Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 18: The Island of Bones
L’ancre mordit le fond à la première tentative, grattant sur du roche avant de se loger dans une faille. Le grincement de la chaîne se répercuta le long de la coque comme un râle. Le *Gilded Leviathan* s’immobilisa, ses voiles serrées, son mât penché vers l’île comme un doigt accusateur.
L’île se dressait devant eux, noire et nue, une masse de basalte et d’ossements. Des ribambelles d’oiseaux marins tournoyaient au-dessus des falaises, leurs cris perçant le brouillard, et sur la grève blanchâtre — non pas du sable, mais des débris, des os brisés, des fragments de coque — la mer vomissait des planches grises et des cordages verdâtres.
Hooke resta près du bastingage, les mains serrées sur le bois, les yeux fixés sur ce qui demeurait de la *San Cristóbal*.
Elle gisait à demi échouée, sa carcasse cassée en deux au niveau de la quille, sa poupe dressée vers le ciel comme une main qui implore. Des algues pendaient de ses membrures, et le pont, là où il n’avait pas été défoncé, portait encore des traces de peinture dorée sous la moisissure. Trois squelettes — ou ce qui en restait — étaient éparpillés sur la plage, leurs os blanchis et roulés par les marées hautes, leurs crânes retournés vers le navire, comme s’ils gardaient encore ce qu’ils n’avaient pu emporter.
Le capitaine Vane se tenait à la proue, immobile, les mains dans le dos. Il ne regardait pas l’épave. Il regardait l’île. Son visage était fermé, mais Hooke vit ses mâchoires se serrer.
« Des hommes à terre », ordonna Vane, sans se tourner. « Hooke, vous m’accompagnez. Silence, vous resterez avec le navire et cinq hommes armés. Personne ne descend sans mon ordre. »
Silas, la barbe humide de brouillard, s’appuya contre la rambarde. « Et que cherchons-nous exactement, capitaine ? Des os ? »
Vane le regarda enfin, longuement. « La cargaison. » Il se tourna vers Hooke. « Venez. »
La chaloupe les déposa sur la grève dans un frottement de quille contre les os. Hooke sauta le premier, ses bottes s’enfonçant dans un mélange de gravier et de fragments de côtes. L’odeur était âcre, salée, mêlée de décomposition ancienne — une affaire de temps, pas de récence.
Derrière lui, Obadiah poussa la chaloupe plus haut sur la plage, son regard scrutant déjà les squelettes. Il s’accroupit près du plus grand, retourna le crâne, passa ses doigts sur l’os de la mâchoire.
« Broyé », murmura-t-il. « Celui-là, il a été pris dans les câbles quand la coque s’est retournée. Les autres… » Il se releva, indiquant un petit tas d’os près d’un rocher. « Ceux-là sont complets, presque rangés. On ne meurt pas comme ça. On attend. »
Hooke acquiesça d’un signe de tête. Le capitaine Vane marchait déjà vers l’épave, ses pas rapides et réguliers sur les débris, ignorant les os comme on ignore les meubles d’une pièce que l’on connaît trop bien. Hooke le rattrapa au pied de la coque.
Le flanc du navire fendu ouvrait une caverne d’ombre, une sente d’humidité lourde dégoulinant le long des lattes pourries. Hooke passa le premier, son lanterne à bout de bras.
L’intérieur de la *San Cristóbal* n’avait rien d’un trésor. La cale était défoncée par les rochers qui avaient éventré la coque, et la marée montante avait fait son travail : elle avait tout recouvert, tout pourri, tout strié de sel. Des barils éventrés, des cordages ruisselants, des caisses éclatées dont le contenu sanglait sous des moisissures noires. Pas une once d’or. Pas une pièce.
Hooke fit jouer la lumière sur les parois, comptant silencieusement les caisses, les tonneaux, les traces d’écriture espagnole à moitié effacées sur des documents décomposés, collés à la coque comme des peaux mortes.
