Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 33: The Chapel of the White Lady
La pluie s'était arrêtée depuis une heure, mais l'humidité restait suspendue dans l'air comme un drap mouillé. Roland avançait en tête, la main sur la garde de son épée, les yeux scrutant les ornières qui menaient à travers les bois de chênes. Isabelle suivait à quelques pas derrière, muette depuis leur départ de la ferme abandonnée où ils avaient passé la nuit.
Elle n'avait pas parlé du lieu où ils se rendaient. Elle avait simplement dit : *« Tourne à gauche après le ruisseau aux pierres blanches. »*
Roland n'avait pas posé de questions. La fièvre d'Isabelle était retombée, mais sa pâleur persistait, et les cernes sous ses yeux racontaient des nuits de cauchemars. Il gardait son épaule droite immobile contre son torse, la douleur lancinante comme un rappel constant de Poitiers.
L'aube se levait à peine quand ils débouchèrent dans une clairière où se dressait la chapelle. Elle était petite, bâtie en pierres locales couleur de miel, couverte d'un toit de lauzes effondré par endroits. Une Vierge blanche, mutilée d'un bras, montait encore la garde au-dessus du porche.
Roland s'arrêta. *« Ce n'était pas la route de Paris. »*
*« Non. »* Isabelle dépassa son cheval et mit pied à terre. Ses bottes s'enfoncèrent dans la boue. *« C'est la route de la vérité. »*
Roland descendit de selle, grognant lorsque son épaule encaissa le choc. Il attacha leurs montures à un if mort et rejoignit Isabelle sous le porche. La porte de chêne était fermée par un simple loquet de fer forgé, rouillé mais intact.
*« Qui habite ici ? »* demanda-t-il.
Isabelle ne répondit pas. Elle poussa la porte.
L'intérieur sentait la cire d'abeille et la pierre froide. Des cierges brûlaient devant un autel de pierre brute, mais aucune statue ne dominait l'espace. Roland compta les traces de pas dans la poussière : une seule paire, récente, allant de la porte latérale à l'autel.
Quelqu'un les attendait.
Isabelle s'avança jusqu'aux premiers rangs de bancs et s'arrêta. Sa voix trembla.
*« Je savais que tu viendrais. »*
Un homme sortit de l'ombre du bas-côté droit, là où un pilier dévoré par l'humidité pouvait masquer un corps entier. Il était grand, vêtu d'une simple robe de laine grise, une corde de moine autour de la taille. Mais quand il releva sa capuche, Roland vit le visage d'un homme qui avait manié l'épée bien avant d'avoir touché un rosaire.
Ses traits étaient ceux d'Isabelle—mêmes yeux clairs, même mâchoire dessinée—mais marqués par dix ans de soleil, d'orage et de guerres qu'on ne parle pas à table.
Isabelle porta la main à sa poitrine. *« Hugh. »*
Le silence qui suivit fut lourd de tout ce qui avait été dit et jamais dit entre eux. Roland resta près de la porte, le pouce sur le pommeau de son épée, ses yeux passant du frère à la sœur.
Le Templier parlait enfin. Sa voix était basse, usée comme une lame qu'on a trop aiguisée.
*« On m'a dit que tu étais morte à la chute de la forteresse de mon père. On a brûlé ma sœur dans mon souvenir. »*
Isabelle secoua la tête. *« On t'a menti comme on m'a menti. On m'a dit que tu étais mort à la bataille de l'étang salé. Tu avais douze ans quand tu es parti, Hugh. Douze ans. »*
Le Templier ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, quelque chose s'était brisé dans sa contenance.
*« L'Ordre m'a sauvé. M'a caché. M'a formé. Et quand ils ont brûlé Jacques de Molay, ils m'ont donné une mission : survivre, et garder ce que les autres ne pouvaient plus garder. »*
Il se tourna vers Roland, qui n'avait pas bougé de la porte.
*« Vous êtes le mercenaire. Celui qui traîne mon héritage à travers la France comme un chien rapporte un os volé. »*
Roland haussa une épaule, grimaçant à la douleur. *« Le chien a mené votre sœur jusqu'ici, vivante. C'est plus que votre Ordre n'a fait pour vos frères. »*
Les yeux du Templier s'étrécirent, puis il ricana brièvement, sans humour.
*« Le mercenaire pique. Bien. Vous allez en avoir besoin. »*
Il les fit asseoir sur le premier banc et se plaça face à eux, appuyé contre l'autel. L'ombre des cierges dansait sur ses traits.
