Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 10: The Gale's Aftermath
La mer, enfin, se tut.
Le vent tomba comme un homme épuisé, et les vagues, hautes et luisantes quelques heures plus tôt, s’aplatirent en une houle longue et grasse. Le *Gilded Leviathan* roula mollement, ses voiles en lambeaux claquant contre les mâts avec une régularité de métronome brisé. Le ciel, lavé par la tempête, était d’un bleu cru, sans nuage, indifférent aux morts que les flots avaient pris.
Elias Hooke se tenait à la lisse bâbord, les mains encore gercées par le sel, l’esprit agité. Autour de lui, la coque portait les stigmates de la nuit : planches éclatées, cordages effilochés, le mât de misaine fêlé comme un os mal remis. Et le silence.
Un silence qui n’avait rien à voir avec le sommeil. Les hommes travaillaient, mais sans chants, sans jurons. Ils jetaient des regards vers la dunette, vers la porte de la cabine du capitaine, comme on regarde le refuge d’un serpent après l'avoir dérangé. La rumeur de l'or avait coulé dans leur sang plus profond que le sel. Elle ne se lavait pas.
Lars Johansson, un harponneur suédois taillé dans le chêne, les épaules encore ruisselantes d'eau, posa violemment sa lance sur le pont.
« Ce n'est pas une mer de baleines. »
Sa voix était basse, rocailleuse, à peine audible par-dessus le grincement du gréement. Mais elle porta. Les hommes du gaillard d'avant levèrent la tête.
Hooke se retourna lentement. « Nous avons dévié. La tempête nous a poussés au sud-est, Lars. Chasse demain. »
« Demain. » Le Suédois s'essuya le front d'un revers de manche. Ses yeux bleu pâle étaient durs. « Il n'y a pas de souffle de baleine à l'horizon. Pas une herbe de mer depuis deux jours. Le capitaine nous mène quelque part. Nous voulons savoir où. »
Il n'employait pas le singulier, mais le collectif. Hooke le vit : les hommes derrière Lars n'étaient plus un équipage, mais un public. Une assemblée. Le mot « mutinerie » ne fut pas prononcé, mais il flottait dans l'air marin, plus âpre que le goudron.
« Tu demandes le cap au capitaine ? » dit Hooke, la voix neutre. « Va frapper à sa porte. Il t'ouvrira. »
Lars pinça les lèvres. Il n'était pas homme à reculer. Il fit un pas vers la dunette.
La porte de la cabine s'ouvrit avant qu'il ne pose le pied sur la première marche. Le capitaine Vane apparut, la mâchoire serrée, un rouleau de parchemin dans la main comme un étendard. Il avait dû écouter. Il avait toujours écouté.
« Harponneur Johansson, » dit Vane, avec un calme effrayant. Son chapeau était absent, et ses cheveux blancs, plaqués par le sel, lui donnaient un air presque spectral. « Vous avez un grief à m'exposer ? »
Lars se campa, fier. « Nous voulons connaître le cap. La chasse est finie. La graisse est morte. Les hommes se demandent pourquoi nous allons si loin au sud. Il n'y a que l'océan et le diable, ici. »
Vane descendit une marche. Puis une autre. Il s'arrêta à un mètre du Suédois, petit homme en haillons devant une statue de granite.
« Le cap, » répéta Vane. « Le cap est vers le profit, pour votre prime. Le cap est vers la fin du voyage, pour votre solde. Le cap est celui qu'il faut, parce que je suis le capitaine. Maintenant, retournez à votre poste. »
Lars ne bougea pas. Il riva son regard à celui du capitaine, l'insolence plantée comme une flèche dans son silence.
Ce fut une erreur.
« Obadiah, » dit Vane sans hausser la voix.
Le harponneur noir apparut, immense, derrière l'épaule de Hooke. Il était pareil à son ombre, un bloc de muscles et de patience. Il saisit Lars par le col, sans hâte, et le tira vers le mât de misaine.
« Pour une insolence publique ? » s'exclama Lars, se débattant. « Pour une question ? »
Le capitaine Vane le dévisagea. « Pour avoir révélé ce que les hommes ne doivent pas entendre. » Il marqua un temps, puis, comme un après-coup, « Pour avoir troublé l'équipage le jour après une tempête où nous avons tous failli mourir. »
Le fouet apparut comme par magie entre les mains du bosco, Jenkins, un petit homme aux bras noueux qui avait dû le ranger à portée. Les hommes ne respiraient plus. On entendit le grincement du mât, le cri d'une mouette lointaine.
Lars fut lié au gréement. Sa chemise fut baissée, révélant un dos pâle et poilu, encore humide des embruns. Vane prit le fouet lui-même. Il le fit claquer en l'air, une fois.
Le premier sillon, au creux de l'omoplate gauche. Le sang parut une seconde plus tard. Lars ne cria pas. Il retint un souffle.
