Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 3: The Owner's Debt
La lampe à huile balançait au rythme du roulis, projetant des ombres mouvantes sur les registres ouverts. Elias Hooke passa un doigt calleux sur le parchemin jauni, les yeux plissés sous la lumière chiche. La cale sentait le goudron, le bois humide et l'huile de baleine rance. Il ne descendait là que pour inventorier les provisions, jamais pour autre chose. Mais ce matin-là, quelque chose l'avait poussé à chercher le registre de cargaison du capitaine.
Le navire s'appelait le *Meridian*, propriété d'un armateur de Nantucket nommé Jedediah Pratt. Le nom était là, en tête du document, écrit d'une main ferme et large. Mais en bas de page, une note ajoutée, presque en post-scriptum, attirait le regard de Hooke. Il dut incliner la page vers la lampe pour la déchiffrer, car l'encre avait pâli.
*« À Mordecai Vane, maître du Meridian. Le montant de votre dette, soit deux mille trois cents livres et douze shillings, devra être réglé avant la fin du présent voyage, sous peine de saisie du navire et de ses parts, et de poursuites devant le tribunal de l'amirauté. Vos avances sur salaire ont excédé vos gages. Dieu vous garde. »*
Suivait la signature, en lettres rondes et pressées: J. Pratt.
Hooke relut la phrase deux fois. Deux mille trois cents livres. C'était plus que ce qu'un capitaine gagnait en cinq années de voyages heureux. Saisie du navire. Poursuites. Sa main se resserra sur le bord du parchemin. Vane n'était donc pas seulement un homme poursuivant une chimère. C'était un homme acculé. Un homme qui devait de l'or à un propriétaire qui n'avait que faire de ses excuses.
— Maître Hooke ! Vous êtes là ?
La voix venait d'en haut, faible mais pressante. Hooke replia le registre et le glissa sous sa vareuse sans réfléchir. Ses gestes étaient calmes, mais son cœur martelait contre le papier.
Il remonta l'échelle et émergea sur le pont, les yeux brûlés par la lumière du soleil qui frappait droit la houle grise. Il faisait froid, un vent du sud-ouest mordant qui faisait claquer la toile malmenée. Le jeune Raton se tenait près de la roue, le visage encore marbré de la peur de la veille, sa main bandée serrée contre sa poitrine.
— Le capitaine vous cherche, maître. Il est à la cambuse.
— Merci, Raton. Va te reposer. Tu ne tires pas de quart avant demain.
Le garçon hocha la tête et disparut dans l'ombre du gaillard d'arrière. Hooke traversa le pont d'un pas qui se voulait tranquille, saluant brièvement les hommes qui redressaient les cordages humides. Quelques-uns le dévisagèrent plus longtemps que de coutume. Les regards en coin, les silences. Depuis l'incident de la ligne coupée, un malaise rampait entre les planches comme une moisissure.
Il descendit l'étroit escalier qui menait à la cambuse. L'odeur y était plus forte encore: sel, graisse, épices éventées. Le cuisinier, un homme taillé en tonneau nommé Jollivet, se tenait devant ses barils, le dos voûté. Face à lui, le capitaine Vane parlait à voix basse, un rouleau de parchemin serré dans son poing.
Vane était un homme sec, grand, avec des yeux d'un bleu si pâle qu'ils semblaient délavés par le sel. Il ne sursauta pas quand Hooke entra. Il sembla plutôt le voir dans le reflet d'un chaudron de cuivre bien astiqué.
— Maître Hooke. Vous voilà. Fermez la porte, je vous prie.
Hooke obéit. L'espace se fit plus étroit, plus oppressant. Jollivet ne levait pas les yeux, ses grosses mains frottant machinalement son tablier maculé.
— Jollivet s'inquiète pour nos provisions, dit Vane d'un ton léger, presque charmant. Nous sommes partis plus au sud que prévu, et le temps s'éternise. Il pense que nous n'aurons peut-être pas assez de farine et de lard pour rallier les Grands Bancs.
— Nous avons deux mois de vivres pleins, dit Hooke. Je l'ai compté moi-même avant le départ.
— Deux mois de vivres *ordinaires*, rectifia le capitaine. Mais un équipage qui travaille dur a besoin de plus que de la farine et de l'eau. J'ai proposé à Jollivet d'ajouter quelques barils de lard salé et de mélasse à notre provision. Il hésite à épuiser sa cuisine pour des raisons qui lui appartiennent.
