Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 21: The Grave Diggers
L’aube se leva grise et plate sur la crique sud, comme si le ciel lui-même hésitait à éclairer ce que nous allions faire. La barque racla le galet noir, et les hommes sautèrent à l’eau sans un mot, les pelles et les pioches cliquetant contre les bancs. Treize d’entre eux, moi compris. Les autres étaient restés à bord sous le regard de Silas, qui montait la garde au capstan où le Whistler, enchaîné, observait notre départ avec un sourire qui ne promettait rien de bon.
Le sable de la crique était plus clair que celui du rivage principal, presque blanc sous la couche de vase, et la falaise qui l’encerclait formait un amphithéâtre naturel de pierre volcanique. Vane marchait en tête, la pelle sur l’épaule comme un sceptre, et il marqua un arrêt brutal à une trentaine de pieds de l’eau.
— Là. Le journal parle d’une ancre gravée d’une croix. Cherchez.
On fouilla. Une heure, deux heures. Les pelles mordaient la terre friable, remontaient des cailloux ronds et des os de poissons fossilisés. La sueur collait nos chemises, et l’air sentait le soufre et la mort. Le soleil grimpa, court et bas, comme un invité qui n’avait pas l’intention de rester.
— Ici !
La voix venait de Pelletier, un harponneur breton au visage couturé. Il avait dégagé une surface plane, presque métallique, sous un lit de rocailles. On se rassembla autour, et Vane écarta les hommes d’un geste. La plaque était en bronze, verte de patine, et portait bien une croix gravée — mais pas une croix chrétienne. Une croix de Malte, à quatre branches égales.
Vane ricana.
— Ils étaient espagnols, pas portugais. Ça n’a aucune importance. Creusez.
On creusa. La terre devint argile, puis sable tassé, puis quelque chose de plus dur. Un coffre. Pas un grand coffre de marchand, non — un écrin de trois pieds de long, cerclé de fer rouillé, avec une serrure brisée au marteau il y a longtemps. On le hissa à la surface avec des cordes, et le silence tomba sur la crique comme une voile qu’on plie.
Vane ne demanda l’aide de personne. Il s’accroupit, posa les deux mains sur le couvercle, et l’ouvrit d’un geste lent, presque tendre.
L’intérieur était plein de plomb.
Des lingots grisâtres, moulés à la hâte, certains encore marqués d’un poinçon indistinct. Il y en avait une couche épaisse, sur laquelle reposait une seule pièce d’or, visiblement placée là comme une moquerie. La pièce brillait dans la lumière crue, seule tache jaune dans un tombeau de métal mort.
Vane la ramassa. Il la retourna entre ses doigts, puis il la jeta contre la falaise avec une violence qui fit sursauter les hommes les plus proches. Le son du métal contre la pierre rebondit deux fois avant de mourir dans le ressac.
— C’est un leurre, dis-je.
Vane se redressa, le visage livide sous son hâle. Ses yeux balayèrent l’assemblée comme s’il cherchait un coupable, une silhouette qui se serait révélée par un faux mouvement.
— Le Whistler savait. Il m’a envoyé ici pour me faire perdre du temps pendant que ses complices…
— Ses complices sont à bord, sous la garde de Silas, lançai-je. Et Silas est votre homme, pas le sien.
Vane ne m’écoutait pas. Il marcha vers la barque, saisit une pioche, et se mit à creuser seul à l’endroit même où le coffre avait été enfoui, comme s’il espérait que le plomb n’était qu’une première couche, un écran jeté sur la véritable cache. La fureur le rendait aveugle aux faits qui me sautaient aux yeux : le coffre était scellé dans une gangue d’argile durcie, posé là volontairement, avec soin. Personne ne le déplaçait par accident. Quelqu’un avait prévu que nous le trouvions.
Je laissai Vane creuser. Je m’approchai de la pièce qu’il avait jetée, la ramassai dans le sable humide. C’était un doublon espagnol, frappé en 1787. Une pièce ordinaire. Mais au revers, quelqu’un avait gratté trois entailles nettes, juste sous le monogramme royal. Ce n’était pas de la corrosion. C’était une marque, un signe délibéré.
Je glissai la pièce dans ma poche sans que personne ne la voie.
Pelletier s’accroupit près du coffre, retourna un lingot d’un geste dégoûté.
— Ils ont dépensé des heures à fondre ça pour rien ? demanda-t-il. Ça n’a pas de sens. Si tu veux cacher un trésor, tu ne laisses pas un coffre rempli de plomb à sa place. Tu ne laisses rien.
— Sauf si tu veux qu’on le trouve, répliquai-je.
