Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 32: The Final Decoy
Le char à bancs bringuebalait sur la route de terre battue, ses essieux gémissant à chaque ornière. Roland tenait les rênes d'une main, l'autre pressée contre son épaule bandée, la douleur lancinante qui montait comme une marée. Isabelle était pelotonnée contre lui, son front brûlant contre son flanc, la fièvre qui n'avait jamais tout à fait cédé.
Aelis, assise derrière eux, scrutait l'horizon pâle de l'aube. Ses yeux noirs ne cillaient pas.
« Le pont de la Loire est encore à deux heures, dit-elle. Les patrouilles royales ne s'aventurent pas si loin des grands chemins. Mais une fois que nous le franchirons, nous serons en terrain découvert jusqu'à Paris. »
Roland grogna. Le char s'était arrêté trois fois depuis minuit, les chevaux épuisés par leur fuite éperdue de Poitiers. Le réseau d'Anglais que Whitcroft avait organisé les avait menés jusqu'à une ferme abandonnée où ils avaient trouvé ce véhicule de fermier, chargé de barriques vides en guise de couverture.
Il tira sur les rênes, arrêtant les chevaux à l'ombre d'un bosquet de chênes.
« Il est temps de prendre une décision. »
Isabelle ouvrit les yeux, ses pupilles trop brillantes. « Laquelle ? »
« Nous ne pouvons pas tous les trois aller à Paris. » Roland descendit du char, sa botte s'enfonçant dans la boue séchée. Il fit face à Aelis. « Le plan doit changer. Nous avons besoin que quelqu'un s'approche du roi. De son conseil. De la source de l'ordre d'excommunication. »
Aelis croisa les bras. « Vous me demandez de me faire passer pour ce que je ne suis pas. Une religieuse ? »
« Vous étiez promise au cloître avant que votre famille ne se ruine, non ? Vous connaissez les rites, les prières, les usages. Vous parlez le latin mieux que la plupart des prêtres. » Roland sortit une bourse de sa ceinture. « Le couvent des Clarisses de Paris reçoit des sœurs de passage. Une novice en pénitence, venue de province sous la protection d'un parent défunt. Personne ne vérifiera avant des semaines. »
Aelis prit la bourse, la soupesa. Ses doigts étaient fins, précis. Ceux d'une femme qui avait l'habitude de calculer.
« Et pendant que je m'infiltre à la cour pour découvrir qui tire les ficelles de l'envoyé, vous faites quoi ? »
« Je livre le manuscrit authentique au roi d'Angleterre. » Isabelle s'était levée, vacillante mais debout. Elle tenait la sacoche de cuir contre sa poitrine, comme un enfant. « C'est le seul moyen de garantir que la vérité éclate, quoi qu'il arrive à Paris. »
« Un manuscrit authentique ? » Aelis plissa les yeux. « Vous m'avez dit que vous aviez seulement des copies arrachées au registre. Le feuillet du comte de Poitou, c'est tout ce qu'il reste de l'original. »
Isabelle hésita. Le silence s'étira.
Roland leva la main. « Nous avons ce qu'il faut. Isabelle, montre-lui. »
Isabelle ouvrit la sacoche. À l'intérieur, enroulés et scellés à la cire, se trouvaient trois rouleaux de parchemin. Elle en déroula un avec précaution.
Les colonnes de chiffres étaient serrées, l'encre d'un brun profond. Les sceaux brisés qui pendaient au bas portaient les armoiries de plusieurs des grandes maisons du royaume. Aelis les examina, son front se plissant.
« C'est... une réplique ? »
« Une copie quasi parfaite », dit Roland. « Il y avait un moine copiste à Poitiers dans nos heures les plus sombres. Isabelle a passé trois nuits à lui dicter chaque page pendant que nous tenions les murs contre les soldats de l'envoyé. L'encre est vieillie avec du vinaigre et de la suie. Le parchemin vient d'un manuscrit du dixième siècle dont il a effacé les textes. »
Aelis passa son pouce sur l'encre. Elle ne bavait pas.
« Et les sceaux ? »
« Des fragments authentiques récupérés sur d'anciennes chartes. Suffisamment crédibles pour un roi qui veut y croire. » Roland haussa son épaule valide. « L'important n'est pas que le roi d'Angleterre croie que c'est original. L'important est qu'il agisse comme si c'était le cas. Nous lui donnons la légitimité qu'il cherche pour appuyer ses prétentions en Guyenne. »
Aelis rendit le parchemin à Isabelle. Ses yeux allèrent de l'un à l'autre, évaluant, jaugeant. « Vous me confiez la mission la plus dangereuse. Et vous gardez la mort facile en traversant la France. »
« Rien de ce que nous faisons n'est facile », dit Isabelle, dont la voix trembla. « Vous connaissez les risques. Vous les acceptez. Comme nous acceptons les nôtres. »
Un long moment passa. Aelis hocha lentement la tête.
