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Le Grand Livre des Ombres

Lire le chapitre 4: The Bishop's Summons

La lumière du matin tombait en biais sur les toits de tuiles de Carcassonne quand un héraut se présenta à la porte de la masure d’Enguerrand. Roland, le boxe serré sous son bras, la main sur la poignée de son épée, regarda l’homme en tabard bleu et or.

— Roland de Vienne, dit le héraut d’une voix de crieur public. Monseigneur l’évêque de Narbonne te convie à sa résidence, sous sauf-conduit, pour une affaire qui touche à ton honneur et à ta bourse.

Roland cracha dans la poussière.

— Ton évêque envoie des hommes armés la nuit pour me voler, et maintenant il m’invite à dîner ? Il a un drôle de sens de l’hospitalité.

Le héraut ne broncha pas.

— Monseigneur a appris les regrettables événements de la nuit dernière. Il souhaite réparer les torts commis par des hommes qui agissaient sans son ordre. Il t’offre cent écus d’or simplement pour l’écouter.

Cent écus d’or. Roland jeta un regard derrière lui où Enguerrand se tenait dans l’embrasure de la porte, le visage gris, la main sur son ventre. Son ancien compagnon avait vendu sa cachette pour une poignée de deniers — Roland en était certain, plus encore après avoir trouvé la croix de Clermont sous le coffre. La question n’était pas de savoir si Enguerrand était un traître, mais de connaître le prix de sa traîtrise.

— Conduis-moi, dit-il enfin.

Roland n’eut pas à dire à Enguerrand de garder le feu allumé et le coffre en sécurité. Il savait que l’homme ne serait pas là à son retour. Mieux : il l’espérait. Seul, avec une seule route, il serait plus difficile à piéger.

L’évêché de Narbonne n’était pas à Carcassonne même, mais dans la cité épiscopale voisine, à une demi-journée de cheval. Le héraut lui fournit un cheval bai à la robe grasse — encore un détail qui disait combien l’évêque voulait lui parler. Roland garda le boxe sanglé dans son manteau, contre sa poitrine, la croix d’argent effleurant son sternum à chaque foulée.

Le montant sonnait creux. Il le fit sonner deux fois, et il était plein. Plus plein qu’aucune promesse qu’on lui avait faite depuis la boucherie de La Rochelle.

— Pourquoi ? demanda Roland.

— Parce que tu n’es pas mort, répondit l’évêque avec un sourire qui découvrit des dents jaunes. Et parce que je ne suis pas un imbécile. Les hommes que j’ai envoyés hier soir étaient des incapables. Mes hommes de la deuxième embuscade, ceux qui t’ont attendu au gué de la Vidourle, ont mieux compris la situation. Mais toi, tu as traversé à la nage, ce qu’aucun d’eux n’avait prévu.

La deuxième embuscade. Celle qu’il avait fuie à la nage, abandonnant son cheval aux eaux gonflées. Celle dont il avait cru qu’elle venait des routiers de la région.

— Vous non plus, vous n’êtes pas mort, poursuivit l’évêque. Alors que vous portez une charge que beaucoup voudraient vous voir perdre, vous voici face à moi, en vie. Cela mérite une conversation franche.

Il avança d’un poisson, créant une onde lente.

— Vos écailles portent les marques du sang. Je sens sur vous l’odeur du fer que vous avez tué pour ce coffre, et l’odeur des morts qui vous suivent. Mais je sais aussi que vous n’êtes pas riche. Vous dormez dans la paille des masures. Vous ne savez pas quand vous mangerez un vrai repas. Je vous donne cent écus et vous ne demandez même pas pourquoi. Cela vous honore. Ou c’est votre démon qui vous pousse.

Rien ne pressait. Il pouvait physiquement attendre que le vieillard, dont il connaissait la réputation de grand financier de la chrétienté, en arrive à son vrai sujet, et le vrai sujet apparut derrière un paravent de courtoisie.

— Ce coffre, dit-il en le désignant d’un index goutteux, contient un document d’une importance que vous ne soupçonnez pas. Un relevé de comptes. Mais pas un relevé quelconque.

Un relevé. Le mot résonna dans le crâne de Roland, et tout vint se mettre en place — le frère Lucien fuyant Avignon, les deux embuscades, les hommes qui mouraient pour un bout de bois scellé de cire noire.

— Quel genre de relevé ?

— Un relevé de dettes. Des dettes que les grands de ce monde — des rois, des ducs, des princes de l’Église elle-même — ont contractées et jamais remboursées. Des dettes qui, si elles étaient révélées, ruineraient des réputations et déclencheraient peut-être une guerre.

L’évêque se pencha en avant, et le cuir de son fauteuil grinca.

— Un relevé que la maison de Clermont, dont vous portez le sigle sous votre coffre, a tenu pendant vingt ans. Une liste de dettes contractées auprès du mort, oui. Mais aussi une liste de dettes que le roi de France lui-même doit à certaines banques italiennes — une liste dont la moitié sortirait de la tombe si elle était connue.