Je me relevai, frottai mes mains sur mon pantalon, et cherchai Obadiah du regard. Il était resté à l’écart près des rochers, son carnet ouvert, mais ses yeux étaient fixés sur la falaise au-dessus de nous. Je le rejoignis. Il tourna la page avec un air absorbé, mais je connaissais trop bien son visage pour être dupe.
— Qu’est-ce que tu regardes ?
— La ligne de la marée, dit-il à voix basse. Tu l’as vue, cette plaque en bronze ? Elle était à six pieds au-dessus de l’eau. Mais la roche autour porte des traces de sel bien plus haut, à quinze pieds au moins. Ce n’est pas une crique qui se remplit à la haute mer. Elle se remplit rarement du tout, d’ailleurs.
— Et alors ?
— Alors cette charte que tu portes, celle qui montre une île plus verte et plus grande — peut-être qu’elle n’est pas mensongère. Peut-être qu’elle montre simplement l’île à une autre époque, quand le niveau de l’eau était plus bas. Ou que cette crique n’existait pas du tout il y a trente ans.
Je sortis la charte de ma veste, la dépliai contre un rocher plat. Mon doigt suivit la côte sud du dessin ancien. Il n’y avait pas de crique ici. Il y avait une langue de terre s’avançant dans la mer, un relief que la réalité avait avalé. Je relevai la tête et regardai la falaise. L’eau avait grignoté la roche sur des décennies, oui, mais ce n’était pas un léger recul — c’était une transformation.
— Quelqu’un a effacé une partie de la côte, murmurai-je. Ou quelqu’un a dessiné cette carte avant que le terrain ne change.
— Les Espagnols ont enterré leur trésor sur une île qui était plus grande, dit Obadiah. Si la mer a monté, ou si le sol s’est affaissé…
— Le coffre de plomb. C’était pas un leurre, m’sieur Hooke, dit soudain une voix derrière nous. C’était un test.
Je me retournai. C’était le vieux Motte, le tonnelier, qui nous avait épiés sans que je m’en aperçoive. Il avait la main sur la lame de son coutelas, mais son regard n’était pas menaçant — il était rusé, trop rusé pour un homme de sa fonction.
— Explique-toi, lui dis-je.
— Ceux qui ont caché l’or ont laissé ce coffre exactement là où les vagues ne pouvaient pas l’atteindre, dit-il. S’ils voulaient que des fouilleurs le trouvent, ils l’auraient planté plus profond ou mieux dissimulé. Mais ils l’ont laissé presque en surface, avec assez de plomb pour que le chercheur perde patience et abandonne. C’est pas un leurre, c’est un piège à renoncement. La personne qui a vraiment caché le trésor savait que d’autres chercheraient après elle. Elle a voulu que ceux qui cherchent concluent que tout a été déplacé. Et une fois qu’ils auront conclu ça, ils partiront. Et l’or restera où il a toujours été.
Vane s’arrêta de creuser. Il avait entendu. Il se redressa, les mains saignantes de cloques, et fixa Motte avec une expression que je ne lui connaissais pas — une méfiance froide, différente de sa fureur ordinaire.
— Et où est-il, d’après toi, ton or ? demanda Vane d’une voix presque douce.
Motte haussa les épaules avec une humilité feinte.
— Si je le savais, je serais pas en train de creuser sur une plage, capitaine. Mais je sais une chose. Celui qui a fait ce coffre connaissait la faiblesse des hommes. Il a compté sur notre cupidité pour nous rendre aveugles à ce qui se trouve juste sous nos pieds.
Les hommes murmurèrent. Quelques-uns cessèrent de creuser et regardèrent leurs pieds, comme si le sable allait s’ouvrir sous eux. Vane serra les poings, puis il marcha vers la barque et saisit une corde.
— On remonte. Je vais avoir une conversation avec le Whistler.
Je le retins par le bras. Il se figea, mais ne se dégagea pas.
— Vous allez lui arracher la vérité en le menaçant ? Il vous regardera faire, puis il rira. Il ne craint pas la douleur, capitaine. Il craint l’oubli. Si vous voulez le faire parler, ne le frappez pas. Laissez-le entendre que nous repartons sans lui, que nous ne creuserons plus jamais sur cette île, et que sa légende s’arrête ici, sur une plage de plomb.
Vane me dévisagea, et quelque chose passa dans ses yeux. Il lâcha la corde.
— Vous avez raison, dit-il lentement. Et vous venez de me montrer qui parmi nous sait vraiment comment faire parler un homme convoiteur.
Il tourna les talons et marcha vers la barque sans ajouter un mot.
Je restai debout au-dessus du coffre vide de son trésor, avec une pièce entaillée dans ma poche et la certitude croissante que ce n’était pas une cache qu’on avait déplacée — mais un filet qu’on avait tendu, et que nous venions d’y marcher tous ensemble.
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