Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 20: The Treasure Map
Le corps était celui du troisième maître, un homme au visage buriné que Hooke connaissait pour l’avoir vu ricaner aux calembours grossiers de la hune. On l’avait trouvé au lever du jour au fond d’une crevasse de lave, le cou brisé, les mains encore serrées sur un rouleau de toile cirée jaunie. La veille au soir, il avait appartenu au groupe qui était descendu à terre pour chercher de l’eau douce. Ce matin-là, il ne cherchait plus rien.
Hooke s’accroupit près de la dépouille, les genoux crissant sur le basalte. L’aube arrachait l’île aux ténèbres en longs pans grisâtres, et le vent d’ouest charriait une odeur de sel et de pourriture. Le Whistler se tenait en retrait, adossé à un piton rocheux, les doigts tambourinant une mélodie muette contre sa cuisse. Il ne regardait pas le cadavre. Il regardait ce que tenait le cadavre.
— Personne ne l’a touché ? demanda Hooke.
Le vignetier, un homme du nom de Scarron, remua ses bottes sur le gravier. — On l’a trouvé comme ça, m’sieur. À l’aube. La patrouille de quart a vu ses jambes qui dépassaient de la fissure.
Hooke tira doucement sur le rouleau. La toile résista, puis se déroula avec un bruit de cuir sec, révélant une carte dessinée à l’encre brune, baveuse d’humidité ancienne. Les lignes tremblées figuraient une côte en dents de scie, un promontoire en pointe de flèche, et une croix épaisse tracée au centre d’une anse que l’on distinguait encore mal dans la pénombre du papier. À l’ombre de la croix, une inscription en espagnol, presque effacée par le frottement des doigts : *Entrada sellada*. Entrée scellée.
Hooke releva la tête. Il sentit le poids du journal dans la poche de sa veste, contre son sternum, comme une seconde poitrine qui aurait appris à battre de travers.
— Ce n’est pas la crique ouest, murmura-t-il.
Le Whistler cracha un filet de salive dans la poussière. — Non, m’sieur le second. C’est la crique de l’autre côté, celle qui donne sur le sud. Celle qui est pas sur les cartes du bord, pas plus que sur la vôtre.
Hooke se redressa d’un bloc. — Comment savez-vous ce que contiennent les cartes du bord, vous qui n’y avez jamais touché ?
Le Whistler haussa les épaules sans ciller. — On voit ce qui se trame. On écoute ce qui ne se dit pas. Mais c’est pas ça qui compte, m’sieur. C’est ce que fait le troisième maître ici, au petit matin, la main pleine d’une carte que personne ne lui a donnée. Moi, j’ai mon idée. Mais vous avez probablement déjà la vôtre.
Hooke l’aurait volontiers frappé. L’idée, oui, il l’avait : le troisième maître était un homme de Silas. Silas avait le pied marin pour les trahisons, mais il payait mal et ses gens étaient des imbéciles. Celui-là avait dû voler la carte quelque part — peut-être à bord, peut-être dans la grotte que le second avait fouillée la veille — puis il avait couru vers le sud comme un fou, et la nuit avait disloqué son cheminement.
Il enroula la toile sans la montrer davantage, la glissa sous sa chemise lui aussi. Le rôle glissait contre la peau, tiède et irritant, comme la promesse d’une fièvre.
— Qu’on lui fasse une sépulture sommaire, dit-il au vignetier. Pierres sur le corps. Il a mérité au moins ça.
Il laissa le murmure du matin derrière lui et marcha vers la chaloupe. Le Gilded Leviathan se balançait au mouillage, noir et fatigué sur une mer d’huile. À son bord, il le savait, la faction de Silas veillait, armée et l’œil méfiant. À terre, le reste de l’équipage errait entre les rochers et les carcasses blanches de l’épave, la faim au ventre, la rumeur plein la tête.
Il trouva Vane dans sa cabine, penché sur une table jonchée de sextants et de papiers froissés. Le capitaine ne dormait plus — son visage avait pris la texture du cuir bouilli, ses yeux creusés comme des puits. Il se redressa quand Hooke entra, sans le dire, sans rien dire, attendant.
Hooke déposa la carte sur la table, l’étendit du plat de la main, et la fit pivoter vers la lumière de la lampe.
