Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 31: The Escape from Poitiers
La serrure gronda. Non pas le cliquetis d’une clef de geôlier, mais un grattement sourd, presque timide, comme si l’inconnu de l’autre côté cherchait à ne pas réveiller les pierres elles-mêmes. Roland ouvrit les yeux dans le noir absolu. Isabelle était blottie contre le mur, sa fièvre revenue peindre des taches rouges sur ses pommettes. Il ne dormait pas. Il n’avait pas dormi depuis trois jours.
La porte s’entrebâilla. Une silhouette menue se glissa à l’intérieur, referma sans bruit. Un souffle, un frôlement de tissu grossier. Puis une voix de femme, basse et pressée :
— Votre pain. Vous ne l’avez pas mangé.
Roland se leva d’un mouvement sec, la main sur le manche de sa dague — celle qu’on n’avait pas pris la peine de lui retirer, tant on le croyait brisé. L’aveuglement du mépris. Il sourit dans le noir.
— Aelis.
— Mangez. Vite. La garde fait sa ronde dans la moitié d’une heure.
Elle poussa un pain rond dans ses mains. Il le palpa, trouva la fente fine, en tira une clef de fer longue comme son avant-bras. Du bon travail. Pas une clef de fortune.
— Comment ?
— Le boulanger du château doit trois faveurs à mon père. J’ai payé avec les deux premières. La troisième, il la garde pour moi. J’espère qu’il l’emploiera à se confesser avant que je revienne le pendre.
Isabelle remua, un gémissement étranglé. Roland s’accroupit près d’elle, lui mit le pain entre les mains. La clef, il la glissa dans sa botte.
— Les autres prisonniers ?
— Neuf. Trois dans la cage voisine, six en fosse, deux étages sous nous. J’ai compté les gardes : quatre dans le corridor, deux à la porte de la tour, et le capitaine Dupré qui dort dans la salle des gardes avec le reste. Seize hommes en tout.
Elle marqua une pause.
— Ils ont amené ton cheval dans les écuries extérieures. Avec la selle. Ton paquetage est toujours arrimé sous la couverture.
Roland ferma brièvement les yeux. Une promesse tenue par une fille de dix-huit ans à la langue bien pendue et au courage d’acier. Il n’avait pas mérité ce genre de dévouement. Pas depuis Nicosie.
Isabelle déchira le pain de ses doigts fiévreux. Elle le mangea sans faim, par devoir, comme on avale une potion amère. Roland lui pressa la main un instant, puis s’accroupit devant la serrure.
La clef entra. Elle tourna avec un grincement huileux, trop bien entretenue pour être honnête. Décidément, cette petite avait des ressources qu’il ne soupçonnait pas.
Ils longèrent le corridor. Torches éteintes. L’air puait l’humidité, le moisi, les latrines lointaines. Roland avançait à l’aveugle, Aelis tirait Isabelle par la main. Ils s’arrêtèrent devant une cage de bois et de fer forgé où trois ombres affalées se tournèrent vers eux. Un homme en loques de paysan, un autre avec la tonsure d’un clerc défroqué, une femme aux mains aussi calleuses qu’un maçon.
Roland glissa la clef dans la serrure.
— Qui êtes-vous ? grogna le paysan.
— Le diable. Sortez.
Il les conduisit vers l’escalier en colimaçon qui menait à la fosse. Là, les barreaux étaient plus gras, la serrure plus rugueuse. Elle résista un instant, puis céda avec un claquement sec qui sonna trop fort dans la pierre.
Un garde parut en bas du couloir, une lanterne à la main. Il ne vit qu’une seconde de trop — une ombre, un reflet — avant que la dague de Roland ne lui ouvre la gorge. Il s’effondra sans un cri, la lanterne lui échappa. Roland la rattrapa d’une main, coupa la flamme d’un geste du pouce.
La fosse s’ouvrit. Six visages levés, sales, épuisés. Des voleurs, un faussaire, deux sergents déshonorés pour trahison — les mots du geôlier les collaient à eux comme des étiquettes sur des tonneaux de vin frelaté. Roland tira la clef. La serrure de la fosse était différente. Plus large.
Isabelle apparut à son coude, une épingle de fer dérobée je ne sais où. Elle s’agenouilla, inséra l’épingle dans la mécanique, tâtonna, tourna.
Un clic.
La porte s’ouvrit.
Les prisonniers hésitèrent, craignant le piège. Puis le faussaire — un petit homme aux yeux vifs — grimpa le premier, et les autres suivirent.
Ils remontèrent vers la salle des gardes. Roland fit signe aux prisonniers de s’arrêter devant la porte, se pencha vers Aelis.
— La clef extérieure mènera à quoi ?
