Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 27: The Debt of Narbonne
La pluie tombait depuis trois jours, fine et tenace, transformant les chemins d’Auvergne en bourbiers sournois. Roland avançait tête baissée contre le crachin, sa cape trempée pesant sur ses épaules comme un second fardeau, et chaque mouvement de son bras droit lui rappelait que sa blessure n’était pas encore prête à le laisser tranquille.
Isabelle marchait à ses côtés, plus silencieuse que la veille. Elle portait la robe de pèlerin comme une seconde peau, mais ses yeux ne priaient rien du tout—ils guettaient, calculaient, cherchaient la faille invisible qui leur permettrait de survivre encore un jour. Depuis leur évasion manquée, elle ne lui posait plus de questions sur les pages cachées dans sa chemise. Cette abstention, Roland la connaissait bien : ce n’était pas du respect, c’était une accusation silencieuse.
— Cette route mène à Riom, dit-il pour briser le silence. Mais nous n’irons pas jusque-là.
Isabelle releva une mèche humide de son visage.
— Un autre détour ? Nous n’avons déjà presque plus de vivres.
— Il y a un homme qui vit non loin d’ici. Un chevalier, si on peut lui donner ce titre encore. Il me doit la vie.
Elle s’arrêta. Le creux entre ses sourcils se plissa, cette ombre d’ironie qui n’appartenait qu’à elle.
— La vie, ou une dette écrite quelque part dans cette fameuse mémoire de fer que tu gardes si jalousement, avec tes autres comptes ?
Roland ne répondit pas. Il savait qu’elle le sondait, qu’elle cherchait les failles dans le mur qu’il avait érigé autour du secret de la selle. Elle avait raison de se méfier—mais ce n’était pas encore le moment de tout lui révéler. Pas avant de savoir si les vérités qu’il portait valaient le prix qu’elles coûtaient.
La masure apparut dans le crépuscule liquide, adossée à un bouquet de noyers, au bout d’un chemin qu’aucune carte ne portait. Trois murs de pierre sèche, un toit de chaume affaissé, et derrière, une écurie de fortune où soufflait un vieux destrier dont les côtes saillaient. Un homme sortit sur le seuil, une hallebarde mal famée à la main, puis il plissa les yeux sous la pluie et un grand rire roula dans sa poitrine.
— Roland de Vienne, par les cornes du diable ! On t’avait enterré il y a dix ans.
— On m’a enterré plusieurs fois, Gaspard. J’ai le mauvais goût de revenir.
Gaspard était un colosse décharné, le visage labouré de cicatrices plus anciennes que les siennes, et sa main gauche se terminait à la hauteur du poignet. Il accueillit Isabelle avec un respect de vieux soldat, la fit asseoir devant un feu qui refusait honnêtement de mourir, et sortit de sa réserve un jambon de quatre mois qu’il tailla sans compter.
— Il n’est pas mort, le jambon ? demanda Isabelle en souriant pour la première fois depuis deux jours.
— Il est plus vieux que moi, mais il rendra encore l’âme avec dignité, répondit Gaspard en clignant de l’œil. Alors, on me dit que vous vous êtes fait des ennemis puissants. C’est ce que j’ai cru comprendre en voyant le visage de cette dame sur un avis placardé à la porte de l’église, il y a trois jours.
Roland s’immobilisa, la cuillère à mi-chemin de ses lèvres.
— L’église ? Tu sais lire, maintenant ?
— Non, mais le curé m’a décrit le portrait en long et en large. Une hérétique avec des yeux d’orage. En te voyant arriver avec elle, j’ai fait le rapprochement.
Il posa son verre d’eau claire et s’accouda à la table.
— Je te dois Acre, Roland. Les murailles, le sang, la fièvre. Tu m’as sorti de cette ville et tu m’as porté deux jours dans ton dos en dépit des flèches. Je ne t’ai pas oublié. Mais je veux savoir ce que vous portez, tout à l’heure, dans vos regards.
Roland hésita un instant, puis raconta. Pas tout. Jamais tout. Mais il dit le nécessaire : la boîte, les documents, l’homme de la banque, la promesse d’une pendaison dans trois jours si le message ne partait pas pour Paris. Gaspard écouta, les mâchoires serrées, son moignon posé sur la table comme une pièce de plus au dossier.
— Tu sais que tu me demandes de cacher des gens que le comte pourrait payer cher pour retrouver ? demanda-t-il à la fin.
— Je sais que je te demande de te souvenir d’Acre.
Il y eut un long silence, puis Gaspard hocha la tête et se leva.
— Vous dormez dans l’écurie, avec le cheval. Il a meilleur caractère que moi, et il ne parle pas la nuit.
---
Le feu mourut lentement dans la cheminée. Isabelle feuilletait les pages de la liasse que Roland avait cachée sous sa chemise, les posant une à une, comme des cartes qu’on abat avec précaution. Elle avait cette habitude de mordiller ses lèvres quand elle lisait, un tic qu’elle n’avait probablement jamais su qu’elle possédait, et que Roland avait commencé à reconnaître.
— Trouve quelque chose, dit-il, les bras croisés contre la paroi de l’écurie.