— Ces barils sont pour le retour, maître, dit Jollivet d'une voix sourde. Si on y touche avant d'avoir rempli les tonneaux d'huile, on mange les fonds de cale au retour. Et mon gâteau de riz pour le dimanche — il me faudra encore de la farine fine.
— Vous en aurez, dit Vane.
Il déroula son parchemin, que Hooke reconnut comme un extrait du manifeste de chargement. Il pointa une ligne du doigt.
— L'armateur Pratt a compté trois barils de farine fine, deux de sucre, six de lard salé et quatre de mélasse. Il n'était pas sur le quai, lui, quand nous avons chargé. Nous avons ce qu'il faut. Le meilleur, c'est ce que je vous laisse prendre. Et j'ajoute une prime de cinq livres pour vous, Jollivet, à notre retour.
Le cuisinier releva la tête, ses petits yeux noirs brillant comme des billes.
— Cinq livres ?
— Cinq, dit Vane. Vous les gagnerez.
Jollivet serra le poing dans son tablier, roula des épaules, puis hocha sa grosse tête.
— Le lard salé du baril de proue n°3, alors. Il est vieux de huit mois, mais il se garde. Et je vais ménager la farine.
— C'est parfait, dit Vane. Allez voir ce que vous trouvez de mieux. Je vous fais confiance.
Le capitaine sortit un petit sac de cuir de la poche intérieure de sa vareuse et le posa sur le couvercle d'un baril. Jollivet le prit sans le peser, le glissa dans sa ceinture, et entama ses allées et venues entre les rangées de tonneaux avec une agilité surprenante pour sa corpulence.
Vane attendit qu'il fût assez loin pour être hors de portée de voix, puis se tourna vers Hooke. Le bleu pâle de ses yeux était redevenu plus net, plus dur.
— Vous vouliez m'entretenir, maître Hooke ?
— Oui, capitaine. J'ai examiné nos amarres de réserve. Celle du gaillard d'avant avait été tranchée au couteau à ras de l'épissure. Pas usée. Coupée.
Le visage de Vane demeura de marbre.
— Je vous l'ai dit, hier. J'ai envoyé un homme vérifier.
— Ce n'était pas un accident de manœuvre. Une amarre ne se coupe pas toute seule.
— Vous avez vu quelque chose ? Quelqu'un ?
— Non. Mais quelqu'un a fait ça. Et quelqu'un a coupé notre ligne de pêche pendant que nous chassions.
Vane tourna un peu la tête, comme pour écouter la coque gémir. Quand il reparla, sa voix était à peine plus qu'un souffle.
— Il y a des hommes, à bord, qui ne partagent pas mes choix de cap. Je sais. Il y a des hommes qui murmurent. Mais je sais aussi que tout ce qui se passe sur ce navire, que cela plaise ou non au reste de l'équipage, est fait pour mener à bien une entreprise qui dépasse leur petite compréhension.
— Une entreprise qui consiste à chercher de l'or, dit Hooke.
Le capitaine ne nia pas. Il serra le parchemin contre lui, puis le rangea dans sa vareuse, comme on cache une relique.
— Vous avez des dettes, capitaine ? dit Hooke, ne pouvant plus retenir la question.
Un silence. Lourd, comme l'air avant l'orage.
— Tout homme qui navigue a des dettes, répondit Vane doucement. J'ai des dettes envers une mémoire, maître Hooke. Envers des noms que vous ne connaîtrez jamais. Je ne parle pas d'argent de papier. Mon créancier, à moi, ne connaît ni la livre sterling ni le shilling. Il connaît le prix du sang.
Il fit deux pas vers Hooke, et il y avait dans sa posture quelque chose de tendu, de contenu, comme un ressort comprimé.
— Ce que vous avez vu dans ce registre — quel qu'il soit — ne regarde que moi et mon propriétaire. Si le mot « dette » vous a fait imaginer que je suis à la merci de Pratt, détrompez-vous. La seule chose qui me presse, c'est d'arriver là-bas avant que la tempête ne masque les derniers repères qui me permettront de trouver le passage. C'est là que je dois aller. C'est là que j'irai.
