Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 28: The Bishop's Revenge
La lettre partit au galop vers Narbonne, et la rage du prélat fut à la mesure de l’affront. On dit que le bon évêque brisa son sceau de cire entre ses doigts en lisant la menace de Roland, et que sa main trembla non de peur, mais de fureur. Dans les trois heures qui suivirent, trois cavaliers quittèrent son palais par trois portes différentes, porteurs d’ordres scellés.
Le premier ordre excommuniait Roland de Vienne, nommément, pour sacrilège et violence contre les gens d’Église. Le second, affiché aux portes de chaque église du Languedoc et de la Bourgogne, promettait cent livres d’or à qui livrerait la sorcière Isabelle de Flandre, morte ou vive, à la justice ecclésiastique.
La nouvelle les rattrapa à l’aube du troisième jour, dans une grange au toit effondré où ils avaient passé la nuit.
Gaspard entra en poussant la porte, le visage plus sombre que le ciel de plomb. Il tenait un papier froissé, arraché d’un mur ou arraché à un messager. Il ne le tendit pas à Roland. Il le jeta sur la paille entre eux.
— Tu as lu ce que tu as écrit à l’évêque ? demanda-t-il.
Roland finit de serrer la sangle de sa monture. Il jeta un coup d’œil au papier, aperçut son propre nom en lettres rouges, et le mot *excommunicatus*.
— Je l’ai écrit moi-même, dit-il.
— Alors tu savais ce que ça provoquerait.
— Je savais qu’il réagirait. Je ne savais pas qu’il frapperait si vite. Ni si fort.
Isabelle lisait le second paragraphe, celui qui la concernait. Ses lèvres bougeaient à peine. Cent livres. C’était plus que ce que gagnait un chevalier en deux ans. Plus que ce que valait une ferme, une vie, une conscience.
— Tout prêtre de France est maintenant mon chasseur de primes, dit-elle d’une voix calme. Et tout paysan qui sait lire.
— Peu savent lire, dit Gaspard.
— Mais ils savent compter, répliqua Roland. Cent livres, c’est un nombre qui se comprend même à genoux. Chaque village où nous passerons verra son curé nous dénoncer avant que notre poussière ne retombe. Le confort que tu nous as offert, Gaspard, est devenu une prison.
Le vieux chevalier croisa les bras. Il avait servi Roland en Terre Sainte, sous Acre, quand la fièvre avait fauché la moitié de la compagnie. Il lui devait la vie, une dette qu’il avait juré de payer. Mais les dettes se pèsent, avec les années.
Roland le connaissait assez pour voir la balance pencher.
— Gaspard, dit-il, nous partons à l’heure. Ne t’occupe pas de nous. Reprends ta vie simple.
Gaspard ne répondit pas tout de suite. Ses yeux allèrent de Roland à Isabelle, puis au papier sur la paille. Ses doigts jouaient avec le pommeau de son épée. Un geste nerveux, qu’il n’avait pas eu depuis Acre.
— Le comte de Dijon, dit-il enfin, a étendu sa patrouille jusqu’ici. Ses hommes fouillent les fermes, les chapelles, les granges. Ils cherchent un homme armé avec une femme malade, et un cheval marqué au fer de l’écu du comte de Dreux.
— Mon cheval est celui de Dreux, dit Roland.
— Ils le savent.
La grange devint silencieuse. Une poule grattait dans un coin. Dehors, la pluie reprenait, fine et tenace, celle qui pénètre les os et les espoirs.
Isabelle se leva de la paille. Elle était pâle, ses joues creuses trop marquées par la torture et la fuite, mais ses yeux gardaient cette intensité qui avait survécu à tout le reste.
— Monseigneur le chevalier, dit-elle à Gaspard, ce n’est pas ma vie que vous pesez, ni celle de Roland. C’est votre parole. Vous l’avez donnée vieille. Vous jurez de la garder vieille ?
Gaspard la regarda, et pour la première fois, une lueur de respect traversa son visage fatigué.
— Une parole donnée se garde, dit-il. Même quand elle coûte.
Il tendit la main, et Roland la serra.
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Ils partirent à midi, sous une pluie battante.
La route de Dijon était boueuse, mais Roland ne la prit pas. Il suivit d’abord une piste de chèvres qui grimpa dans les collines — assez large pour être devinée, assez étroite pour rester invraisemblable. Il fit demi-tour à mi-chemin et longea un ruisseau en amont, marchant dans l’eau pendant deux cents pas pour effacer les traces de sabots. Puis il revint vers la route, prit le chemin des charbonniers, celui des merciers, et enfin s’arrêta au bord d’un étang où des oies sauvages criaient dans la brume.