Hooke compta les coups. Douze. Il compta les secondes entre eux. Il compta les reflets du fer sur la lanière. Il regarda le dos du Suédois se déchirer comme un voile usé. L'homme ne cria pas. Mais un grognement sourd lui échappait à chaque impact, et ses mains, clouées au mât, se cramponnaient, les ongles labourant le bois.
À la fin, Jenkins détacha l'homme. Lars tomba à genoux, puis se releva seul, chancelant. Il fit face au capitaine, les yeux injectés de sang, mais il ne dit rien. Il ne s'excusa pas. Il ne promit rien.
Ce fut sa seule victoire.
« Jetez-le à la cale, » dit Vane. « Il reprendra le service quand il pourra marcher. »
Obadiah le prit par l'épaule et l'entraîna vers l'écoutille. Il passa près de Hooke, et le premier officier vit dans son regard une chose qui n'était pas de la compassion – oh, sans doute un peu – mais principalement une étincelle de calcul. Une prise de mesure. Il regardait le fléau du capitaine et évaluait sa fin.
La foule se dispersa en silence. Les hommes regagnèrent leurs postes, mais leurs yeux ne quittaient plus la dunette. Le soleil brillait, idiot, sur un pont rouge de sang.
Hooke resta face à la mer. Il avait mal pour Lars. Il avait honte de sa propre lâcheté. Ce n'était pas la peur qui l'avait retenu. C'était le visage de Silas, la veille, qui lui soufflait la mutinerie. C'était l'idée qu'un ordre qu'il ne soutenait pas était un ordre qu'il devait saper – mais pas encore. Pas avec la tempête derrière eux, la question du trésor entière, et le capitaine qui fondait des pièces d'or dans la nuit.
Mais quelque chose d'autre grattait en lui, plus profond que la loyauté.
Il se dirigea vers la cambuse, sans y être invité. Jollivet, le cuisinier, était là, tranchant un morceau de lard salé avec une lenteur calculée. Il leva la tête à l'arrivée du premier officier, un sourire de rat dans les yeux.
« On goûte ma soupe, monsieur Hooke ? »
« Je goûte autre chose. » Hooke s'accroupit devant lui, l'obligeant à le regarder de niveau. « Tu as parlé de l'or, hier. Tu as semé la graine, et elle a poussé en un fouet ce matin. »
Jollivet sourit, sectionnant un tendon. « Je n'ai fait que dire ce que j'ai vu. C'est moi, le cuisinier. Tout le monde passe par moi. Je ne juge pas. Je rapporte. »
« Tu rapportes à l'équipage, pas au capitaine. » Hooke le saisit par l'avant-bras, si fort que le couteau cliqueta. « Si tu sèmes encore une graine, je te ferai nouer à la vergue, et je te laisserai y cuire jusqu'à ce que les mouettes t'aient servi de dîner. Compris ? »
Le cuisinier soutint son regard une seconde. Il cligna, puis baissa les yeux. « Compris. »
Hooke le lâcha et sortit. Il n'était pas tranquille. La menace avait été faible, et le cuisinier tenace. La graine ne mourrait pas. Elle attendrait.
En remontant, il passa près de la sainte-barbe. Il entendit des voix. Celle du capitaine, et celle de Jenkins, le bosco. La porte était entrebâillée.
« … trop de traînards, disait Vane. Trop de bouches. Si la découverte du récif nous met à portée d'un autre point de terre, on ne peut pas se permettre un tiers de l'équipage divisé. »
La voix de Jenkins, mielleuse. « On les laisse dans une barque, capitaine ? On leur donne une chance ? »
Un rire sec. Sec, comme des os que l'on casse. « Une barque sans rames. Une chance, mais pas deux. Faites une liste des têtes qui suivent la voix de ce Suédois. Et celle du cuisinier. Je ne veux pas de juges à bord quand nous trouverons le corps du Christ. »
Hooke retint son souffle. Il voulut reculer, mais une planche craqua sous son talon. La voix s'interrompit. La porte s'ouvrit en grand.
Vane l'observait, une main sur la carte étalée, l'autre pliée dans son dos. Il ne dit rien. Il laissa le silence parler.
Hooke s'inclina légèrement. « Pardon, capitaine. Je cherchais un col solide pour la voile de misaine. Je repasserai. »
Il tourna les talons et s'éloigna, le cœur battant comme un tambour. Mais la chose la plus lourde ne pesait pas dans sa poitrine, mais dans la poche de sa veste : la boussole défectueuse qu'il avait prise dans le coffre à soufflets. Il l'avait comparée aux données du journal de bord le matin même.
Le récif du San Cristóbal n'était pas aux coordonnées tracées. Il était à quarante milles plus au sud. Hors de toute route connu, même pour les chasseurs. Le capitaine Vane projetait son or, et il projetait aussi l'abandon – l'élimination – de ceux qui ne lui seraient plus utiles.
Hooke n'avait pas fait un pas vers Silas. Pas encore. Mais ce soir-là, dans sa cabine, il sortit une feuille de parchemin vierge et commença à écrire des coordonnées qui pourraient appartenir à la tombe de deux navires.