— La cour. Puis les écuries sont à gauche, et la porte des cuisines donne sur le fossé. Par le canal d’évacuation, pour les purges.
Il hocha la tête. Le canal d’évacuation. Les égouts du château. Parfait.
Il poussa la porte de la salle des gardes. Six hommes étaient là, jouant aux dés sur un tonneau renversé, leur capitaine absent. L’un d’eux leva la tête. Un éclair de reconnaissance, de terreur — il ouvrit la bouche pour crier.
Roland fut sur lui avant que le cri ne naisse. La dague monta, descendit. L’homme s’affala sans bruit. De l’autre côté de la table, deux gardes saisirent leurs épées, mais les prisonniers déferlèrent dans la pièce comme une vague de mort — le paysan brandissant un escabeau brisé, le faussaire avec un tisonnier, la femme maçonne une brique dans chaque main.
La panique fit le reste. Deux gardes jetèrent leurs armes et filèrent vers la porte arrière. Le troisième tomba sous la brique. Le quatrième tenta de fuir vers le corridor — Roland lui planta la dague dans les reins, d’un mouvement sec, presque détaché.
Le silence retomba.
Les prisonniers le regardaient, hébétés, comme s’ils attendaient des ordres. Il les dévisagea une seconde, puis désigna la porte des cuisines.
— Le fossé d’évacuation passe sous la muraille ouest. Vous remontez sur l’autre rive, vous longez le canal de dérivation, et dans deux lieues vous trouverez le village de Saint-Mard. Dispersez-vous. Ne dites pas d’où vous venez.
Ils comprirent. Ils n’avaient pas besoin de plus. Le paysan serra le bras de Roland sans un mot. La maçonne cracha sur le corps du garde. Le faussaire disparut le premier dans les cuisines.
Roland se tourna vers Aelis.
— Tu disais que des hommes nous attendaient ?
— Dehors, oui. Englischer. Le marchand Whitcroft a tenu parole, ou l’a payé pour la tenir. Deux lieues sous les carrières, à la ferme abandonnée de la comtesse Margot. Ils sont vingt, avec des chevaux.
— Et mon cheval ?
— Je l’ai fait sortir des écuries cette nuit, avec trois autres. Il est attaché dans le pré derrière le four banal.
Elle lui sourit — un sourire mince, cruel, qui n’avait rien d’adolescent.
— Tu m’as appris à préparer les évasions, Roland. À Nicosie. J’ai écouté.
Il dut sourire en retour. Isabelle s’était avancée vers lui, plus droite maintenant, la fièvre chassée par la tension. Elle tenait les lambeaux de la page du registre — sa copie, qu’elle gardait cousue sous sa tunique. Son visage était résolu.
— L’évêque aura envoyé un messager au comte. Ce soir.
— Je sais.
— Alors nous n’avons pas le temps de passer par la route royale.
— Je sais aussi.
Il sortit dans la cour. Le brouillard d’automne accrochait les remparts. La lune était cachée, et le château dormait au-dessus d’eux comme une bête repue. Il s’arrêta un instant, écouta : le canal d’évacuation gargouillait sous la banquette de pierre, quelque part à gauche des cuisines.
Aelis avait rejoint les buissons du pré, détacha quatre chevaux, et les amena dans l’ombre de la muraille. Roland mit le pied à l’étrier, tendit la main à Isabelle. Elle monta devant lui, serrée contre sa poitrine. Il sentit la chaleur de la fièvre sous sa tunique, mais pas le frisson. Elle se tenait droite, les yeux fixes sur le rempart.
— Paris, dit-il.
Elle se retourna à demi.
— Pour y faire quoi ?
— Tu m’as dit toi-même que le roi vit, à Paris, avec sa cour et ses secrets. Et que quelqu’un, là-bas, tire les ficelles de cet envoyé et de son évêque de pacotille. Si nous voulons livrer ce registre au roi d’Angleterre, nous devons d’abord savoir à qui nous l’arrachons des mains.
Il fit tourner son cheval vers le nord. Aelis le suivit sans un mot.
Derrière eux, le château de Poitiers ne s’animait pas encore. Quelque part dans les profondeurs, les premières disputes éclataient entre les gardes survivants. Mais il leur faudrait des heures pour défaire la confusion.
Roland poussa son cheval au galop.
Paris. Deux cents lieues. Et derrière eux, chaque seigneur, chaque évêque, chaque roi en puissance avait désormais une raison d’ouvrir les yeux sur le nom de Roland de Vienne.
Quelque chose dans sa poitrine, là où la blessure de l’épaule le taraudait, se détendit.
Pour la première fois depuis Nicosie, ce ne fut pas la fuite qui lui sembla un chemin, mais la marche vers l’avant.
Ils chevauchèrent toute la nuit dans le silence du brouillard.
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