Roland ne bougea pas. Sa main reposait sur le coffre, ses doigts effleurant le bois.

— Et vous voulez ce relevé.

— Je veux surtout qu’il ne tombe pas entre les mains de certaines autres personnes. Les Anglais en feraient un instrument de guerre ; les Italiens s’en serviraient pour exactement la même chose, mais cette fois contre les Français ; et le pape — ici l’évêque s’interrompit et se signa — le pape voudrait le brûler avant qu’il ne révèle ce que les papes doivent aux Peruzzi d’Avignon.

Roland connaissait le nom. Tout soldat qui avait combattu en Italie ou servi dans les comptoirs connaissait les Peruzzi. La plus grande banque du monde chrétien, qui finançait les rois, les papes et les guerres, et qui depuis dix ans voyait ses meilleurs clients refuser de payer leurs dettes — une banque qui croulait sous les créances impayées.

— Où est l’argent ?

— Cent écus. Maintenant. Et un sauf-conduit vers n’importe quelle route que vous voudrez emprunter.

— Ce n’est pas assez, dit Roland.

L’évêque leva un sourcil.

— Ce n’est pas assez ? Vous dormez dans la paille, avec un coffre que des hommes meurent pour voler, et vous me dites que cent écus d’or ne sont pas assez ? Qu’est-ce qu’il vous faut ? La moitié de ma bibliothèque ?

— Je veux savoir ce que vous devez vous-même, dit Roland.

Le silence s’étira, lent comme un cheval blessé. L’évêque cilla.

— Pardon ?

— Vous êtes l’archevêque de Narbonne, un des plus riches prélats de France. Si ce coffre contient les relevés de dettes de tout le royaume, il contient aussi les vôtres. Vous voulez le détruire pour effacer vos propres écritures, pas pour protéger l’Église.

La main de l’évêque se serra sur son fauteuil. Puis, lentement, un sourire contrit apparut au coin de ses lèvres.

— Vous êtes plus malin que je ne le pensais, capitaine. Vous avez raison. Je dois aux Peruzzi une somme importante. Une somme qui pourrait me coûter mon siège, sinon ma vie. Ils ont des agents partout, et certains commencent à s’impatienter.

— Alors vous savez ce que contient le coffre.

— Je le sais, et je vous avoue que je préférerais ne pas le savoir, répondit l’évêque avec un rire fatigué. Ce coffre est un poignard dirigé contre moi, contre vous, contre tous ceux qui l’approchent. Mais je suis un vieil homme, capitaine. Je n’ai plus peur de mourir. J’ai juste peur de mourir pauvre.

Roland se leva.

— Je vais réfléchir à votre proposition.

— Monseigneur, dit Roland en se retournant depuis le seuil, cette somme — vous avez dit que vous deviez quelque chose aux Peruzzi. À combien se monte votre dette ?

L’évêque hésita, puis, dans un soupir qui sentait la tisane, il laissa tomber le chiffre comme un vêtement usé qu’on abandonne.

— Trois cent mille florins d’or.

Roland descendit les marches de l’évêché sans se retourner.

La nuit tomba. Roland ne dormait pas dans la cité, mais dans une écurie louée à un maréchal-ferrant en dehors des remparts — de l’autre côté de l’Aude, là où les routes du nord commençaient. La paille était fraîche. Le boxe dormait sous son manteau, à hauteur de hanche, et il avait posé son épée à même la terre, entre lui et la porte.

Trois cent mille florins. C’était une fortune pouvant lever dix mille hommes. Le genre de somme qu’on ne doit pas sans conséquences.

La flamme de la lanterne vacilla.

Roland roula sur lui-même comme l’instinct du vieux soldat l’avait appris, saisissant le boxe de la main gauche et l’épée de la droite au milieu d’un même mouvement. La paille qui l’entourait était déjà en feu, les flammes montaient en rugissant du côté de la porte, là où il aurait dû se trouver pour fuir.

Pensée froide, calcul d’une seconde : la sortie est bloquée. Les écuries n’ont qu’une porte, servant aux hommes du maréchal — mais ils ne se servaient plus de la petite lucarne du grenier à foin après le dernier hiver, quand la charpente avait pourri.

Il bondit, le boxe contre sa poitrine, se hissa dans les poutres avant que la chaleur n’attaque le cuir de ses bottes, et rampa vers la lucarne. Les planches cédèrent à l’épaule dans un fracas de bois sec.

De la paille encore, mais dehors, sur l’herbe humide. Il roula, atterrit mal, se releva brusquement, le boxe toujours contre lui, et fuir dans la nuit, le feu naissant derrière lui, les cris des chevaux, la colère froide qui remplaçait la peur : l’évêque avait envoyé ses hommes une seconde fois.

Il ne restait plus qu’une direction, la route du nord, celle de Clermont-Ferrand.

Celle que le mot sous le couvercle lui indiquait depuis le début.