Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 22: The Treacherous Wind
La première goutte frappa le pont comme un coup de marteau. Hooke leva les yeux vers un ciel qui, une heure plus tôt, était d'un bleu implacable, et qui maintenant se plissait en veines grises et violettes. Le baromètre avait chuté si vite qu'il aurait pu croire à un dérèglement de l'instrument, mais la mer elle-même lui donnait la réponse : les vagues se creusaient, leurs crêtes ourlées d'écume jaunâtre, comme si l'océan savait ce que le ciel préparait.
« Capitaine ! » cria-t-il en traversant le pont encombré d'hommes. Vane se tenait au bastingage, les yeux fixés sur la côte où les falaises de l'île semblaient rapetisser déjà dans la brume qui montait.
— On ne tient pas l'ancre par ici avec ce qui s'en vient, dit Vane sans se retourner. Sonde à vingt brasses, fond de roche. Un seul coup de vent nous jetterait sur ces récifs.
— Les hommes sur la grève ? Obadiah et sa équipe inspectent encore la crique sud.
Vane se retourna, le visage barré d'une lueur orageuse. « Ils ont la chaloupe. Ils rejoindront le navire. Nous levons l'ancre dans dix minutes, Hooke. Je ne sacrifie pas Le Léviathan pour un coffre de plomb. »
La pluie commença comme un rideau de perles, puis devint une lame d'eau qui cingla les vergues. Hooke hurla les ordres, et les hommes grimpèrent dans les haubans avec une hâte qui sentait la peur. Vingt-cinq minutes plus tard, l'ancre quitta le fond dans un halètement de chaîne, et le navire se mit à rouler comme un baril dans la houle qui grossissait à vue d'œil.
C'est alors que Silas apparut à l'entrée de la soute, un rouleau de cordage sous le bras et deux hommes derrière lui. Il avait ce sourire que Hooke avait appris à détester, celui d'un homme qui calcule.
« Monsieur Hooke, dit Silas d'une voix trop calme, on a un problème. La chaloupe du bossoir bâbord est amarrée dans la crique, avec Obadiah et huit hommes. Mais y a un skiff qu'on a laissé derrière. »
Hooke plissa les yeux. « Quoi ?
— Le petit skiff qu'on a tiré sur la grève hier soir. On a dû le remettre à l'eau pour aller chercher les hommes, mais j'ai envoyé Willis vérifier le mouillage, et le skiff n'y est plus. »
Le cœur de Hooke se serra. Il ne regarda pas vers la côte. Il regarda Silas, et dans les yeux du harponneur, il vit autre chose qu'une inquiétude légitime. Un éclat, une patience, comme un chat qui attend que la souris se fatigue.
« Qui est resté à terre en dehors d'Obadiah et des siens ? » demanda-t-il lentement.
Silas haussa les épaules. « Personne. Ils sont tous remontés à bord avant la pluie, sauf ceux de la chaloupe. »
« Alors qui a pris le skiff ? »
Un craquement de tonnerre roula au loin, et Silas détourna les yeux. « Je sais pas, monsieur. Mais je sais ce que les hommes murmurent. Ils disent que la crique sud cache quelque chose, et que le capitaine a abandonné trop vite. »
Hooke sentit le poids de l'arme à sa ceinture. Il ne la sortit pas, mais sa main s'en rapprocha. « Tu murmures, toi aussi, Silas ?
— J'observe, répondit le harponneur avec un sourire. Y a une différence. »
Et puis la voix de Vane tonna du gaillard d'arrière, portée par le vent qui hurlait dans les cordages : « Hooke, ici ! Maintenant ! »
Hooke traversa le pont en titubant dans les paquets de mer qui commençaient à monter par-dessus les bastingages. Vane tenait sa longue-vue contre son œil, braquée vers l'île qui s'enfonçait dans une nuit prématurée.
« Regarde », dit Vane en lui tendant la lunette. Hooke la cala contre son œil et chercha la ligne de la côte sud. Pendant un instant, il ne vit que de l'écume blanche sur le noir des falaises, puis quelque chose bougea. Une tache sombre, rapide, qui filait vers l'entrée de la crique sud, portée par le vent qui soufflait maintenant plein ouest.
Un skiff. Trois hommes à la rame, la voile encore ferlée, penchés sur les avirons comme des forcenés.
