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Le Grand Livre des Ombres

Lire le chapitre 9: The River's Secret

L'eau de la Garonne clapotait contre la coque, un bruit régulier et presque apaisant. Roland s'adossa à des sacs de laine, la lame de son épée posée en travers des genoux. Le batelier, un homme au visage fermé et à la barbe grise, tenait la barre à la poupe, ses yeux toujours en mouvement entre la rive et ses deux passagers.

Aelis s'accroupit à quelques toises de lui, le coffre fermement calé entre eux deux. Elle retira ses gants de cuir et les replia soigneusement. Sa chevelure noire collait à son front ; la pluie de la matinée n'avait pas épargné le pont du bateau.

— Tu n'as pas posé de questions depuis Toulouse, dit-elle sans lever les yeux. Tu n'es pas du genre à te taire, capitaine. Alors demande.

Roland la regarda. Le soleil couchant dorait la ligne des collines à l'ouest.

— La croix des Hospitaliers, lâcha-t-il. Tu l'as laissée exprès chez le drapier. Comme une signature.

— Comme un reproche, corrigea-t-elle. Les Hospitaliers de Toulouse m'ont chassée de leur ordre il y a deux ans. Si le meurtre du drapier leur est attribué, leur réputation en prend un coup. Ce sont des créanciers, des prêteurs discrets, pas des chevaliers de combat. Mais qu'importe leur sort à présent.

— Tu es une espionne pour le Pape, alors ? Avoue-le.

Elle sourit du coin des lèvres, un sourire sans joie.

— Je suis une envoyée du pape Clément. Pas une nonne, pas une soldate. Une observatrice. Sa Sainteté craint que ce coffre ne contienne des documents qui éclabousseraient plusieurs cardinaux de sa propre cour.

Roland tourna son regard vers l'eau qui filait.

— Des registres d'usure, murmura-t-il.

— Plus que de l'usure. L'évêque de Narbonne espère que ce coffre, rendu à son légitime propriétaire, pourrait racheter ses dettes. Mais s'il tombe entre les mains des créanciers italiens, ceux-ci exigeront le remboursement intégral. Les dettes, capitaine, ne sont pas seulement monétaires. Elles sont politiques. Certains cardinaux de la cour d'Avignon doivent des fortunes aux Peruzzi et aux Bardi. Une seule dénonciation, et la moitié de la chrétienté s'effondre.

— Alors ce coffre est une arme. Une arme que nous transportons au fil de l'eau, à ciel ouvert, avec un batelier dont nous ne savons rien.

Aelis se releva et s'approcha de lui. Elle porta la main à la lame de son épée, la faisant glisser du bout de l'index.

— Et pourtant tu ne me l'as pas encore prise des mains pour la jeter à la rivière. Qu'est-ce qui te retient, Roland de Vienne ? Tu es un mercenaire, un homme qui a vendu sa lame à des seigneurs de moindre valeur. Pourquoi cette fidélité soudaine envers un coffre scellé ?

Il soutint son regard. Une brise fraîche remonta le fleuve, et il resserra sa cape déchirée sur ses épaules.

— C'était la promesse d'un ami mourant.

— Un ami ? Ou un frère ?

Il tressaillit. Elle remarqua la contraction involontaire de ses mâchoires.

— Les deux, dit-il. Cela revient au même.

Elle ne le quittait pas des yeux, comme une lectrice qui devine le mot suivant dans une phrase inachevée.

— Ton ami mort t'a confié ce coffre avec mission de le livrer à quelqu'un, à Paris ? Ou ailleurs ?

— Clermont. C'était le mot scellé dans le coffre, gravé si profondément dans le bois que je l'ai senti du doigt. Clermont.

— Clermont-Ferrand ? Clermont-l'Hérault ?

— Isabelle de Clermont.

Le nom tomba entre eux comme une pierre dans l'eau. Aelis resta immobile, mais ses doigts se crispèrent légèrement sur le fourreau de sa dague.

— Isabelle de Clermont est morte depuis trois ans, dit-elle. Noyée dans le Rhône, près de Lyon. Personne ne parle plus d'elle.

— Emprisonnée, corrigea Roland. Pas morte. Dans les geôles de l'évêque de Narbonne, à Carcassonne.

Aelis rit, un rire froid.

— Ton frère t'a menti, si c'est lui qui t'a révélé ce mensonge.

Roland se leva d'un bond, la main sur la poignée de son épée.

— Ne parle pas de mon frère comme si tu le connaissais.

— Je connais la réputation de Malo de Vienne. Un homme de confiance, un preux. Il a servi les Hospitaliers en Acre, avant la chute. Il n'aurait pas fait une telle confiance à toi si…

Elle s'interrompit, scrutant son visage.

— Tu ne sais pas tout de ta propre famille, fit-elle doucement. Ce coffre n'est pas seulement un registre de dettes. C'est un serment. Isabelle de Clermont n'est pas prisonnière de l'évêque, Roland. Elle est la détentrice du deuxième coffre, celui qui contient la clé du premier. Elle est vivante, mais elle est l'otage de quelqu'un d'autre.

Roland resta muet. Le batelier toussa à la poupe et tira sur un cordage.

