Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 24: The Pirate's Cove
Le ciel s'était éclairci comme si la mer elle-même avait décidé de nous accorder une trêve. Les falaises noires s'écartèrent lentement, révélant une passe si étroite que le Leviathan semblait retenir son souffle entre les rochers. Je tenais la barre, les mains calleuses serrées sur le bois lisse, tandis que les vagues venaient lécher la coque avec une langue apaisée.
La vigie cria quelque chose depuis le nid-de-pie, mais le vent emporta ses mots. