Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 26: The Road to Paris
La pluie tombait depuis l’aube, fine et tenace, transformant la route du nord en boue grise. Roland marchait en tête, son manteau de pèlerin trempé collé aux épaules, la capuche rabattue sur les yeux. À sa ceinture, sous l’étoffe grossière, les pages du registre — une trentaine, pliées en huit, cousues dans une doublure de cuir qui lui mordait la chair à chaque pas.
Isabelle progressait derrière lui, silencieuse depuis trois lieues. Ses cheveux sombres disparaissaient sous un voile de veuve, et sa robe grise aurait pu appartenir à n’importe quelle femme du peuple faisant son pèlerinage vers Saint-Denis. Mais rien ne pouvait masquer la raideur de ses épaules, ce mélange de fierté et de douleur qu'elle portait comme on porte un boulet invisible.
— Tu vas saigner à travers l’étoffe, dit-elle soudain.
Roland ralentit. Sa main gauche toucha son épaule, là où la blessure de Carcassonne n’avait jamais vraiment fermé. Les points de suture, faits à la hâte dans le refuge des Templiers, tiraient sous la pluie.
— Ce n’est rien.
— Tu répètes cela depuis trois jours. Ce n’est pas devenu plus vrai.
Il voulut répondre, mais une enseigne de bois apparut entre les arbres : une colombe peinte, l’aile fendue par les intempéries. Une église, petite, trapue, adossée à un bosquet de chênes. Roland jeta un regard derrière eux. La route était vide, mais le silence était trop complet. Trop propre.
— On s’arrête, dit-il. Abri et feu. Nous avons besoin de sécher nos affaires.
L’intérieur de la chapelle était plus vaste que la façade ne le laissait croire. Un prêtre âgé, la robe rapiécée, les regarda entrer. Ses yeux allèrent d’abord à Roland, puis à Isabelle, et s’y arrêtèrent. Il les scruta un long moment, puis s’approcha en traînant les pieds.
— Vous venez du sud, dit-il. Ce n’est pas une question.
Roland ne répondit pas. Il posa son sac à terre, fit un signe de tête vers le crucifix de bois.
— Nous aurions besoin d’un feu et d’un coin de toit, mon père.
— Le toit, vous l’avez déjà. Le feu, je vais voir.
Il se retourna vers Isabelle, et cette fois il la dévisagea avec une insistance qui mit Roland en alerte. La main du mercenaire tomba naturellement sur le poignard caché sous son froc.
— Votre visage, dit enfin le prêtre. J’ai vu votre visage sur un placard, à Clermont, il y a de cela quatre jours.
Le sang de Roland se glaça. Il fit un pas, s’interposant entre le prêtre et Isabelle.
— Ce placard devait porter une récompense intéressante.
Le vieil homme eut un sourire sans chaleur.
— Pour une hérétique, oui. Cinq cents livres. Une somme que je ne verrai jamais de ma vie, et que je ne verrai pas davantage en la dénonçant. Les envoyés du roi ne paient que lorsqu’ils capturent, et ils ont la mémoire courte.
Isabelle écarta Roland d’une main ferme. Elle s’approcha du prêtre, releva son voile.
— Que dit le placard, exactement ?
— Que vous avez profané une église. Que vous avez volé des reliques. Que vous vous faites passer pour une servante de Dieu alors que vous servez le diable.
Elle rit. Un rire court, amer.
— L’évêque de Narbonne a toujours eu de l’imagination.
Le prêtre hocha la tête, puis se tourna vers une niche dans le mur. Il en sortit un pot de terre, un paquet de feuilles séchées, et un petit flacon de verre rempli d’une poudre noire.
— Venez derrière l’autel. Nous allons vous changer en pèlerins de Vézelay, qui reviennent de Saint-Jacques. Vous avez des vêtements de rechange ?
Roland ouvrit son sac. Le prêtre examina les habits, les jugea trop fins, et coupa des lanières dans sa propre soutane pour les rapiécer.
— Et vos cheveux, dit-il à Isabelle. Le placard dit « cheveux noirs, tirant sur l’encre ». Si quelqu’un vous regarde de près, vous êtes morte.
Elle s’assit sur un banc de pierre, retira son voile. Ses cheveux dégoulinaient de pluie, lourds comme un second vêtement.
— Vous avez une teinture ?
— De la noix de galles et du vinaigre, dit le prêtre en agitant le flacon. Cela vous fera les cheveux d’un brun de moineau. Discret. Triste.
— Parfait, dit Isabelle. Je veux avoir l’air de n’importe qui.
Elle laissa le prêtre préparer la mixture, qui sentait l’étable et le cure-dent. Quand il lui appliqua la pâte sur les cheveux, elle ne broncha pas. Roland s’éloigna, s’affaira à allumer un feu dans l’âtre de pierre derrière la chapelle.
