Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 15: The Rationing
La cloche du quart de nuit sonnait encore dans sa tête quand Hooke posa le pied sur le pont trempé. L'aube n'était qu'une pâleur grise à l'est, et le *Gilded Leviathan* roulait mollement sur une houle résiduelle, comme une bête épuisée. Silas se tenait près du gaillard d'avant, les mains croisées dans le dos, le regard posé sur Hooke avec une insistance qui ne promettait rien de bon.
— Monsieur le premier maître, lança-t-il assez fort pour être entendu des hommes à la manœuvre. Les barils d'eau sont à moitié vides. La farine moisit dans le fond, et le sel a pris l'humidité. On tient deux semaines, pas plus, à ration complète.
Hooke s'avança, conscient des regards braqués sur lui. Depuis le coup de pistolet, chaque pas qu'il faisait sur ce navire était pesé, jugé.
— Le capitaine en a décidé autrement, dit-il simplement.
Le grincement de la porte de la dunette leur parvint avant que Vane n'apparaisse, sanglé dans sa redingote bleue, le visage fermé comme un coffre. Il descendit l'échelle avec une lenteur calculée, s'arrêta à mi-chemin pour toiser l'équipage assemblé.
— À partir de ce midi, annonça-t-il sans préambule, demi-ration de biscuits, quart de viande salée, moitié d'eau. Les novices passeront en second. Le reste suivra.
Un murmure courut le long du pont, semblable au grondement lointain d'un ressac.
— Et la chasse ? demanda Lars, la voix rauque, sa main encore crispée sur la cicatrice que le chat à neuf queues lui avait laissée dans le dos.
— La chasse est suspendue, répondit Vane. Nous poursuivons notre route.
Il n'en dit pas plus. Il rentra dans sa cabine, laissant derrière lui une onde de mutisme hostile. Hooke serra la mâchoire. Il savait que Vane jouait avec le feu. Chaque jour passé à naviguer vers le sud, loin des routes de baleines, rapprochait l'équipage du point de rupture.
Il se dirigea vers l'écoutille principale pour inspecter l'état de la soute, sa lampe à huile jetant une lueur jaune sur les planches suintantes. Les barils d'eau étaient rangés en piles le long de la cloison, mais il remarqua bientôt que plusieurs d'entre eux portaient des marques récentes au couteau sur leurs cercles de bois. Il s'approcha, posa la main sur l'un d'eux. Le bouchon semblait avoir été retiré, puis remis à la hâte.
Il compta silencieusement. Sept barils sur quarante. Une main avait dû s'activer la nuit, pendant que le quart dormait.
— Cachez-vous quelque chose, monsieur Hooke ?
La voix de l'Obadiah semblait surgir des ombres. Le harponneur se tenait entre deux piles de cordages, son visage taillé dans le roc à peine éclairé par la lampe.
— Quelqu'un a siphonné l'eau douce, dit Hooke en se relevant lentement. Pas pour boire. Pour la jeter.
Obadiah demeura immobile un long moment, puis il traversa la soute et s'accroupit près d'un tonneau ouvert. Son doigt suivit une éclaboussure sur le bois.
— On ne jette pas l'eau par maladresse, murmura-t-il. On la jette quand on veut forcer le capitaine à faire demi-tour.
Sa voix s'était faite basse, presque complice.
— Ceux qui savent ce que Vane poursuit préfèrent la soif à l'or maudit.
Hooke passa la main sur sa nuque. La sueur y collait malgré le froid de la cale. Il pensa à la carte dissimulée dans sa cabine, aux coordonnées réelles du *San Cristóbal*, à quarante milles plus au sud que ce que Vane avait prétendu. S'il ne disait rien, l'équipage mourrait de soif avant de voir la moindre pépite. S'il parlait, il livrait la vie de Silas et de ses partisans à la lame du capitaine.
— Garde les yeux ouverts, dit-il enfin à Obadiah. Mais ne touche à rien.
Il remonta sur le pont. Le soleil était plus haut à présent, mais l'air restait lourd et sans vent. Les hommes vaquaient à leurs tâches avec une lenteur maussade, les regards mauvais. Silas discutait à voix basse avec Lars près du cabestan. En apercevant Hooke, il hocha la tête, un geste presque amical, et ce simple signe mit Hooke mal à l'aise.
