Lumen Reads

Le Grand Livre des Ombres

Lire le chapitre 6: The Ambush at the Mill

Le moulin se dressait au milieu d'une clairière boueuse, ses ailes brisées inclinées vers le ciel comme des doigts cassés. La roue à eau tournait lentement dans le ruisseau, un grincement régulier qui semblait compter les secondes avant quelque chose d'inévitable.

Roland serra le box sous son bras et regarda Marguerite. Elle marchait devant lui, sa cape relevée contre la bruine, ses pas sûrs sur le sentier détrempé. Elle ne s'était pas retournée une seule fois depuis qu'ils avaient quitté l'abbaye.

« Ton frère vit ici ? » demanda-t-il.

« Il garde le moulin pour le seigneur de Malemort », répondit-elle sans se retourner. « Il nous donnera un cheval, de la nourriture. »

Roland n'aimait pas cela. Il n'aimait pas les moulins isolés, ni les femmes qui connaissaient trop bien les chemins de traverse, ni les coïncidences. Mais il avait besoin d'un cheval, de vivres, et d'un toit pour la nuit. La pluie traversait son manteau, et sa blessure à l'épaule battait sourdement sous la couture maladroite qu'il s'était faite.

La porte du moulin s'ouvrit avant qu'ils ne l'atteignent. Un homme en sortit, grand, barbu, une hache à la ceinture. Il regarda Marguerite, puis Roland, et un sourire mince apparut sur son visage.

« Marguerite », dit-il. « Tu as ramené du gibier. »

Roland s'arrêta. Son instinct hurlait maintenant, un cri clair qui avait survécu à dix ans de guerres et de trahisons. Il recula d'un pas, cherchant du regard la position des autres.

Ils sortirent du moulin, de la grange, des fourrés bordant la clairière. Cinq hommes, puis six, puis huit. Des arbalètes tendues, des épées nues, des visages durs sous la pluie.

Marguerite s'écarta de lui, marchant vers l'homme barbu comme si elle le connaissait depuis toujours.

« Tu as bien fait », dit l'homme en lui touchant l'épaule. Il se tourna vers Roland. « Pose le coffre, et tu pourras peut-être mourir vite. »

Roland ne bougea pas. Il évalua les distances, les angles, les chances. Sept hommes armés devant lui, un huitième qui sortait du moulin avec un arc. Huit contre un, avec une blessure à l'épaule et aucun refuge.

Il posa le box à terre.

« Voilà », dit-il. « Prenez-le. C'est ce que vous voulez. »

L'homme barbu s'approcha, les arbalètes toujours pointées sur Roland. Il ramassa le coffre, le soupesa, puis le passa à un de ses compagnons.

« Le chevalier de Clermont n'en aura pas besoin », dit-il. « Ni toi, d'ailleurs. »

Roland laissa un sourire amer paraître sur ses lèvres. « Le chevalier de Clermont ? Intéressant. Je pensais que c'était le frère de la femme qui m'a vendu. »

Marguerite baissa les yeux. Il vit ses épaules trembler, mais il ne savait pas si c'était de honte ou de peur.

« Il est mort, le chevalier », dit l'homme barbu. « Comme son frère le Templier. Comme tous ceux qui s'opposent au plan de l'évêque. »

Il tira son épée.

« Toi aussi. »

La mort vint des ailes du moulin. Non pas des hommes, mais du grincement de la roue qui cessa soudain de tourner. L'homme barbu tourna la tête vers le bruit, et Roland bougea.

Il n'avait que son couteau, celui qu'il gardait dans sa botte depuis qu'on lui avait confisqué son épée à Carcassonne. Il se jeta en avant, passa sous l'arc de tir du premier arbalétrier, planta la lame dans la cuisse de l'homme barbu. Un hurlement, une chute, et Roland saisit l'épée qui tombait de la main de l'homme.

Le premier carreau d'arbalète passa si près de son oreille qu'il entendit le vent siffler. Le deuxième frappa le sol à ses pieds. Puis il fut parmi eux, et les arbalètes devinrent inutiles.

Il tua le premier d'un revers de taille, la gorge ouverte. Le deuxième recula, trop lentement, et Roland le rattrapa contre le mur du moulin, l'épée plantée entre ses côtes. Il la retira dans un bruit humide et se tourna vers les autres.

Il en restait quatre, plus l'archer qui rechargeait. Marguerite avait reculé jusqu'à la porte du moulin, les mains contre sa bouche.

« Prends le coffre et fuis ! » cria l'homme à l'arc. Ils étaient des soldats, pas des assassins de profession. Ils se dispersaient au lieu de se regrouper.