Elle releva les yeux. Dans la pénombre, ses pupilles paraissaient deux braises.
— Voilà la liasse de comptes du diocèse de Narbonne, celle qui concerne l’évêque. Tu l’as vu suggérer que sa dette datait des banques italiennes, non ?
— C’est ce que les documents du comte de Toulouse confirmaient.
— Ce n’est pas tout.
Elle retourna une page épaisse, presque du parchemin de vélin, et la tendit vers la flamme d’une chandelle. Il y avait, au bas, une ligne écrite d’une encre plus claire, rajoutée après coup—une ligne dans une écriture différente, celle des banques, mais une écriture nerveuse, tremblée.
— L’écriture du prêtre qui a tenu le livre est droite, régulière. Voilà la ligne originale, celle du vingt-quatre du mois d’octobre. Elle dit « dix mille livres prêtées à l’évêque de Narbonne pour le rachat de son serment ».
Roland se pencha. La bougie tremblait dans sa main.
— Et maintenant ?
— Et maintenant, elle dit cent mille. Quelqu’un a effacé le chiffre et l’a réécrit. Une correction faite après coup, mais pas par le prêtre—par un autre homme. Une écriture qui se ressemble à elle-même quand on veut la faire passer pour légitime. Le trait le plus long trahit la main qui a peur.
Isabelle posa son doigt plus loin sur la ligne.
— Et voilà le plus remarquable, Roland. Les paiements sont chers et réguliers. Depuis neuf mois, l’évêque verse les intérêts. Mais neuf mois, c’est le temps qu’il faut pour lever une compagnie de soudards, la nourrir, la payer, et l’acheminer jusqu’ici. Ce n’est pas un prêt qui finance la construction d’une cathédrale.
Un long frisson descendit le long de l’échine de Roland.
— C’est un prêt de guerre.
— Exactement. Les cavaliers qui ont attaqué la caravane dès la sortie des montagnes, les corbeaux qui vous ont suivis, les hommes que de Molay a engagés pour vous capturer… ils sont payés par l’évêque de Narbonne. Il n’engage pas des troupes pour protéger ses marchés. Il engage des assassins pour récupérer ce livre, ou pour vous empêcher d’en révéler le contenu.
La vérité s’assit entre eux comme une troisième présence.
Roland repensa à la fosse, au sang, aux hommes morts pour une boîte de comptes. Il pensa à la torture d’Isabelle, à la promesse de pendaison d’Aelis, à cette chasse qui n’avait jamais cessé depuis Toulouse. Ce n’était pas la papauté qui finançait ces attaques—du moins, pas encore. C’était un homme d’Église assis dans son palais de briques, qui avait peur, qui s’était endetté pour acheter des sabres, et qui effaçait maintenant ses traces dans ses propres registres, si sûr de son pouvoir qu’il croyait pouvoir réécrire le monde en changeant un chiffre.
— Nous écrirons une lettre, dit-il lentement.
— À qui ?
La bougie brûlait bas. Dehors, la pluie frappait les tuiles d’un bruit monotone.
— À l’évêque de Narbonne.
Isabelle haussa un sourcil, mais ne rit pas.
— Il nous tue et tu lui écris ? C’est une façon originale de faire amende honorable.
Roland déchira avec soin le bord de la page, là où figurait le numéro de la ligne, et le plia dans un morceau de cuir tanné.
— Nous avons la preuve qu’il a falsifié le chiffre. La banque ne ment pas, Isabelle—elle réclame ce qui est écrit. Mais si nous portons ce livre aux Anglais ou au roi, sa falsification n’importe plus : de Molay se servira du scandale avant de laisser quiconque le voir.
Il posa le cuir sur ses genoux.
— Ce qui le rend vulnérable, ce n’est pas sa dette. C’est sa peur d’être exposé.
— Tu lui donnes une chance de se repentir ? demanda Isabelle, un sourire froid au coin des lèvres.
— Je lui donne une chance de se retirer. Et s’il ne la prend pas…
— S’il ne la prend pas ?
— Sa propre falsification témoigne contre lui. Le parchemin porte la trace de sa main. Et même les banques n’aiment pas faire affaire avec ceux qui réécrivent leurs contrats.
Il se leva, réveilla Gaspard, lui demanda de l’encre et du papier, et entreprit, d’une écriture serrée de chancelier, de rédiger la lettre la plus dangereuse de sa carrière. Isabelle l’observait, immobile, son visage aigu éclairé par la flamme qui reprenait, et pour la première fois depuis des jours, il vit dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la confiance.
Ou à de la curiosité. C’était peut-être la même chose.
La lettre fut achevée à la deuxième heure de la nuit, cachetée avec de la cire rouge volée dans le vieux coffre de Gaspard, et confiée à un valet de ferme qui partirait au matin vers Narbonne sur la route du sud, le cuir à la taille, avec la promesse de trois écus s’il arrivait vivant.
Roland regarda la silhouette disparaître dans l’aube grise, puis il posa sa main sur son épaule gauche, sur la plaie qu’il dissimulait même à Isabelle, et sentit la brûlure qui ne promettait rien de bon.
Demain, ils partiraient vers le nord.
S’ils vivaient encore demain.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.