Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 30: The Dungeon of Poitiers
L’eau suintait le long des murs de pierre, traçant des ruisselets noirs qui se perdaient dans la paille pourrie. Roland compta les battements de son cœur, puis les laissa se fondre dans le goutte-à-goutte incessant. Sa jambe blessée, engourdie par le froid de la cellule, ne répondait plus qu’à la douleur.
Isabelle était adossée contre lui, frissonnante, ses mains liées par des chaînes trop lourdes pour ses poignets fins. La fièvre qui la rongeait depuis des jours colorait ses joues d’un rouge malsain.
— Tu trembles, murmura-t-il.
— Ce n’est pas le froid.
Des pas résonnèrent dans le couloir. Plusieurs hommes, à en juger par le cliquetis des armes. La serrure de la porte grinça, et une lumière jaune inonda la cellule, les forçant à cligner des yeux.
L’envoyé du roi entra, sa silhouette mince drapée dans un manteau de velours rouge trop propre pour cet endroit. Derrière lui, deux gardes armés de torches restèrent en retrait, leurs visages impassibles.
— Le chevalier de Vienne, dit-il avec un sourire presque aimable. Et sa compagne hérétique. Quel tableau touchant.
Roland cracha dans la paille.
— Vous avez un nom, ou vous vous cachez toujours derrière le sceau du roi ?
L’homme rit, un son sec et mécanique.
— Vous pouvez m’appeler Dupré. Ou traître, si vous préférez. La plupart de mes anciens employeurs le font, désormais.
Il s’accroupit devant eux, hors de portée des chaînes de Roland, mais assez près pour que son parfum — lavande et encens — offense l’air vicié de la cellule.
— Vous vous êtes bien débattus, je l’admets. Le chapelain, le chevalier véreux, les carrières… un parcours remarquable. Mais vous avez commis une erreur fatale.
— Laquelle ? demanda Isabelle, sa voix plus ferme que son corps.
Dupré tourna son regard vers elle, amusé.
— Vous avez cru que Londres était votre destination.
Isabelle se redressa légèrement, ses yeux fiévreux fixant l’envoyé avec une intensité qui fit vaciller son sourire.
— Et vous avez cru que Paris était la nôtre.
Le silence s’étira, chargé d’électricité. Roland vit une ombre passer sur le visage de Dupré.
— Que voulez-vous dire ?
Isabelle glissa une main dans son corsage — mouvement que les gardes ne remarquèrent pas, trop occupés à surveiller Roland — et en tira un morceau de parchemin plié, jauni par la sueur et le voyage.
— Le compte du comte de Poitou, dit-elle en le tenant entre deux doigts tremblants. Trois cent mille livres, empruntées aux Templiers en 1302, remboursées en hommes et en trahisons plutôt qu’en or.
Le visage de Dupré se durcit.
— Où avez-vous…
— Il est écrit que le comte de Poitou devait livrer le grand maître de l’ordre à Philippe le Bel en échange de l’annulation de sa dette. Mais le comte, prudent, a conservé une copie de l’accord avec le roi. Une copie qu’il n’a jamais remise.
Roland retint son souffle. Il ne savait pas qu’Isabelle avait gardé une page entière de la partie du registre qu’elle avait portée. Mentir à son tour, il comprenait soudain que c’était un art partagé.
Dupré se releva lentement, toute trace de morgue effacée de son visage.
— Vous êtes plus dangereuse que vous n’en avez l’air, demoiselle.
— Nous savions que Paris était un piège, reprit Isabelle. Nous avons toujours su. C’est pour cela que Roland a pris le chemin de Bourgogne. Le comte de Poitou voulait que nous venions à lui avec le registre complet — il l’a peut-être encore, votre part — mais il ne recevra jamais les pages que nous portons.
Dupré la regarda longuement, puis il laissa échapper un rire froid.
— Peu importe. Vous mourrez ici, dans les oubliettes de Poitiers. Et quand vos os blanchiront dans la paille, personne ne saura jamais ce que vous avez découvert, ni où vous l’avez caché.
Isabelle sourit — un sourire épuisé mais triomphant.
— Le compte de Poitou est rédigé en trois exemplaires, messire. Le comte garde le sien. Nous portions le deuxième.
Elle laissa la phrase planer.
— Le troisième ? demanda Dupré, malgré lui.
— Il est chez une amie. Qui, si nous ne revenons pas dans la semaine, le remettra au pape Clément avec une note expliquant comment le comte de Poitou a financé la destruction de l’ordre qu’il prétendait protéger.
Le visage de Dupré se décomposa. Il fit un pas vers elle, la main levée, mais Roland se dressa d’un coup, ses chaînes claquant dans l’air. Dupré recula, jeta un regard aux gardes.
— Laissez-les. Ils ne verront pas la lumière. Que la fièvre et la faim fassent leur œuvre.
Il sortit, et la porte se referma avec un bruit de fer qui sembla sceller le monde entier dehors.
Les torches s’éloignèrent, et l’obscurité retomba, plus épaisse qu’avant.
Roland se laissa glisser contre la paroi humide, son souffle court. Son épaule le brûlait, un feu sourd qui montait de la blessure mal fermée.
— C’était un mensonge ? demanda-t-il dans le noir.
— Le parchemin est authentique, mais je n’ai jamais rencontré l’envoyé du pape. Et je n’ai pas d’amie à la cour d’Avignon.
Isabelle rit doucement, un son fragile qui se brisa en toussant.
— Mais il ne le sait pas. Et maintenant, il va s’inquiéter. Il va envoyer des hommes chercher cette copie, mobiliser des ressources pour une menace qui n’existe pas.
— Tu viens de gagner du temps dans une cellule sans issue.
Roland ferma les yeux.
— Peut-être. Mais le temps est la seule arme qui nous reste.
Il sentit les doigts froids d’Isabelle chercher les siens dans le noir, et il les serra.
Dans le silence, un couinement — le grattement d’une souris. Puis un autre bruit : plus lourd, plus régulier. Des pas, mais pas ceux des gardes. Quelqu’un s’approchait, lentement, avec précaution, comme un chat qui flaire une proie.
Les pas s’arrêtèrent devant leur porte.
Une clé tourna dans la serrure avec un grincement doux.
La porte s’entrouvrit, et une silhouette enveloppée d’une cape sombre glissa à l’intérieur. Dans la pénombre, deux yeux brillèrent un instant, puis une voix connue murmura :
— Je vous avais dit de ne pas mourir sur la route, chevalier.
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