*« Je sais pourquoi vous êtes venus. Pas vous ne l'avez jamais dit, mais je le sais. La ville de Poitiers parle, même à un frère qui vit à l'écart. On raconte qu'un évêque a lancé l'excommunication sur deux fugitifs qui portent une boîte. On raconte que le comte de Poitou cherche lui-même ces fugitifs. Et on raconte que le roi de France tremble pour un livre qui n'existe pas. »*
Isabelle se pencha en avant. *« Ce n'est pas un livre. C'est un registre. »
» Et plus encore. » Hugh sortit de sa robe un petit objet enveloppé de toile cirée. Il le déposa entre eux sur le bois usé. *« Le coffret que vous portez, le vrai—ce n'est pas un simple document. Le document cache une carte. Une carte qui indique le lieu où les Templiers ont déposé leur trésor restant après la purge. »*
Roland sentit sa nuque se raidir. *« Le trésor de l'Ordre. On dit qu'il n'a jamais existé. »*
Hugh rit, un son sec comme du silex qui frappe. *« On dit beaucoup de choses, mercenaire. On dit que le Templier est mort à la croix de Molay. Pourtant je respire. On dit que le roi Philippe est un homme pieux. Pourtant il a volé nos terres, torturé nos frères, et fait brûler notre Grand Maître pour une dette qu'il ne pouvait pas payer. »*
Il tapota la toile cirée. *« Le trésor existe. Vous portez la moitié de la clé, dans le coffret. Cette carte est l'autre moitié. Mais ce n'est pas de l'or qui vous ouvrira la route de Paris, et ce n'est pas de l'or qui vous rendra intouchables. C'est ce que l'or peut acheter : une armée. L'armée qui tient la balance entre le roi de France et celui d'Angleterre. »*
Roland se leva, sa chaîne grinçant. *« Et vous ? Que demandez-vous en échange de ce secret ? »
» Que vous l'emmeniez à elle. » Hugh regarda sa sœur avec une intensité qui n'était plus celle d'un frère ou d'un Templier, mais celle d'un homme qui voit un rêve revenir d'entre les morts. *« Je suis lié à l'Ordre, par serment, jusqu'à ma mort. Je ne peux pas quitter ces terres. Mais je peux faire en sorte que vous arriviez à Paris »*.
Il se dirigea vers une porte basse dans le mur arrière de la chapelle, ouvrit un verrou, et poussa le battant, révélant une écurie aménagée dans ce qui avait dû être une sacristie. Trois chevaux étaient là, des bêtes de trait courtes et robustes du Poitou, aux robes sombres et aux sabots lourds. Des sacoches de cuir étaient sanglées sur deux d'entre elles. Roland y vit des formes familières — des pointes de flèches, de la nourriture sèche, des bandages pour les blessures.
Hugh pivota vers eux. *« Les routes du nord sont fermées. Un rideau de fer se ferme autour de vous. Les hommes de l'évêque interrogent à chaque croisement entre ici et la Loire. Mais les routes de l'ouest sont encore libres. Vous les descendrez jusqu'à La Rochelle, puis vous remonterez la vallée de la Seine. C'est un détour de trois jours, mais c'est le seul que vous puissiez survivre. »*
Il sortit un rouleau de parchemin de son manteau et le tendit à Roland. *« Des lettres de franche-commission au nom du comte de Flandres, qui a plus de raisons de haïr le roi Philippe que vous n'en avez. Elles vous feront passer les ponts et les portes sans questions, si vous savez jouer vos rôles. »*
Roland prit le parchemin, le déroula, en examina les sceaux. Ils étaient propres, de cire verte à l'épi doré.
*« Pourquoi faites-vous cela ? »* demanda-t-il. *« Pourquoi risquer votre vie pour deux inconnus ? »*
Hugh fixa Roland de ses yeux clairs—les mêmes qu'Isabelle.
*« Parce qu'elle est ma sœur, et qu'elle a souffert dix ans pour moi. Et parce que vous êtes le seul homme en France qui tenez une promesse plus fort que vous ne tenez une épée. »* Il se tourna vers Isabelle, qui n'avait pas bougé du banc, les mains serrées sur ses genoux. *« Il vous faut partir avant le lever du soleil. Il y a une patrouille royale qui passe le pont de Tours demain matin. Ils ont un ordre de capture nominatif avec vos descriptions. »*
Isabelle se leva enfin, fit deux pas vers lui, et sans un mot, elle l'étreignit. Hugh sembla se figer, puis ses bras se refermèrent autour d'elle avec une brutalité contenue, comme s'il craignait qu'elle se dissolve sous ses doigts.
À voix basse, elle murmura : *« Viens avec nous. »*
Hugh secoua la tête. *« Je ne peux pas. Le serment me lie. Mais écoute-moi, sœur : quand vous arriverez à Paris, ne faites confiance à personne. Le maître de la trahison qui vous poursuit ne porte pas de couronne et ne siège pas au conseil. Il porte le visage d'un ami. C'est comme ça qu'ils nous ont pris à la chute de notre forteresse. C'est toujours comme ça qu'ils gagnent. »*
Roland avait déjà commencé à transférer ses sacs de leurs chevaux épuisés vers les bêtes fraîches. Il s'arrêta, regarda Hugh.
*« Vous savez qui c'est ? »*
Hugh ne répondit pas immédiatement. Il garda les yeux sur Isabelle, puis sur Roland. Dans la lumière vacillante des cierges, le visage du Templier semblait sculpté dans la pierre de la chapelle elle-même.
*« Je sais seulement que celui qui vous poursuit connaissait votre itinéraire exact dès la sortie de Poitiers. Personne ne connaissait cette route, hormis Whitcroft, ses mercenaires, et l'évêque. »* Il hésita. *« Et ce Whitcroft—il vous a donné des hommes qui sont morts au bon moment, il vous a donné une route qui menait à une embuscade, et il vous a donné de l'argent qui porte encore la marque de la Tour de Londres. »*
Le silence de la chapelle devint soudain très profond.
Roland serra la sangle d'une main crispée. *« Vous dites que l'Anglais nous a vendus. »*
Hugh ne sourit pas. *« Je dis que l'Anglais joue un jeu à double face. Et qu'à Paris, vous allez découvrir lequel des deux visages est le sien. »*
Il posa la main sur l'épaule de Roland, une marque de passage muette, puis recula dans l'ombre du bas-côté.
*« Allez maintenant. La lumière vous est comptée. Et quand vous verrez le maître de la trahison, ne dites pas mon nom. Dites-lui seulement que le dernier Templier de Poitou prie déjà pour son âme. »*
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