Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 13: Planks and Splinters
La tempête frappa sans crier gare, comme un coup de poing dans la gueule d’un ivrogne. Le ciel, clair une minute plus tôt, s’était déchiré en un mur gris-ardoise ; la pluie cinglait les plats que Jollivet et ses aides portaient encore en travers du pont, et dans le fracas de la toile qui claquait, un craquement sec monta de la lisse bâbord.
Hooke lâcha son écuelle. Le bol de soupe se brisa sur les planches, et déjà il courait vers l’avant, les pieds glissant sur le bois détrempé.
La chaloupe de bâbord pendait, son davier tordu comme un doigt cassé. Le choc de la lame contre la coque avait arraché deux membrures et fendu son bordé sur près de trois pieds. Une planche, arrachée net, dérivait déjà dans la houle.
« Amarre-la à l’arrière, ordonna Hooke à deux matelots hébétés. Saisissez ce que vous pouvez. »
Le capitaine Vane apparut à la dunette, la barbe hérissée de sel, les yeux balayant la scène avec une économie de mouvement qui en disait long sur sa priorité. Il ne regardait pas la chaloupe. Il regardait les visages des hommes qui s’attroupaient, dégoulinants, pour voir ce qui s’était brisé.
« Hooke. » Sa voix était un coup de fouet. « Repare cette embarcation. Jenkins, appelle les charpentiers. Je veux deux équipes. »
Silas se tenait contre le grand mât, les bras croisés, le torse nu malgré la pluie. Ses yeux suivirent le regard de Hooke sur la chaloupe, puis sur la mer, puis sur le ciel qui se refermait déjà. On ne voyait plus le trois-mâts en détresse signalé une heure plus tôt. Seulement cette houle en travers, cette sale mer qui bouillonnait.
« Belle charogne, lança Silas assez fort pour être entendu des deux groupes. Une chaloupe de moins, c’est une raison de moins de continuer vers le sud. On devrait la laisser tomber et faire route vers les bancs de baleines. »
Lars, le dos encore marqué par les lanières du chat à neuf queues, hocha lentement la tête sur le gaillard d’avant. Ses yeux brillaient dans la pénombre comme des pièces de cuivre.
Hooke entreprit de dégager le bordé fendu, tenant lui-même l’étançon pendant que deux charpentiers ajustaient une pièce de frêne de réserve. Le bois gémissait sous ses doigts. Les planches étaient bonnes, les clous de cuivre sains, mais chaque minute passée ici était une minute perdue.
« Tu les entends ? chuchota le contremaître Hakes à son oreille en passant une cheville. Ils chantent déjà leur putain de refrain. »
Au-dessus du bruit de la pluie, montait d’abord un murmure, puis une voix claire, puis tout l’équipage de l’avant qui reprenait en chœur :
« L’or est là, sous le pont, Qui fond comme du lard, Mais le capitaine ment, Et la mer prend sa part. »
Jollivet, près du fourneau renversé, ne chantait pas. Il regardait Hooke droit dans les yeux, comme pour dire : *Je ne t’ai rien demandé de cacher.*
Hooke enfonça une cheville de plus, chaque coup de maillet sonnant contre la coque comme un glas. La chaloupe tiendrait. Une bête bâtarde mais flottante. Il le dit aux charpentiers, puis se releva, l’eau ruisselant dans son col de toile.
Un coup sourd le fit pivoter. Derrière lui, deux hommes de Silas venaient de détacher le palan de la chaloupe réparée, la laissant retomber d’un pouce sur la lisse. Un troisième soulevait déjà une hache à tête plate.
« Vous touchez encore à cette embarcation, dit Hooke, et je jure devant Dieu que je vous fais passer par-dessus bord. »
Le silence tomba, terrible. La pluie seule répondit.
Silas s’avança, les mains ouvertes, l’air presque bonhomme. Son ombre s’étira sur le pont mouillé quand la lumière du ciel reparut un instant.