L'air sentait la vase et le sel. Ils approchaient des faubourgs de Moissac, où quelques barques étaient amarrées devant une auberge au toit de chaume. Une femme vêtue d'un tablier essuyait des tonneaux sur un ponton.

— Nous descendons ici, déclara Aelis. J'ai besoin de voir quelqu'un.

Elle paya le batelier avec un denier d'argent, une pièce trop belle pour un homme de sa condition. L'homme la fit disparaître dans sa manche sans un mot, l'air presque offensé de n'avoir pas été volé.

Aelis mena Roland vers l'auberge, un bâtiment bas aux murs de torchis, l'enseigne un sanglier peint de travers. Elle poussa la porte sans hésiter. L'intérieur était sombre, une salle vide à cette heure, des tapis sur les murs et quelques bancs devant la cheminée.

— Ici, nous sommes loin des regards, dit-elle en s'asseyant. Personne ne nous connaît.

— Tu sembles bien connaître l'endroit.

— C'est mon métier, de connaître les routes infinies de ceux qui n'ont pas le droit de passer aux portes.

L'aubergiste arriva : un vieil homme à l'épaule cassée, une jambe traînante. Aelis lui commanda du pain, du vin et une carte.

— Une carte ? demanda-t-il avec un accent bâtard.

— Des routes. Des chemins de muletiers. Ceux dont personne ne parle dans les tavernes où l'on boit du vin français à pleine gorge.

L'homme la dévisagea un long moment, puis hocha la tête et disparut derrière un rideau de toile. Il revint avec un parchemin roulé, gras aux bords, que Aelis déplia sur la table.

Roland se pencha. Des lignes fines serpentaient à travers les montagnes de l'Aveyron et du Quercy, reliant des villages qui n'apparaissaient sur aucune carte officielle.

— Ce sont des routes du sel. Des contrebandiers. De Moissac, je connais le réseau jusqu'à Clermont passant par Figeac.

— Ta route nous mène vers le nord, mais Carcassonne est au sud, dit-il à voix basse.

Aelis releva les yeux vers lui, sa main posée sur le parchemin.

— Qui a dit que nous allions à Carcassonne ?

— Moi. Je n'ai pas traversé la moitié de la France pour livrer un coffre que je ne peux pas ouvrir. Si Isabelle de Clermont est la clé, c'est elle que je vais chercher.

Aelis referma ses doigts sur le bord du parchemin, puis le replia lentement, comme si elle prenait une décision.

— Alors nous irons à deux endroits, dit-elle. Nous livrerons le coffre à Paris, et nous ferons libérer Isabelle avant.

Un silence s'étira. Roland avala son vin d'un trait et reposa le gobelet.

— C'est un piège, dit-il. Il n'y a pas de chemin qui mène de Paris à Carcassonne sans passer par Narbonne.

— Alors nous trouverons un chemin neuf, capitaine. Celui-là même que les chasseurs ne connaissent pas.

Elle se pencha vers lui, et pour la première fois son masque de froideur glissa.

— Ton ami mort ne t'a pas livré le plus important, Roland de Vienne. Il existe un troisième coffre. Celui qui réunit les deux autres. Il est caché à Clermont-Ferrand, sous le crâne du saint précepteur, dans la chapelle souterraine. Malo le savait. Il l'a écrit dans sa dernière lettre au pape Clément.

Roland resta figé. La lettre. Une lettre de son frère, qu'il avait cru détruite dans les flammes du siège.

— Il avait écrit au Pape ?

— Une seule lettre, dit-elle. Datée du printemps dernier. Elle a été confiée à un messager qui n'est jamais arrivé à Avignon. Mais son contenu, lui, est arrivé par d'autres canaux.

Elle se redressa.

— Monte à la chambre, capitaine. Repose-toi. Nous partons au lever du jour. Et surtout, ne regarde pas le batelier dans les yeux quand nous remonterons à bord.

Elle tourna les talons et disparut dans l'ombre du couloir. L'aubergiste déposa un pain entier entre les mains de Roland, qui le regarda sans le voir.

Son frère avait écrit à Clément. Le même Clément que dénonçait Aelis. Et Aelis connaissait l'existence d'un troisième coffre qu'il n'avait jamais entendu mentionner. Ou bien elle mentait pour le garder en laisse, ou bien Malo lui avait caché plus que la simple nature de cette mission.

Dans son esprit, une certitude s'enracina comme un pieu : ce coffre, ces coffres, le menaient vers une vérité qui n'était pas celle de la finance. Les dettes de l'argent cachaient une dette plus ancienne, une dette de sang.

Il glissa son épée dans son fourreau et monta l'escalier. Dans la chambre du haut, il jeta un coup d'œil par la fenêtre. Le batelier avait tourné sa barque et remontait le courant vers Toulouse, ses épaules larges silhouette sombre contre le ciel rouge. Il ne les avait pas quittés du regard, lui non plus. Il avait entendu leur conversation, sans doute, chaque mot prononcé sur son pont.

Roland tira la linge jaunâtre pour se coucher. Sous son manteau, il traça des lignes imaginaires sur le bois du coffre : Moissac, Cahors, Figeac, Clermont. Et tout en bas, comme une tare, Carcassonne.

Ses pieds brûlaient encore. Mais la brûlure du doute, elle, était plus profonde.