— Le troisième maître vient d’être trouvé mort dans une crevasse. Il portait ceci sur lui.
Vane la regarda longuement. Ses doigts, lourds de bagues humides de crasse, parcoururent la ligne de côte. Il ne demanda pas qui était le troisième maître — à son bord, les hommes étaient déjà devenus des chiffres que l’on raye un à un.
— Cette anse, dit-il enfin. Au sud. Ce n’est pas celle que nous avions prévue pour l’exploration de la pointe ouest.
— Non, capitaine. Et si l’inscription dit l’Entrada sellada, cela signifie que quelqu’un a condamné l’accès. Séquestré. Peut-être un éboulement, peut-être un mur.
Vane releva les yeux. Du moins les leva-t-il assez pour fixer dans la lumière tamisée l’ombre de son second.
— Cette carte, d’où vient-elle ? Qui la possédait avant lui ?
Hooke marqua une pause imperceptible. Vous le savez autant que moi. Elle ressemble à la vôtre, capitaine, ou plutôt à celle dont vous ne vouliez pas me parler quand nous étions encore sur la route du cap. Une carte de plus, qui semble dessiner l’île autrement qu’elle n’est.
Vane ne broncha pas. Il se contenta de plier lentement le coin droit du papier entre le pouce et l’index, comme pour en éprouver la consistance.
— Le troisième maître était-il un de vos chiens de cour de Silas, ou un de ceux qui se découplent quand on les affame trop ?
Hooke ne répondit pas directement. Il y avait une autre chose, plus grave qu'une perte, plus enfouie qu'une trahison : comment un simple matelot avait-il pu se procurer une copie de la carte espagnole originale ? Hooke en gardait l’original plié contre son sternum ; Obadiah était le seul autre à l’avoir vue. Et le seul qui sache le contenu du journal, cette dernière entrée que le second n’avait jamais montrée à quiconque sauf au vieux maître d’équipage. Le doute piquait plus fort que l’air salin.
— Capitaine, dit-il doucement, il y a ici deux possibilités. La première : quelqu’un à bord avait déjà la carte et la cachait. La seconde : le troisième maître l’a obtenue en explorant l’île, dans une autre cachette que la mienne, la nuit dernière, et il a payé pour la connaître.
Vane fit lentement rouler la carte, la replaça dans sa gangue de toile. Il la tendit ensuite à Hooke, laquelle lui parut plus lourde encore du poids de celui qui l’avait portée morte.
— Pic, maillets, cordages, cordes et hommes. Nous partons pour cette crique au sud. Toute la journée s’il le faut. S’il faut creuser, on creusera jusqu’en enfer, jusqu’à ce qu’elle s’ouvre, ou jusqu’à ce que nous tombions nous-mêmes. Vous prenez douze hommes, des solides. Le reste montera la garde sur l’épave, le radeau, et le pas entre les deux.
— Et le Whistler ? dit Hooke, la bouche sèche.
— Le Whistler reste ici. Je veux le voir, enchaîné au cabestan, sous les yeux de Silas. Si sa carte est bonne, nous saurons que c’était lui qui la tenait. Et s’il a menti, il pourra la regarder de loin quand nous ramènerons l’or sans lui.
Hooke acquiesça, mais une pointe froide lui traversa la nuque. Le Whistler qui grinçait du tambour contre sa cuisse, ce matin, qui souriait presque dans la pâleur de l’aube : il n’avait pas eu besoin de venir à terre pour savoir où était le cadavre, ni ce qu’il tenait. Ce n’était pas le regard d’un homme qu’on allait enchaîner. C’était celui d’un homme qui observait où l’on descendait, et qui se souvenait précisément du chemin.
Hooke sortit de la cabine sans refermer la porte, et dans le couloir exigu, il se força à sourire à Obadiah qui montait de la soute, pâle et muet. Le vieux ne posa aucune question. Il n’avait pas besoin. Il voyait dans les yeux du second ce que celui-ci taisait : que la main du mort portait encore, sous les ongles, l’empreinte de la pierre qu’elle avait grattée, et que ce n’était pas une pierre de la grotte qu’eux-mêmes avaient visitée.
L’île avait des veines intérieures que personne ne connaissait. Et le mort venait de le confirmer, presque au prix de son âme.
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