Isabelle, enveloppée dans un manteau de pèlerin, le regarda manœuvrer avec la précision d’un homme qui avait appris à disparaître dans un autre pays, sous un autre ciel.
— Tu anticipes Gaspard, dit-elle.
— Je connais sa pauvreté, répondit Roland. Je connais le prix de sa dette. Il la paierait si elle ne l’affamait pas lui, sa femme et ses quatre enfants. Mais je parierais mon bras contraire qu’à cette heure, il raconte à la patrouille du comte que nous avons pris la route de Dijon, et qu’il espère que son Dieu lui pardonne, et que ses enfants ne voient pas la honte dans ses yeux.
Il n’y avait pas de colère dans sa voix. Seulement la fatigue de celui qui avait trahi et avait été trahi, et qui comprenait que l’un et l’autre se ressemblaient quand la faim d’une famille pesait plus qu’une parole morte.
Isabelle ne répondit pas. Elle s’accrocha au pommeau de la selle, les lèvres serrées. Il vit la sueur sur son front malgré le froid. La fièvre revenait, ce compagnon qu’ils ne parvenaient pas à semer. Il ne dit rien, mais il passerait une couverture de plus autour de ses épaules au prochain relais.
Ils chevauchèrent le reste du jour sans croiser âme qui vive.
À la tombée du soir, ils franchirent un pont de bois marqué d’une croix de pierre. Sur l’autre rive, la route changeait de couleur, passant du calcaire crayeux du comté à un sol plus sombre, terreau de forêt et de vignes. Un poteau de bornage indiquait les armes d’un nouveau seigneur : des armes qu’il avait vues mille fois dans les rangs des croisades, aux côtés de soldats qui valaient mieux que leurs seigneurs.
— Burgund, dit Roland. Nous sommes en Bourgogne. L’évêque peut crier, mais ici le comte est rôti par ses propres querelles avec la papauté. Les hommes de de Molay s’aventureront moins loin et moins vite derrière nous.
— Et Gaspard ? demanda Isabelle.
— Gaspard ira au purgatoire en marchandant le prix. Mais il ne nous rattrapera pas.
Ils s’arrêtèrent sous un châtaignier aux branches énormes et anciennes, creux comme un manoir abandonné. Isabelle descendit de cheval avec une maladresse qui émut Roland plus qu’il ne l’aurait avoué. Elle reprit son souffle, les mains appuyées sur le tronc.
— Cent livres, dit-elle. Pour ma mort. Je vaux plus que la dot d’une duchesse, apparemment.
— Tu vaux plus que ce que l’or peut acheter, dit Roland.
Elle tourna la tête, et pour un instant, malgré la fièvre et les cernes si profondes qu’on aurait dit des coups, elle lui sourit. Un sourire fin, fragile.
— Les hommes parlent de valeur quand ils ne veulent pas dire ce qu’ils ressentent. Tu n’as pas changé, Roland.
Il ne répondit pas. Il prit une bouchée de pain rassis partagé avec elle, et il songea à la brûlure de sa propre épaule, qui commençait à l’empêcher de lever le bras au-dessus du niveau du cœur. Il le cacha dans le mouvement de saisir la gourde.
— Demain, dit-il, nous chercherons un marchand — un homme de textile, peut-être — qui voyage vers le nord avec une escorte. Nous nous attacherons à sa suite. Les marchands anglais commercent librement jusqu’à Auxerre, et ils paient des guides pour traverser les étapes.
— Un marchand anglais, répéta Isabelle.
— Il nous faut entrer en contact avec les gens d’Édouard. Les pages que j’ai cachées dans la selle sont notre viatique.
Il ne dit pas combien de pages. Il ne dit pas où exactement. Elle le regarda, et un accord se fit dans ses yeux : elle savait qu’il gardait encore autre chose, quelque chose qui brillait dans sa prudence comme une lame sous une chemise. Mais elle n’insista.
Une branche craqua dans le lointain.
Roland mit la main à l’épée. Isabelle se retourna, les sens tendus.
Dans la broussaille, là-bas, une silhouette sombre et immobile qui les observait. À cheval. Elle ne bougeait pas. Elle n’avait pas bougé depuis qu’ils s’étaient arrêtés.
La pluie cessa soudain, comme si quelqu’un avait retenu son souffle avec eux.
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