Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 9: The Harpooner's Brother
L’air dans la cale sentait le fer rouillé et l’humidité, comme si le navire respirait par ses coutures. Hooke descendait l’échelle, les mains encore calleuses de la manœuvre des drisses, quand il entendit un bruit sourd contre les barils de goudron. Il s’arrêta, écouta. Le navire gémit. Puis, une voix.
— Je savais que vous viendriez, monsieur Hooke.
Obadiah émergea de l’ombre, sa silhouette massive barrant presque le passage. Le harponneur tenait un petit objet de cuivre dans sa paume, qu’il tournait et retournait comme un chapelet. Ses yeux clairs, d’ordinaire fixes et calmes, semblaient avoir perdu leur ancrage.
— On m’avait dit que vous descendiez souvent ici pour voir Primm, dit-il. J’ai attendu.
Hooke croisa les bras, sans se laisser déconcerter.
— Vous savez que la discipline interdit de s’attarder dans la cale sans ordre.
— La discipline, répéta Obadiah, le mot amer sur sa langue. Voilà un mot qui en a vu des vertes et des pas mûres, depuis qu’on a quitté Nantucket.
Il fit un pas en avant. Pas menaçant. Juste un homme qui cherche à parler.
— J’ai un frère, monsieur. Titus. Vous ne l’avez jamais connu.
Hooke sentit une pièce du puzzle se déplacer en lui, sans encore trouver sa place.
— Titus était gabier sur un navire marchand, il y a trois ans. Le Santa Catalina, chargé de sucre et de cuirs, en partance de Callao. Il n’est jamais arrivé aux îles Malouines. Disparu corps et biens. On a parlé d’écueils, de tempête. La compagnie a déclaré perte totale. Ma mère n’a jamais eu de réponse, ni même un effet personnel à se mettre sous la dent.
Il ouvrit sa main. L’objet de cuivre était une boucle de ceinturon, gravée d’un « T » griffé au poinçon.
— Je l’ai retrouvée dans la cambuse, il y a deux jours, dit-il. Primm l’avait mise de côté avec d’autres ferrailles. Il ne savait pas ce que c’était. Mais moi, je l’ai reconnue immédiatement. Mon frère la portait toujours.
Un silence s’installa entre eux, à peine troublé par le ressac de la houle contre la coque.
— Comment une boucle du Santa Catalina se trouverait-elle à bord du Gilded Leviathan, monsieur Hooke ? demanda doucement Obadiah. On ne m’a jamais dit que notre capitaine avait fait du commerce avec les épaves.
— Vous pensez que le capitaine sait où est passé votre frère ?
— Je pense que le capitaine sait beaucoup de choses qu’il ne dit pas. Et depuis que vous autres, officiers, vous vous parlez à voix basse, je me dis que je ne suis peut-être pas le seul à nourrir des soupçons.
Hooke s’adossa à un tonneau. La boucle luisait dans la pénombre, preuve muette d’un lien qu’il n’avait pas voulu voir. La chasse au San Cristóbal, la dette de Pratt, le faux manifeste, et maintenant un frère disparu sur une mer que Vane semblait connaître par cœur. L’écheveau se resserrait autour du cou du capitaine, mais aussi autour du sien.
— Votre frère servait sur la Santa Catalina, dit Hooke lentement. Et vous pensez que ce navire n’a pas coulé là où on l’a dit.
Obadiah hocha la tête.
— Titus avait une fiancée, à Montevideo. Elle a reçu une lettre de lui, datée de trois semaines après la date officielle du naufrage. Trois semaines, monsieur. J’ai vu la lettre de mes propres yeux. Il disait qu’ils avaient été retardés, qu’ils avaient dû se cacher d’une tempête, et qu’un navire les avait abordés avec des intentions peu amicales. Il disait… il disait qu’ils avaient été pris pour d’autres.
— Pris pour d’autres ?
— J’ai toujours pensé qu’on l’avait fait taire. Que celui qui avait abordé son navire avait ses raisons de ne laisser aucun témoin.
Obadiah remit la boucle dans sa poche, d’un geste lent, presque cérémonieux.
— Et puis je vous ai vus, vous et le capitaine, vous enfermer dans sa cabine comme deux conspirateurs. J’ai entendu des bribes, quand le vent portait, sur un trésor, un navire perdu. J’ai vu la carte, monsieur, celle qui ne figure pas dans le manifeste. On se dirige précisément vers les coordonnées où mon frère a disparu.
Hooke ne releva pas la tête. Son esprit travaillait vite, assemblait les angles. Le San Cristóbal, le Santa Catalina. Deux noms de saints, deux navires perdus, une même mer. Ce n’était pas une coïncidence. Et si l’un avait abordé l’autre ? Si le San Cristóbal avait pris la Santa Catalina pour une menace, ou pour une proie ?
