Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 8: The Hospitaller's Gambit
L’aube sur Toulouse était grise et lourde, une brume de fleuve qui rampait entre les toits comme un linceul. Roland avait passé la nuit adossé à un pilier du marché aux bestiaux, hors de vue des sergents, la douleur de ses pieds à vif pulsant à chaque battement de cœur. Il n’avait plus le coffre, plus d’amis, plus de cheval. Il ne lui restait que la promesse faite à Malo—et un bout d’étoffe beige, rêche sous ses doigts, arraché à la voleuse.
Il la trouva à l’aube, comme il le savait. Elle l’attendait sur le pont neuf qui enjambait la Garonne, le coffre posé entre eux comme une enclume entre deux forgerons. Elle était grande pour une femme, les épaules larges dessinées sous une cotte de bure, le visage dur sous un voile de voyage. Une épée longue pendait à sa hanche, et elle tenait la croix des Hospitaliers dans sa main gauche comme on tient un dé.
« Le coffre est à moi, » dit-elle.
Roland s’arrêta à une dizaine de pas. « Il est à moi. Je l’ai tiré des sables de la mort, il appartient à un homme que je dois rejoindre en Paris. »
« Ton homme est mort, ou près de l’être. » Elle rangea la croix dans sa ceinture d’un geste sec. « Je te propose une chose simple. Tu prends ton épée, je prends la mienne, et le vainqueur emporte le coffre. Peu de combats sont aussi clairs. »
Roland la regarda. Le vent du fleuve soulevait des mèches brunes sous son voile. Elle était sérieuse. Il la vit mesurer son visage, ses mains, la manière dont il tenait son poids sur ses talons. Elle attendait la rage, la précipitation, la fierté du soldat. C’était ce qu’elle aurait fait, elle, à sa place.
« Non, » dit-il.
Elle plissa les yeux. « Non ? »
« Je ne me bats pas pour du cuir et du parchemin. Et je ne me bats pas contre quelqu’un qui se présente à visage découvert. » Il fit un pas vers elle, lentement, les mains écartées. « Dis-moi ton nom, dis-moi pour qui tu portes cette croix, et dis-moi pourquoi tu as tué Jacques le drapier. Il était sans armes. »
Le silence entre eux fut long. La brume se déchira sur l’eau, et le soleil jaillit, soudain, comme s’il s’était caché pour les observer.
« Aelis, » dit-elle enfin. « Je porte la croix pour l’Ordre, mais je porte l’ordre du Saint-Père seul. Le drapier t’a trahi pour de l’argent, il aurait fait pareil pour n’importe qui. Ce que je transporte, ce n’est pas pour une maison, ni pour une couronne. »
Elle tapota le coffre du bout du pied.
« Ceci est une liste de dettes. Pas des nobles de province, non. Des prêts faits par les banques de Florence aux plus grands noms de France. Le roi, les ducs, les cardinaux. Si cette liste tombe dans les mains du Parlement, elle déclenche une guerre entre l’Église et le trône. Mon ordre veut l’éviter. »
Roland laissa ses mains retomber. La fatigue était un manteau de plomb sur ses épaules. « Le roi Philippe est en guerre avec le pape. Ce coffre est une étincelle pour cet incendie. »
« Oui. »
« Et tu veux la porter à qui ? À Rome ? »
« À Paris d’abord. Je connais des routes qui ne passent pas par les grands chemins. » Elle inclina la tête. « Tu es seul. Je suis seule. Tu connais quelqu’un qui peut ouvrir le coffre à Paris, ou tu le jurerais ? »
Roland pensa à Isabelle de Clermont, à la lettre de son frère mort, à la parole donnée au crépuscule d’un siège. Il la garda pour lui. « Non, » dit-il. « Je n’en connais pas. »
Aelis eut un sourire mince, sans chaleur. « Nous nous méfions l’un de l’autre. C’est sain. Je te propose ceci : nous marchons ensemble jusqu’à Montauban. Après Montauban, nous décidons. Tu gardes ton épée, je garde la mienne, et personne ne regarde l’autre dormir. »
Roland regarda le coffre. La croix d’argent qui portait la maison de Clermont était invisible, cachée dessous. Il se demanda ce que penserait Malo s’il le voyait là, négocier avec une voleuse qui avait tué un homme pour ce parchemin.
« Un jour, » dit-il. « Pas plus. Et si tu me trompes, je ne te permettrai pas un second coup. »
Elle haussa une épaule. « On prend ce qu’on obtient. »
Ils partirent en longeant le fleuve, évitant les postes de garde et les rues marchandes. Elle marchait vite, malgré le coffre sanglé sur son dos comme un guéridon de campagne, et son regard balayait les toits et les portes avec l’aplomb d’une habituée de la fuyance. Roland la regardait parfois sans qu’elle le voie, cherchant la fêlure, le mensonge, ce qui lui échapperait.
