Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 34: The Gates of Paris
Les murailles de Paris se dressaient devant eux, grises et massives, striées de suie et de pluie. Roland tira sur les rênes de son cheval, une bête louée à Orléans, déjà harassée. Derrière eux, la route s'étirait vide — pour l'instant. Mais la corne de chasse avait résonné, deux jours plus tôt, et le silence qui suivait était celui d'un piège qui se referme.
La Porte Saint-Denis grouillait de monde : charrettes de foin, colporteurs, moines pressés, une file de pèlerins poussiéreux. Et, adossés aux pierres humides, les hommes du roi. Une douzaine de sergents, hallebardes croisées, et un capitaine à la tête de taureau qui scrutait chaque visage comme un maquignon examine une bête à l'encan.
— Tu tiens le rôle du marchand de laine, souffla Isabelle, la capuche baissée sur ses yeux. Le papier de Hugh est bon, mais s'ils comparent nos visages aux avis de recherche…
— Ils ne nous chercheront pas ici. Ils nous cherchent sur la route d'Angleterre.
Elle ne répondit pas. Sa main, sous le manteau, serrait le coffret de bois sombre contre sa poitrine. Le coffret, la carte, le poids de tout ce qu'ils portaient.
Ils avancèrent dans la file. Un charretier jura contre eux, un gamin leur lança une pomme pourrie qu'ils évitèrent de justesse. Roland sentit l'ombre de la porte l'envelopper, le froid du tunnel qui sentait l'urine et le pain chaud. Le capitaine leva la main.
— Halte.
Roland s'arrêta. Le capitaine s'approcha, les yeux plissés, comparant son visage à un parchemin graisseux tendu par un sergent.
— Marchand de laine, dit Roland, forçant sa voix dans le registre gras et lent d'un homme du Midi. Je porte des échantillons pour la foire du Lendit. J'ai le sceau du prévôt de Tours.
Le capitaine ne regarda pas le sceau. Il regarda Isabelle.
— Elle, dit-il. Relevez votre capuche.
Isabelle hésita une demi-seconde. Puis, d'un geste lent, elle fit glisser le tissu. Son visage apparut, pâle, marqué par les chemins de terre et les nuits sans sommeil, mais toujours beau d'une beauté qui avait hanté des palais.
Le capitaine fronça les sourcils. Quelque chose, quelque part, cliqua dans sa mémoire.
— Les avis de recherche parlent d'un homme et d'une femme…
— Ils parlent de criminels, coupa une voix claire depuis la gauche de la file. Pas de gens d'Église.
Roland tourna la tête. Une nonne s'approchait, les mains croisées dans ses manches, le visage à moitié caché par sa guimpe. Mais il reconnut la démarche, la façon qu'elle avait de porter son menton un peu haut, comme si le monde entier devait s'écarter de son passage.
Aelis.
Le capitaine cligna des yeux. La nonne s'arrêta devant lui, sortit un parchemin de son habit, le déroula avec une lenteur étudiée. Le sceau de cire rouge — le sceau d'un légat du pape, comprit Roland, à la forme de la clé et de la tiare — brillait sous la lumière grise.
— Laissez-passer signé de la main de Monseigneur le légat, dit Aelis, la voix douce comme une prière et dure comme l'acier. Ces deux marchands voyagent sous la protection de l'Église. Ils transportent des reliques pour le compte de Notre Saint-Père.
Le capitaine regarda le parchemin. Il ne savait pas lire, mais il connaissait les sceaux. Il les connaissait surtout assez pour savoir que toucher à un laissez-passer du légat, c'était se retrouver à coudre des sacs de pénitence dans un monastère perdu pour le reste de ses jours.
Il hésita. Derrière lui, un sergent murmura quelque chose. Le capitaine jeta un dernier regard à Isabelle, puis à Roland, puis haussa les épaules.
— Passez, dit-il. Et dites à votre Église qu'elle ne doit pas s'étonner si le royaume finit par fermer ses portes aux rats d'église.
Aelis inclina la tête, remit le parchemin dans sa manche, et marcha entre eux vers Paris. Roland guida son cheval à sa hauteur, cœur battant.
— Comment ? murmura-t-il.
— L'envoyé avait une maîtresse, dit Aelis sans ralentir. Une femme de la maison de la reine. Elle savait des choses. Elle avait peur pour sa vie. Une fois que j'ai su qui il était vraiment — le trésorier du comte de Poitou, passé au service du roi pour mieux le trahir — le reste n'était qu'une question de confessions échangées. Le légat veut sa tête. Nous avons le papier.
Roland ne répondit pas. Les rues de Paris s'ouvraient devant eux, étroites, puantes, vivantes : cris des marchandes de poisson, claquement des métiers à tisser, odeur de boue et de friture. Le Palais se dressait au loin, derrière les toits de la Cité, comme une forteresse de craie.
Ils traversèrent le Grand Pont, les sabots des chevaux résonnant sur le bois. Isabelle jetait des regards furtifs à chaque archer, à chaque porte.
— Le comte, dit-elle. Tu sais où il sera ?
— Oui, dit Aelis. La place du Palais. C'est la Saint-Michel, aujourd'hui. Le roi y tient cour plénière. Tout ce que le royaume compte de nobles y sera. Le comte ne peut pas s'absenter.
— Il s'attend à nous voir arriver par l'ouest, dit Roland. Pas ici. Pas maintenant. Nous avons encore un avantage.
— Pour combien de temps ? demanda Aelis.
Roland ne répondit pas. La place du Palais s'ouvrit devant eux : une masse de pierres lisses, de bannières, de gardes aux cuirasses brillantes. Et au centre, entouré d'une nuée de seigneurs et de clercs, un homme grand, aux épaules larges, vêtu d'un manteau violet bordé d'hermine.
Le comte de Poitou.
Il parlait, riait, se penchait vers un conseiller. Il n'avait pas levé les yeux. Il ne savait pas encore.
Isabelle mit pied à terre. Le coffret frappa sa poitrine comme un cœur de fer.
— Alors, dit-elle, la voix aussi calme qu'une lame qu'on dégaine. Allons lui parler.
Roland la suivit, main sur la garde de son épée, et Paris entier semblait retenir son souffle autour d'eux.
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