« Le couvent des Clarisses. Rue de la Mortellerie, près du Grand Pont. La mère supérieure connaît ma tante maternelle par le réseau de correspondance de notre famille. Je présenterai la lettre de créance que je porte encore sur moi. »
Roland tendit le dernier rouleau, celui qui n'était pas scellé : la lettre menaçante qu'il avait composée pour l'évêque de Narbonne, mais réécrite avec une adresse différente. « Donnez ceci au confesseur du roi, en secret. C'est un ecclésiastique ambitieux, mais pas corrompu. Il saura que l'évêque de Narbonne a falsifié les registres. Cela sèmera le doute là où il le faut. »
Aelis prit la lettre, la glissa dans son corsage. Puis elle les considéra d'un air grave.
« Si je découvre qui orchestre cette chasse... vous voulez que je vous le fasse savoir par quel moyen ? »
« Vous ne pourrez pas nous joindre. Nous serons en route pour l'Angleterre. » Roland monta sur le char et tendit la main à Isabelle. « Si vous découvrez le maître de la cour, faites ce que vous avez toujours fait. Restez en vie. Et retournez voir ce réseau de votre famille dont vous parlez si peu. Ceux qui vous ont donné la clé. »
« Ce n'était pas ma famille », dit Aelis. Sa voix était soudain plus dure, plus ancienne. « C'était un ami. Un chevalier du Temple, comme mon père l'était avant la chute. »
Roland se figea. Les Templiers. Le nom résonna comme une cloche dans sa poitrine.
« Ce chevalier... il vit toujours ? »
« Il se cache. Depuis des années, dans les montagnes du Massif central. Il a vu ce que les hommes font quand ils croient que Dieu est de leur côté. Il a survécu en n'ayant confiance qu'en une poignée de fidèles. » Aelis remonta le capuchon de sa cape, masquant ses traits. « Quand vous aurez livré votre copie au roi anglais, si jamais vous survivez, cherchez le prieuré de Saint-Paul à Lyon. Demandez pour le frère Jacques. Dites-lui que vous êtes un ami d'Aelis de Beaumont. C'est lui qui pourra vous dire la vérité que personne d'autre ne vous confiera. »
Elle fit demi-tour sans un mot de plus, remontant la route vers le nord-est, son pas vif malgré la poussière qui recouvrait ses vêtements de voyage.
Isabelle la regarda disparaître derrière les vignes clairsemées. « Elle a peur. Elle le cache bien, mais elle a peur. »
« Tout le monde a peur, dans ce royaume. Les morts sont les seuls qui n'ont plus rien à craindre. »
Ils reprirent la route. Le soleil montait au-dessus des collines du Berry, et la Loire les attendait, large et grise, ses eaux charriant la promesse d'un passage. À travers les roseaux, à mi-chemin du pont de pierre, ils aperçurent un carré de cotte de maille, des lances alignées.
Une patrouille. Une centaine d'hommes, peut-être, au campement établi de part et d'autre de la rive.
Roland tira les rênes, le cœur cognant.
« Merde. »
Derrière eux, le bruit des sabots. Une autre colonne, plus petite, qui remontait la route.
Les chevaux du char étaient trop épuisés pour doubler. Le pont était gardé. La forêt, trop loin.
Isabelle serra la sacoche. « Roland. »
« Je sais. » Il tourna la tête, cherchant une issue. Il y avait un gué, à vingt lieues en amont, que son ancien capitaine utilisait pour faire passer des marchandises dans les deux sens. Mais vingt lieues, avec la patrouille derrière eux et celle devant...
« Nous nous séparons », dit-il. « Aelis a pris la route du nord. Nous prenons celle des bois, vers le gué de Moulins. Si nous laissons le char et prenons les chevaux seuls, nous pouvons tenter de contourner par les collines. »
« Les deux chevaux, nous deux à cheval ? Le cheval blanc est boiteux, il tiendra pas trois lieues au galop. »
« Alors nous en achèterons en route. Il y a un marché dans le bourg, à deux heures d'ici. » Il descendit, détela les chevaux, prit les deux sacs de provisions et la sacoche de parchemins qu'il attacha à sa selle. Il enfonça son épée dans le sol près du char.
« On laisse tout ? »
« On laisse ce qui nous ralentit. »
Isabelle hésita. Puis elle descendit du char, s'approcha de Roland, et lui prit la main. Ses doigts étaient fins, son front plus frais depuis quelques heures, mais ses yeux gardaient cette lueur fiévreuse qui inquiétait Roland plus que toute épée.
« Tu te souviens de ce que tu m'as dit, à la sortie des carrières ? » demanda-t-elle.
« J'ai dit beaucoup de choses. J'en ai oublié la plupart. »
« Tu as dit que tu me mènerais jusqu'au roi d'Angleterre, coûte que coûte. » Elle sourit, faiblement. « C'est une promesse que tu n'avais pas le droit de faire. »
« Une promesse est une promesse. » Il monta sur son cheval. Son épaule hurla. Il tendit la main et aida Isabelle à s'installer en croupe derrière lui.
Ils quittèrent la route maîtresse, s'enfonçant dans l'ombre verte des chênes. Ni l'un ni l'autre ne se retourna vers le char abandonné, vers le campement des soldats, vers le pont infranchissable.
Quelque part derrière eux, trop près, un cor sonna. La chasse reprenait.
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