Elle avait dit « le pape ». Mais elle portait la croix des Hospitaliers, et les Hospitaliers haïssaient le pape presque autant que les Templiers. Dans ce royaume, tout se déguisait, y compris les croix.
Ils sortirent de Toulouse par une porte basse du côté est, vers les champs de céréales. Un soleil de plomb montait à présent, et les paysans levaient la tête à leur passage avec cette méfiance des gens qui voient trop de voyageurs armés. Roland observait les traces sur le chemin de terre : pas de chevaux récents, pas de patrouilles. Trop calme.
« Tu sens ça aussi ? » murmura Aelis d’une voix basse.
Il acquiesça. Depuis le pont, quelque chose les suivait. Pas les sergents du roi, bien trop bruyants. Non : une ombre intermittente, une silhouette qui bougeait en parallèle le long d’un fossé d’irrigation, puis disparaissait dans un épais taillis d’aubépine.
« Routiers, » dit-elle. « Je les connais, ils rôdent la nuit autour de Toulouse. Ils ont dû te voir au marché. »
« Ou voir la croix que tu as laissée dans ta fuite. »
Elle lui lança un regard de côté, acéré comme une lame. Le soleil rougissait le fossé quand la première flèche siffla, se ficha dans le sac de cuir à la hanche de Roland. La deuxième transperça le coffre, qui trembla sur le dos d’Aelis.
Une volée d’hommes sortit du taillis. Ils étaient six, brûlés, vêtus de haillons de fer, armés de haches et d’un vieil arc qu’un archer rebandait sous un orme. Ils venaient pour l’or, ou pour la croix, ou pour les deux.
« Après moi ! » cria Roland.
Il dégagea son épée d’un geste large, planta la pointe dans le premier homme qui s’avança—pas profondément, mais assez pour le jeter en arrière dans un buisson. Aelis défit le coffre et le posa à ses pieds d’un mouvement fluide, tira sa lame et se mit dos à lui, formant un cercle avec Roland.
Le combat fut bref, sale, sans gloire. Un routier s’écroula avec la gorge ouverte sous la garde d’Aelis. Un autre reçut l’épée de Roland entre les côtes et s’effondra en travers du chemin. Deux autres reculèrent en jurant, ramassant leurs morts.
Mais quand la poussière retomba, le coffre n’était plus là.
Roland se retourna, fouilla le chemin des yeux. Une silhouette courbée s’éloignait déjà vers une anse boueuse de la Garonne où était amarrée une barge de marchandises, poussant le coffre comme on pousse une charrette. Le sixième homme, qui n’avait pas combattu, s’était emparé de la proie pendant la mêlée.
Roland bondit. Ses pieds le brûlèrent, la terre crissa sous ses semelles lacérées, mais il ne sentait plus rien que l’urgence. Derrière lui, il entendit les pas d’Aelis qui courait pour suivre, son souffle court entre les dents.
L’homme atteignit l’embarcadère une seconde avant eux. Il jeta le coffre dans la barge, y sauta, et un batelier en capuche noire rompit l’amarre d’un coup de couteau. La barge s’éloigna dans le courant, rapide comme une couleuvre.
Roland ne s’arrêta pas. Il plongea dans l’eau du fleuve, qui lui monta aux cuisses puis aux épaules, et il attrapa le bord aval de la barge juste avant que le courant ne l’emporte. Une main se saisit de son poignet.
La main d’Aelis.
Elle était debout sur la poupe, la corde de rupture au poing, le visage couvert d’écume et de la même sueur que lui. Ses doigts étaient durs et calleux. « Monte, » dit-elle.
Roland s’hissa sur la planche. Devant eux, le batelier en capuche lâchait la barre et sortait un poignard des plis de sa houppelande. Roland tira son épée trempée. L’eau gouttait de la lame dans le soleil de midi.
« Le coffre est sur le pont, » dit Aelis, suivant son regard. « Mais l’homme qui l’a volé est reparti à la nage vers la rive nord. »
« Le batelier le suivait-il ? »
Il vit la question se glisser dans ses yeux comme une herbe sous une porte. Une ombre. Elle était peut-être ce qu’elle prétendait, ou peut-être le contraire. Mais elle venait de lui sauver la vie, et elle se tenait entre lui et le coffre, sur une barge qui descendait déjà le fleuve vers une direction qu’elle n’avait pas choisie.
Il ne savait pas si elle était une alliée ou un piège. Mais il savait une chose : elle ne l’aurait pas pris par la main pour le laisser tomber.
Il planta son épée dans une planche, s’accroupit devant le coffre. « Nous ne déciderons pas à Montauban, » dit-il. « Nous déciderons là où ce fleuve se jette. »
Aelis le regarda, puis ses épaules se relâchèrent d’un poil. Elle défit sa ceinture et s’accroupit en face de lui, à deux pas du corps du batelier qui les fixait, silencieux.
« Va pour ce fleuve, » dit-elle. « Pour l’instant. »