« Pas de menace, monsieur Hooke. Simplement une conversation entre marins. » Il désigna la chaloupe. « À quoi sert-elle, si nous fuyons vers un point qui n’existe pas ? Tu as vu les cartes. Le capitaine les a falsifiées. Même l’écriture de la longitude a été grattée. »
« Je n’ai vu que ce que j’ai vu. »
« Tu sais ce que j’ai vu, moi ? reprit Silas, marquant chaque mot. J’ai vu cet homme monter vers le sud avec un équipage affamé, une soute à huile vide, et un secret fondu au fond d’un creuset. Il n’y a pas de baleines là-bas. Il n’y a que sa chimère. Et nos os, si nous l’écoutons. »
Obadiah n’avait pas bougé du pied de l’échelle de la dunette. Ses mains pendaient calmement ; son visage n’exprimait rien. Mais il bougea d’un pas pour se placer entre Silas et Hooke, sans le toucher, sans parler. Un simple repositionnement de poids, comme un homme qui choisit son flanc.
« Allons, lâcha un des gabiers d’avant, sans s’adresser à personne. Il parle comme si l’or était son frère. On veut pas de ta chanson, Silas. On veut du lard et du rhum. »
« On aura du rhum, promit Silas. Quand on fera route vers la pêche. Fini la mer vide, les supplices, les morts d’avance. Qui est avec moi ? »
Le mouvement partit de tribord. Deux hommes, puis quatre, puis une demi-douzaine du gaillard d’avant vinrent se planter derrière Silas comme des pieux. Lars s’y glissa en silence, le dos ruisselant de sang mêlé d’eau. Jollivet demeura immobile entre deux groupes, une casserole foncée à la main, incapable de choisir.
Hooke vit la séparation en direct, la césure du navire qui se décidait non pas dans les mots mais dans les pieds.
« Posez les mains sur ce palan, dit-il d’une voix égale, et ce sera fini pour vous. Vous connaissez la discipline. »
Silas rit, sans chaleur. « Tu nous menaces du fouet ? C’est tout ce qui te reste ? »
« Non. »
Hooke porta la main à sa ceinture et en tira le pistolet de bord que Vane lui avait confié pendant la réparation, l’arme courte et grasse de graisse. Il en arma le chien, un geste lent qui résonna dans le silence revenu entre deux rafales.
« Je ne menace plus, dit-il. Premier homme qui s’approche de cette chaloupe, je lui fais sauter une moitié de crâne, et il finira ses jours à servir de poisson. »
Le canon désignait Silas, mais le regard de Hooke balayait tous les hommes, sans exception, y compris Obadiah, y compris Hakes, y compris Jollivet.
On n’entendit plus que le vent et la mer qui cognait la coque. Un craquement régulier, inhabituel, monta de la cale : la pompe commençait à travailler.
Silas recula d’un pas, puis d’un autre. Son sourire ne tenait plus.
« Vous l’avez entendu, dit-il aux hommes derrière lui, assez fort pour que Vane, sur la dunette, ne perde rien. Le second a choisi son camp. Plus il faut choisir le nôtre. »
Il tourna les talons et descendit vers la batterie. Ses partisans le suivirent un à un, sans regarder Hooke.
Le pistolet resta levé une seconde de plus, deux, puis Hooke rabattit le chien et le remit sous son caban avec une lenteur de somnambule. Il avait les mains trempées, non de pluie mais de sueur.
Derrière lui, Obadiah se pencha, si près que son souffle chaula l’oreille de Hooke :
« Tu viens de leur acheter un peu de temps. Pas nous. Toi aussi, tu as montré ta main. »
Vane descendit de la dunette sans un mot et jeta un coup d’œil à la chaloupe entravée, puis au pistolet rentré dans la ceinture de Hooke.
Le capitaine se pencha à son tour, la voix aussi douce qu’une lame qu’on glisse hors de son fourreau.
« Bien joué, monsieur Hooke. Mais je vous préviens : une fois que vous avez sorti une arme devant l’équipage, vous n’avez plus le droit d’hésiter. Vous êtes, à compter d’aujourd’hui, du côté du sang. »
Il tourna les talons et laissa Hooke seul sous la pluie, pistolet contre la cuisse, chaloupe brisée dans son dos, et l’océan qui se refermait de toutes parts sur un équipage à moitié fendu.
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