Le premier maître arpenta le pont, passa près du rouf, s'accroupit pour vérifier l'état d'un cordage près du bastingage. C'est là qu'il l'entendit.
Un sifflement. Léger, presque noyé dans le grincement des poulies, mais distinct. Il se figea. Le son venait de sous le pont, quelque part près de la cambuse. Il descendit l'échelle qui menait à l'entre-deux, la lampe baissée pour ne pas trahir sa présence.
La voix basse lui parvint d'abord, un murmure rauque, accompagnée par le grattement régulier d'un couteau sur du bois.
— … il croit qu'il est le seul à savoir où elle repose. Mais les marées causent entre elles. Les épaves aussi.
Hooke retint son souffle. Il distingua une silhouette accroupie sous une pile de vieilles voiles, dos tourné. L'homme travaillait sur une caisse de biscuits, y découpant quelque chose avec une précision étrange.
— C'est une jolie cachette, monsieur le premier maître, reprit la voix sans que l'homme ne tourne la tête. Mais vous feriez mieux de verrouiller votre carte à double tour. Il y a des rats sur ce navire qui rongent le papier plus vite que la farine.
Le siffleur se retourna enfin. Un visage qu'Hooke connaissait sans le connaître : une balafre ancienne lui fendait la lèvre supérieure, et ses yeux étaient d'un bleu si pâle qu'ils semblaient dépourvus d'iris.
— On m'appelle le Siffleur, dit l'homme en se relevant lentement, son couteau disparaissant dans sa ceinture. J'ai navigué sur beaucoup de navires, dont certains qui cherchaient ce que vous cherchez, vous et votre capitaine.
Sa main désigna le plafond de bois, vers la dunette.
— Je connaissais un homme qui disait avoir vu le *San Cristóbal* par le travers, un jour de brouillard. Il disait qu'elle brillait la nuit, là où le gouvernail était resté coincé.
Le Siffleur fit un pas vers Hooke, baissant la voix encore d'un cran.
— Mais il disait surtout que le trésor ne gisait pas là où les cartes officielles le prétendaient. Quarante milles plus au sud, il l'avait entendu dire. Exactement quarante.
Un long silence s'installa entre eux, troublé seulement par le clapotis du bateau contre la coque. Hooke sentait son pouls battre dans sa gorge. Personne, hormis Vane et lui, ne connaissait ces quatre-vingts milles de différence. Pourtant, cet homme venait de prononcer le chiffre exact, comme un coup de semonce.
— Qui vous a envoyé ? demanda Hooke d'une voix qu'il aurait voulue plus ferme.
Le Siffleur haussa les épaules.
— Personne. Des hommes aussi meurent de soif. Je me suis juste dit qu'une alliance avec celui qui retient les cartes valait mieux qu'une rixe avec des marins affamés.
Il recula d'un pas, souleva la caisse de biscuits sur laquelle il travaillait. Dessous, la planche était soigneusement découpée sur trois côtés, révélant une cavité sombre.
— Mais je me suis aussi dit que si les cartes venaient à brûler, ce serait plus facile de faire entendre raison à un capitaine qui n'a plus que de l'eau de mer à distribuer.
Hooke saisit l'homme par le col, mais le Siffleur ne cilla pas. Il soutint son regard avec un calme presque dérangeant.
— Menacer de détruire la carte, c'est menacer de détruire la seule raison pour laquelle on ne s'est pas déjà entretués sur ce pont, siffla Hooke entre ses dents.
Le Siffleur sourit lentement, une expression qui ne touchait pas ses yeux.
— Exactement. Et c'est bien pour ça que je voulais vous voir, monsieur Hooke. Avant que quelqu'un d'autre n'y pense.
Il dégagea doucement son col des doigts du premier maître, remit la caisse en place, et s'effaça dans l'ombre de la cale, laissant Hooke seul avec sa lampe, le cœur serré par une certitude nouvelle : la conspiration avait désormais un visage qu'il n'avait pas prévu, et ce visage souriait.
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