— Et les hommes ? dit Hooke. Ils ne sont pas pressés, eux. Ils veulent des baleines, pas un trésor. Ils commencent à en parler, capitaine. Des murmures. « Pourquoi dérive-t-on vers le sud ? » « Pourquoi ne chasse-t-on pas ce banc ? » Ce ne sont pas des voix d'hommes pressés de s'enrichir. Ce sont des voix d'hommes qui commencent à se demander si le capitaine a perdu la raison.
Les yeux de Vane se rétrécirent. Il ne dit rien tout de suite. Il écouta le navire. Le bruit de la mer contre la coque, les cris lointains d'un gabier sur les vergues.
— La raison, murmura-t-il, c'est le goût du pain sans levain. Elle nourrit, mais elle n'élève pas.
Il secoua la tête, comme chassant une mouche.
— Nous contournons le cap. Nous laissons le banc de Tristan da Cunha à bâbord. Nous trouverons des baleines. Ce n'est pas une région vide, maître Hooke. Mais nous n'y passerons pas trois semaines comme vos collègues qui rapportent des barils pleins et une âme vide.
Il posa une main sur l'épaule de Hooke. La pression était ferme, presque fraternelle.
— Je vous confie un poids, car je ne peux plus le porter seul. Vous m'avez vu arranger les affaires avec le cuisinier. Vous me voyez déjà manœuvrer entre les provisions et les dettes, entre les murmures et les couteaux. Ce n'est pas de la folie, maître. C'est de la navigation. La vraie. Celle qui mène au passage.
— Au passage vers quoi ?
— Le passage, répéta Vane. Le détroit de la Désolation. Les écueils. Le Trésor perdu du vice-roi.
Il recula d'un pas, et Hooke vit la lueur, celle d'un homme qui contemple une chose que lui seul peut voir.
— Nous voguerons droit au sud-est, mon ami. Encore huit jours. Huit jours, et je vous montrerai une carte que vous ne pourrez plus jamais oublier. Et ce jour-là, vous comprendrez pourquoi je n'ai pas peur de Parratt, ni de ses livres, ni de ses saisies. Parce que lorsque nous aurons trouvé ce que je cherche, les dettes s'évanouiront comme l'écume. Et les hommes qui murmurent aujourd'hui…
Il sourit. Ce fut bref, presque imperceptible, mais Hooke vit le pli aux commissures de ses lèvres.
— … ce sont les mêmes qui prieront pour que je parle encore.
Il pivota et sortit de la cambuse, laissant la porte battre. Hooke resta immobile, seul avec Jollivet qui portait un baril de lard, la sueur brillant sur son front. Le cuisinier le regarda de côté, un pli entendu sur sa bouche.
— Vous croyez ce qu'il raconte, maître Hooke ? demanda-t-il à voix basse.
Hooke regarda la porte close. Puis il sortit le registre de sous sa vareuse et le remit en place sur son étagère, entre les livres de navigation.
— Je crois, dit-il, que ce navire va passer un cap qu'aucun de nous n'a prévu.
Il remonta sur le pont. L'air froid lui fouetta le visage. En bas de l'horizon, à bâbord, une mince ligne de terre assombrissait l'azur: les îles désolées de Tristan da Cunha, qu'ils laissaient derrière eux. Vane avait dit qu'ils les contourneraient. Mais ils les laissaient déjà.
Raton était assis près de la cuisine du pont, son bandage visible. Il regarda Hooke approcher, un éclair dans ses yeux trop vifs pour son âge.
— Il a signé, maître, dit-il à voix basse.
— Qui ? Quoi ?
— Le capitaine. Il a signé un papier avec le vieux Jollivet. J'ai vu par la lucarne. Il a sorti un crayon et a signé, en bas d'une page. Le vieux Jollivet a souri comme un chat avant de cacher le papier.
Hooke sentit une pointe de froid dans son ventre. Une page signée. Une promesse écrite. Une dette de plus, ou une arme ?
Il regarda la ligne d'horizon. Huit jours, avait dit Vane. Huit jours avant de comprendre.
Mais il comprenait déjà. Il comprenait que Vane n'était pas un fou. C'était un débiteur. Et un débiteur aux abois est un homme qui tient à sa vie plus qu'à sa raison.
Il se détourna, donna un ordre bref sur la manœuvre des voiles, et entendit, derrière lui, le ricanement étouffé de deux gabiers qui échangeaient des mots à voix basse en regardant le capitaine disparaître sous le pont.
Le premier murmure. Il ne serait pas le dernier.