— Vous pensez que votre frère est tombé sur le même écueil que celui que nous cherchons, dit-il prudemment.
— Je pense que mon frère a peut-être vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir. Et que celui qui commande ce navire-sabre-fantôme pourrait être le dernier homme qui a vu Titus vivant.
Obadiah leva les yeux vers les coutures du pont, comme s’il pouvait voir à travers le bois, vers la dunette.
— Je ne vous demande pas de me dire ce que le capitaine vous a juré. Je vous demande seulement de me dire si la recherche est personnelle pour lui. Si c’est la dette qui le mène, ou autre chose. Une expiation.
Hooke resta muet un long moment. L’image du capitaine Vane dans sa cabine, fondant des doublons dans le creuset, lui revint. La fièvre dans ses yeux quand il parlait du San Cristóbal. Ce mélange d’avidité et de peur, comme un homme qui cherche moins un trésor qu’une absolution.
— Je ne sais pas ce qui le mène, dit enfin Hooke. Mais je sais qu’il est prêt à nous mettre tous au fond de l’eau pour l’atteindre.
— Alors vous comprenez pourquoi je suis ici.
Il y eut un silence.
— Que comptez-vous faire, Obadiah ? demanda Hooke.
Le harponneur sourit faiblement.
— Ce que tout homme ferait à ma place : savoir la vérité. Et si le capitaine tient un fil qui mène à mon frère, je le suivrai jusqu’au bout. Même si je dois passer sur le corps de l’équipage pour le saisir.
Hooke sentit un frisson glacé lui parcourir la nuque, malgré la chaleur de la cale. Il y avait dans l’acier d’Obadiah une conviction que ni Silas, ni même Vane, ne possédaient. Celle d’un homme qui cherchait moins à gagner qu’à comprendre.
— Je ne vous demande pas de choisir votre camp, dit Obadiah, comme s’il lisait ses pensées. Je vous demande seulement de ne pas chercher à m’arrêter, quand l’heure viendra.
— L’heure de quoi ?
Obadiah ne répondit pas tout de suite. Il passa un pouce sur le bois du baril.
— L’heure où le capitaine devra répondre de ses actes. Que ce soit devant nous, ou devant une autre justice, je m’en fiche. Mais il répondra.
Il fit demi-tour, se dirigea vers l’échelle, puis s’arrêta.
— Vous savez, monsieur Hooke, j’ai passé douze ans à harponner des baleines. J’ai vu des cétacés poursuivre une vengeance contre un navire qui les avait blessés, des années durant. Les hommes croient que c’est de la haine. Moi, je crois que c’est de la mémoire. La mémoire qui ne lâche rien. Il y a des choses qu’on ne peut pas laisser couler au fond de l’eau.
Il gravit les premiers barreaux, puis se tourna une dernière fois, son visage dans une demi-ombre.
— Si votre serment vous empêche de parler, je comprendrai. Mais souvenez-vous d’une chose : Titus était un bon homme. Il n’a jamais fait de mal à personne. Si quelqu’un connaît la vérité sur sa disparition, il ne peut pas la garder sous clé éternellement. Même un verrou rouille, à force de recevoir du sel.
Il disparut par l’écoutille.
Hooke resta seul, le regard perdu sur les ombres mouvantes de la cale. Dans sa poitrine, le poids de son serment au capitaine lui sembla soudain plus lourd qu’une ancre. Il sortit le faux manifeste de sa poche, en relut les lignes, puis le replia lentement. La vérité, semblait-il, avait plus d’un visage, et chacun d’eux lui demandait quelque chose de différent.
La houle monta sous le navire, un prélude. Le ciel, dehors, devait être en train de se charger à nouveau. Il remit le manifeste dans sa veste et remonta vers le pont, laissant derrière lui le poids des secrets qui s’empilaient dans les entrailles du navire comme des cargaisons sans maître.
Dans sa cabine, il trouva une assiette de biscuit de mer à moitié entamée que Primm avait dû y laisser. Il s’assit sur sa couchette, sans toucher au pain, et demeura là, dans le crépuscule qui s’étirait sur le plancher, à écouter la coque travailler. Quelque part, au-dessus de lui, le capitaine Vane comptait ses lingots, et le cuisinier Jollivet semait ses grains de rumeur comme on sème du sel. Et lui, Elias Hooke, premier officier d’un navire qui n’avait pas de destination, se demandait ce qu’il resterait de son honneur quand toutes ces forces se rencontreraient enfin.
Il n’y eut pas de réponse. Seulement la mer, et son temps.