« Capitaine. » Sa voix résonnait étrangement sous les planches. « Il n’y a rien, ici. »
Vane était entré derrière lui, la lanterne basse, ses yeux balayant la cale avec une méthode pathologique. Il passa devant Hooke, contourna une poutre effondrée, et fouilla du bout de sa botte ce qui restait d’un coffre de cabine, son bois fendu par la roche et l’eau.
Il resta un long moment sans parler. Dehors, les cris des oiseaux semblaient venir d’une autre époque.
« L’or n’est pas sur l’épave, dit enfin Vane. Je le savais. »
Hooke cilla. « Vous le saviez ? »
« L’épave n’est jamais qu’un tombeau. » Vane leva la lanterne, éclairant les planches du plafond effondré, où une trace noire ne ressemblait pas à de la moisissure — moins organique, plus régulière. « Ceux qui l’ont échouée ici ont débarqué la cargaison. Ils ont creusé, caché, puis ils sont morts sur cette plage. La question est où. »
Hooke ne répondit pas immédiatement. Il regardait le dos du capitaine, le poids de ses épaules, et un froid coupait à travers l’humidité de la cale.
« Vous auriez pu m’en parler avant. » Sa voix était plate. « Vous auriez pu me dire que nous cherchions une cache, pas une épave. »
« Et vous auriez moins bien navigué ? » Vane se retourna, ses traits tirés dans la pénombre. « Nous y sommes. C’est tout ce qui compte. »
Hooke avala. Il pensa au Whistler, immobile en haut du pont depuis l’apparition de l’île, comme un homme qui reconnaît sa maison de loin. Il pensa à la log falsifiée, à l’île émergeant des brumes là où nul n’aurait dû se trouver.
« Capitaine, dit-il doucement. Cette île… Ce n’est pas votre route. »
Vane le regarda un long moment. Le bruit de l’eau dans la coque trouée, le grincement des os roulés sur la grève par la mer montante, remplissaient le silence.
« Non, reconnut Vane. Ce n’est pas ma route. Mais c’est la leur. » Il désigna la plage. « Ceux d’avant. Ceux qui ont pris le premier bateau. » Sa voix se fit plus basse, presque confidentielle. « La San Cristóbal n’est pas leur naufrage. C’est leur cachette. »
Il s’approcha de Hooke, les lanternes presque superposées, leurs lumières se fondant en une seule flamme vacillante.
« Et quelqu’un à bord le savait avant moi, dit-il. Quelqu’un qui vous attend, là-haut. » Il pointa le ciel, au-delà des planches, en direction du pont. « Ce siffleur. Il connaissait ces coordonnées. Il connaissait les faux. Il nous mène quelque part. Je veux savoir où. »
Dans l’obscurité de la cale, les ombres s’allongeant contre les flancs ruisselants de la *San Cristóbal*, Hooke perçut le poids de la décision qui lui était tue. Le capitaine ne savait pas tout. Il ne savait pas où était l’or. Il ne savait pas pourquoi le Whistler connaissait cette île. Il ne savait même pas qui avait falsifié le livre de bord.
Il ne savait qu’une seule chose avec certitude : il avait besoin de Hooke. Et Hooke, au fond de sa conscience, regardait la plage d’os et se demandait combien de membres d’équipage avaient partagé le sort de ceux-là — attendre sur une grève déserte que leur capitaine décide de revenir.
Il sortit de la cale le premier, retrouvant la lumière grise du matin, et croisa le regard d’Obadiah qui attendait près de la chaloupe, les mains sur les hanches.
« Alors ? » demanda Obadiah.
Hooke regarda la plage, les os, l’épave brisée, puis le navire immobile au large.
« L’or n’est pas là, dit-il. Le capitaine dit qu’il est caché sur l’île. » Il s’interrompit, puis, plus bas, pour Obadiah seul : « Et il ne sait pas où. »
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