« Silas avait raison, dit Hooke en abaissant la lunette. On a un skiff volé. »
Vane ne dit rien. Il regardait la mer, et son visage s'était fermé comme une porte de cellule.
« Ce ne sont pas des hommes qui fuient le navire, murmura-t-il. Ce sont des hommes qui y vont. Qui croient que la crique sud recèle quelque chose que nous avons manqué. »
Hooke comprit. Le coffre de plomb avait déçu tout le monde, mais certains n'avaient pas pris la déception pour une preuve. Ils avaient vu la carte, ils avaient entendu l'histoire du trésor, et ils avaient décidé que la mer, les squelettes et les pièges n'étaient que des mensonges destinés à éloigner les timides.
« Il faut virer de bord et récupérer nos hommes, capitaine. Ce vent nous jette vers le sud-est, mais on peut encore— »
« Non. »
Le mot tomba comme une pierre. Vane se tourna vers Hooke, les traits trempés de pluie, les yeux fiévreux dans la pâleur de son visage. « Nous n'allons pas risquer le navire pour trois insensés et un skiff. Obadiah et les siens sont trop loin au sud ; ils verront les falaises et chercheront un abri. Nous repasserons à l'île quand la mer sera calmée. »
Hooke ouvrit la bouche pour protester, mais un cri s'éleva du gaillard d'avant. Un marin pointa un doigt vers la côte, où une clarté vacillante venait de naître au-dessus de la ligne des falaises. Un feu. Un feu allumé à main d'homme, juste au-dessus de la crique sud. Il flamba un instant, dévora la pluie par bravade, puis se divisa en deux flammèches qui dansèrent ensemble dans la tempête.
Les deux feux se répondirent. Un troisième éclat naquit plus au nord, sur la falaise qui dominait le mouillage abandonné.
« Ils appellent quelqu'un, dit Hooke, la gorge serrée. Ou quelqu'un leur répond. »
Le visage de Vane se tordit dans un rictus de rage froide. « Silence moteur ? »
« Non, capitaine, c'est un signal. Un code. Quatre éclats, deux longs, deux courts. Les hommes de la côte envoient un message à quelqu'un qui se trouve ailleurs. Peut-être sur l'île. Peut-être en mer. »
Les regards convergèrent vers l'horizon dévasté. Léviathan frissonna, une vague énorme la souleva et la laissa retomber avec un gémissement de membrure. Hooke voulut une seconde pour penser, mais la mer ne lui en laissa que la moitié. Il se tourna vers Vane, cherchant dans les yeux du capitaine la décision que lui-même n'osait pas prendre.
« Nous sommes à découvert, capitaine. Spenncer à tribord, ris dans la misaine, et nous nous éloignons dans l'ouest-nord-ouest. Mais ce feu, ces signaux — l'île cache une autre présence. Et celui qui l'a signalée connaît nos mouvements. »
Il regarda par-dessus son épaule. Silas se tenait toujours à la porte de soute, immobile dans la pluie, les bras croisés. Il ne regardait ni la mer ni les feux. Il regardait Hooke, comme un homme qui attend de voir quel air il aura quand le toit cédera.
La main de Vane serra son épaule dure. « Monsieur Hooke, vous prenez le quart. Je descends examiner la carte et vérifier ces relèvements. Si l'île répond à des signaux, il est possible que le trésor ne soit pas sur l'île du tout. Il est possible qu'il soit sur un navire qui croise à proximité. »
Il fit deux pas, puis s'arrêta. Sans se retourner, il ajouta, d'une voix à peine audible dans le vent : « Et vous surveillerez Silas. S'il quitte le pont, s'il parle à plus d'un homme à la fois, vous me le dites. S'il court de lui-même vers le grand canot, vous m'en informerez avant de lui mettre la main dessus. C'est compris ? »
Hooke acquiesça. Dans le ciel, la tempête ouvrit sa gueule noire, et la falaise où les feux s'étaient allumés disparut dans un mur de pluie. Mais Hooke avait vu sa dernière braise mourir avant qu'elle ne s'éteigne, et il savait déjà — avec une certitude qui n'avait rien de marin — qu'elle ne s'était pas éteinte seule.
Elle avait été étouffée par une main.
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