je te vois, Roland, ce sera dans une salle de trône. Pas une chapelle en ruine.
Il sourit—le premier sourire depuis des jours.
— Ce sera au pont de Calais. Je t'y attendrai avec du bon vin.
Elle se retourna sans un mot, ses pages cachées dans sa robe. Sa silhouette s'amincit, se fondit dans la brume, jusqu'à ce qu'il ne reste d'elle que le souvenir de son pas.
Roland regarda la route vide avant de se tourner vers Isabelle.
— Allons-nous-en d'ici. Chaque heure compte.
Elle hocha la tête, saisit son bras pour se soutenir. Ils marchèrent vers le nord et le chemin long vers l'Angleterre, deux ombres parmi mille dans une France que le Pape croyait encore à sa botte—et que trois fragments de papier qu'on pouvait cacher dans un gant allaient peut-être lui arracher.
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