Une heure plus tard, Isabelle avait les cheveux couleur de boue séchée, et Roland avait cousu une bande de toile grise sur son manteau pour en casser la ligne. Ils ressemblaient désormais à ce qu’ils prétendaient être : deux pauvres gens, allant prier dans un lieu saint, qui ne possédaient rien qui vaille qu’on les arrête.
Le prêtre les accompagna jusqu’à la porte. La pluie faiblissait.
— À deux lieues d’ici, il y a un pont, dit-il. La patrouille du comte le garde. Ils ne fouillent pas les pèlerins, mais ils les font ranger le long du chemin et les regardent passer. Si l’un d’eux a vu le placard, et qu’il a de la mémoire…
— Nous nous en sortirons, dit Roland.
— Que Dieu vous garde, murmura le prêtre en refermant la porte.
La route s’écoula. Deux heures de marche lourde, les pieds dans une boue qui semblait vouloir les avaler. Puis le pont apparut, un ouvrage de pierre étroit enjambant une rivière gonflée par les orages. Et sur le pont, cinq hommes à cheval, bannières délavées du comte d’Auvergne.
Leur capitaine était un homme épaissi par l’âge et par la bière, le visage labouré de cicatrices d’une vieille petite vérole. Il les regarda approcher sans bouger, puis leva la main.
— Halte. Pèlerins, dites-vous ? Où allez-vous ?
Roland s’inclina, la voix humble, le regard dans la terre.
— Nous revenons de Saint-Jacques, monseigneur. Nous allons porter un cierge à Notre-Dame du Puy pour la santé de notre fils.
Isabelle s’inclina à son tour. Elle ne releva pas les yeux. Les cinq hommes les détaillèrent sans hâte, leurs regards s’attardant sur le sac de Roland, sur sa carrure qui ne correspondait guère au pèlerin qu’elle prétendait être, mais la paupière du capitaine retomba.
— Passez. Et priez pour le comte en chemin.
Roland poussa un soupir imperceptible. Il s’avança sur le pont, Isabelle dans son sillage.
— Un moment.
La voix du capitaine les arrêta à mi-chemin. Roland se retourna lentement. L’homme avait la tête inclinée, quelque chose dans sa main.
— Ce sac de toile, là, sous votre manteau. Il a percé.
Il désigna du menton le côté droit de Roland. Le mercenaire jeta un œil : la couture de la doublure avait lâché. Une pièce d’or — pas une de celles du trésor de Carcassonne, mais une autre, frappée au coin du roi — avait roulé sous l’étoffe et brillait dans la boue, insolente.
Roland avait déjà décidé avant que son cerveau ne l’atteigne. Il sourit, haussa les épaules, se baissa et ramassa la pièce.
— Un denier que je gardais pour le péage de la route. Il est bien malin, vous avez raison.
Il marcha vers le capitaine et lui tendit la pièce, paume ouverte. L’autre la prit sans réfléchir, la soupesa, et son regard changea de texture.
Le capitaine la tourna entre ses doigts, puis releva la tête, les yeux plissés.
— Ce n’est pas un denier, l’ami. C’est un écu d’or du roi Philippe. Il y en a eu très peu frappés cette année, et encore moins qui circulent dans les mains d’un pèlerin aux chaussures fendues.
Il rangea la pièce dans sa bourse, sans cesser de regarder Roland.
— Vous deux, vous me suivez jusqu’au camp du comte. On va prier ensemble un petit moment.
Isabelle fit un pas en avant, la bouche ouverte, mais Roland la devança.
— Capitaine. Une pièce pour vous laisser nos prières, cela vaudrait mieux que de nous retenir. Vous le savez.
Le capitaine eut un sourire lent, qui fit étirer les cicatrices de son visage.
— Le comte déteste que ses hommes acceptent des pots-de-vin sans qu’il en ait sa part. Vous venez avec moi, et j’expliquerai moi-même au comte qu’il faut vous pendre moins haut que les autres.
Il fit un signe à ses hommes, qui mirent pied à terre. Roland sentit son épaule se tendre, la douleur lancer comme une corde qu’on tire. Trois hommes, cinq si le capitaine montait. Une épée à sa ceinture qui n’avait pas servi depuis Carcassonne, et son bras gauche presque bon à rien.
— Isabelle, murmura-t-il sans tourner la tête.
Elle savait ce que cela voulait dire. Elle glissa la main dans sa manche, où un stylet court restait invisible.
Derrière eux, sur la route, un nuage de poussière montait. Quelqu’un venait, à cheval, vite. Le capitaine tourna la tête vers lui, souffla un juron.
— La route du sud est un vrai chaudron, aujourd’hui, gronda-t-il, en criant à ses hommes de prendre les pèlerins avant que les autres ne les voient.
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