Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 16: The Whistler
La lampe à huile vacillait dans la cale, projetant des ombres mouvantes sur les barriques de biscuit de mer. Le saboteur avait disparu comme par enchantement, ne laissant derrière lui qu'une corde fraîchement coupée et une odeur de goudron qui ne venait d'aucun joint étanche. Hooke passa la main sur la tranche de la corde, l'examina, puis la laissa retomber. Quelqu'un voulait que le gréement cède au mauvais moment. Mais qui ? Les factions s'étaient durcies depuis l'incident du pont, et chaque homme à bord portait à présent un masque.
Il remonta sur le pont dans la nuit froide. Les étoiles étaient hautes, la mer plate comme un miroir d'encre. Un silence inhabituel régnait, troué par le grincement régulier de la coque et le claquement mat des voiles. C'est alors qu'il l'entendit pour la première fois.
Un sifflement.
Pas un air de marin, ni une mélodie de gaillard d'avant — une succession de notes légères, presque imperceptibles, qui semblaient flotter sur le vent comme un message codé. Hooke se retourna. Au pied du grand mât, adossé à un rouleau de cordage, un homme qu'il ne reconnut pas d'abord tenait une aiguille à voile et semblait repriser un morceau de toile sans même y jeter un œil.
L'homme leva les yeux. Un visage étroit, buriné, des yeux clairs comme de l'eau de cale. Il ne s'arrêta pas de siffler en voyant Hooke, mais modula sa chanson, comme pour l'inviter à approcher.
— Tu t'y connais en oiseaux, second ? dit-il avec un accent qu'Hooke ne put situer.
— Pas particulièrement.
— Les albatros, si. Ils savent où sont les épaves. Ils se nourrissent des âmes qui restent sous l'eau.
Hooke s'accroupit près de lui. L'homme puait le sel et le vieux cuir. Il n'avait pas croisé ce visage au rassemblement de quart, il en aurait juré.
— Tu n'étais pas sur le rôle d'équipage au départ de Nantucket.
— On m'a embarqué à Repentigny, deux jours avant le début du voyage. Le capitaine Vane avait besoin d'un homme qui connaissait les canaux du Sud.
— Et tu les connais ?
— Je connais surtout les choses qu'on ne met pas sur les cartes. Les choses qu'un capitaine croit être seul à savoir.
Le sifflement reprit, plus bas, presque un murmure. Hooke sentit une piqûre de méfiance traverser son échine. Ce type en savait trop, ou en disait trop volontiers. Dans ce monde de confessions murmurées à l'abri des mâts, trop parler était déjà une trahison.
— Qu'est-ce que tu prétends savoir ? demanda Hooke.
L'homme posa son aiguille et le regarda droit dans les yeux.
— Le *San Cristóbal*, tu veux dire ? Je peux te l'amener sans que Vane ait besoin de sortir ses cartes. J'ai navigué sur ces fonds-là avec un négrier, il y a huit ans. J'ai vu de mes yeux la mâture de cette coque dorée s'enfoncer sous les vagues.
— On raconte beaucoup de choses sur cette mer.
— On raconte aussi que le premier officier du *Gilded Leviathan* a des calculs secrets dans sa cabine. Que les chiffres qu'il a obtenus ne figurent nulle part sur le livre de bord officiel du capitaine.
Hooke se figea. Une main de fer lui serra la gorge — pas un péril, mais la surprise. Personne n'était censé savoir pour ses relevés. Le seul homme qui les avait vus était Obadiah. Et Obadiah était mort de ne pas savoir rester discret.
— Qui t'envoie ? demanda-t-il d'une voix basse, presque un crachat.
— Celui qui t'a vu tirer ton pistolet à midi, et comprendre que tu as juré fidélité à une tombe. Silas veut retrouver le navire. Pas pour la colonie dorée de Vane, mais pour rentrer chez lui, avec l'argent ou sans. Il veut que je t'indique la position réelle, celle que les cartes n'osent avouer.
Hooke se releva d'un coup sec. Il contempla l'homme un long moment, les mâchoires serrées.
— Tu veux diviser l'équipage pour le compte d'un quartier-maître qui n'a pas encore prouvé qu'il savait tenir un sextant, pendant qu'on est à trois semaines de navigation du seul port qui nous accepterait ?
Le Whistler sourit, un sourire qui n'engageait que ses dents.
— Je ne divise pas, second. Je réunis. Le capitaine Vane a un secret que tu ignores encore. Veux-tu le connaître avant qu'il ne soit trop tard ?
Le vent se leva soudain, claquant une écoute contre le mât. Hooke chercha des yeux le gaillard d'avant, là où dormaient les hommes de Silas. Dans la pénombre, il crut distinguer une silhouette qui se retirait — maigre, grande, familière. Lars, sans doute. Le Whistler n'était qu'une courroie. Une voix chargée de casser en deux la loyauté déjà fragile du navire.
— Parle vite, ou je te fais jeter dans la cale à glands.
— Le capitaine Vane ne cherche pas le *San Cristóbal* parce qu'il est endetté. Il l'a déjà trouvé, il y a six ans, sur la route du cap de Bonne-Espérance. C'est lui qui l'a sabordé.
Le silence qui suivit fut plus lourd que le poids d'une ancre dans la vase. Hooke respira lentement, comme on avale son propre étonnement.
— Tu racontes des sornettes.
— Demande-lui pourquoi il garde dans sa cabine un bout de carène peint à l'or. Demande-lui pourquoi le seul plan de navigation qu'il te confie porte les traces d'un coup de raspailleur sur les mêmes chiffres qu'il t'a montrés hier.
— Comment pourrais-tu savoir tout ça, si tu n'étais pas à bord la semaine dernière ?
— Parce que j'étais à bord du *Meridian*, le baleinier qui l'a recueilli, lui et un autre survivant, quand ils ont coulé le *San Cristóbal* à la dynamite pour que personne ne revendique jamais sa cargaison. L'autre survivant, c'était mon frère. Et le lendemain de la rencontre, on a retrouvé mon frère au fond de la mer avec une balle dans la nuque.
Le sifflement reprit, plus strident cette fois, enjoué presque. Dans la lueur des lanternes, Hooke vit les doigts du Whistler trembler légèrement, comme si la colère y coulait encore.
— Je suis pas un espion de Silas, second. Je suis un vengeur. Et quand j'aurai mené cet équipage à l'or du *San Cristóbal*, ce sera le procès du capitaine qui t'attendra à terre. Pas un sifflet.
Hooke se tourna, cherchant la boussole du gaillard, la rassurante lecture des points cardinaux dans ce discours chargé de poison. Le Whistler ne bougea pas. Mais sa dernière phrase avait la consistance d'une lame qu'on sort sous la table, juste au moment où l'on croyait le dîner fini.
— Demande-lui pourquoi le nom de ton Obadiah est gravé sur une des pièces d'or qu'il transporte dans son coffre mal dissimulé. Et demande-toi ce qui est arrivé à celui qui l'avait.
La voix du Whistler tomba dans la nuit comme un poids mort. Hooke fit trois pas, puis s'arrêta. Le frère d'Obadiah. Les calculs sur la vraie position. Le navire d'or et de sang. Tout se nouait comme un nœud marin qu'il n'arrivait plus à défaire.
Il retourna vers sa cabine sans un mot de plus. Derrière lui, le sifflement reprit, plus bas, plus rythmé — couronné des mélodies d'un requiem pour ceux qu'on avait déjà tués pour l'or.
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