Roland profita de leur hésitation. Il fonça vers l'homme qui tenait le coffre, un jeune homme au visage pâle qui le serrait contre sa poitrine comme un enfant avec un jouet. Roland frappa le poignet du garçon, le coffre tomba, et il le rattrapa d'un bras tout en frappant de l'autre. Le garçon s'effondra sans un bruit.

Deux hommes restants, plus l'archer. L'arc tendu maintenant, la flèche visant sa poitrine. Roland leva le coffre devant lui.

« Tire », dit-il. « Le coffre est en bois de chêne, mais l'évêque ne sera pas content si ta flèche traverse ce qu'il contient. »

L'archer hésita. Un instant, c'est tout ce qu'il fallut.

Roland traversa la distance en trois enjambées et frappa l'archer à la tempe avec le pommeau de l'épée. L'homme tomba comme une masse. Les deux derniers soldats échangèrent un regard, puis tournèrent les talons et coururent vers les bois.

Le silence revint, marqué seulement par la pluie et les gémissements des blessés. Roland compta les morts : trois. L'homme barbu, celui qu'il avait frappé au cou, et le garçon. L'archer respirait encore, inconscient.

Il se tourna vers Marguerite.

Elle était appuyée contre la porte du moulin, les bras croisés, le visage blême sous la capuche trempée. Elle ne le regardait pas.

« Combien de temps ? » demanda Roland.

« Depuis le début », dit-elle d'une voix éteinte. « Ils m'ont rattrapée une semaine avant l'abbaye. Ils m'ont dit que si je les menais à toi, ils laisseraient partir ma sœur. »

« Et tu les as crus ? »

Elle releva la tête, les yeux rouges mais secs. « J'ai cru qu'ils pourraient être meilleurs que l'évêque. C'était une erreur. »

Roland regarda le coffre dans ses mains. Une partie de lui voulait la tuer. Une partie plus froide, plus raisonnable, reconnaissait qu'elle n'avait été qu'un outil, jetable de chaque côté.

« Ta sœur », dit-il. « Elle est à Carcassonne ? »

« Le cachot de l'évêque. Avec l'autre. »

Roland s'arrêta. « L'autre ? »

Marguerite sembla se mordre la langue, mais elle était trop épuisée pour les mensonges. « La femme que vous cherchez. Isabelle de Clermont. Elle est dans le cachot voisin de ma sœur. Elles se parlent à travers le mur. »

Roland pensa au mot gravé dans le couvercle, à la croix d'argent qu'il portait autour du cou. « Que t'a dit ta sœur des Clermont ? »

Marguerite ouvrit la bouche, hésita, puis dit : « La fille de Clermont n'est pas prisonnière parce qu'elle a fait quelque chose de mal. Elle est prisonnière parce qu'elle sait ce que contient votre coffre. Elle sait comment l'ouvrir. »

Roland resta immobile, la pluie ruisselant de son visage. « Pourquoi l'évêque ne l'a-t-il pas tuée ? »

« Parce qu'elle refuse de parler. Et que les Clermont ont encore des alliés à Paris. Il ne peut pas la tuer sans provoquer une guerre. Mais il peut la faire souffrir jusqu'à ce qu'elle cède. »

Sous le coffre, profondément caché dans le bois, il sentit le poids de la croix d'argent. Une femme qu'il ne connaissait pas, prisonnière dans une ville qu'il avait fuie, détenait une partie de la réponse. Et il s'éloignait d'elle en direction de Paris.

« Viens », dit-il à Marguerite. « Je te laisse au prochain village avec de l'argent. Tu pourras aller chercher ta sœur. »

Elle cligna des yeux, incrédule. « Vous me laissez vivre ? »

« J'ai tué assez d'hommes aujourd'hui. » Il ramassa une bourse sur le corps de l'homme barbu et la lança à Marguerite. « Et si tu as encore quelque chose de vrai à me dire sur Isabelle de Clermont, c'est le moment. »

Marguerite prit la bourse, la tint contre sa poitrine, et regarda au loin, vers le nord.

« Elle m'a dit de te trouver, si jamais je te croisais », murmura-t-elle. « Elle m'a dit de te dire ceci, si tu prouvais que tu étais loyal. »

« Elle ne me connaît pas. »

« Elle connaissait votre frère. »

Le monde sembla s'arrêter. Roland n'avait pas entendu ce nom prononcé depuis cinq ans, depuis le siège de Cahors, depuis la nuit où il avait enterré le seul homme de sa famille qui avait cru en lui.

« Malo », souffla-t-il.

Marguerite hocha la tête. « Isabelle de Clermont était sa promise. Elle attend qu'on vienne la chercher. Elle attend que vous vous souveniez de votre parole. »

Le coffre semblait soudain plus lourd. Ce n'était plus seulement le fardeau d'un Templier mourant. C'était un serment fait à un frère enterré, une promesse traversant la mort, et le poids de tout ce qui n'avait pas été dit.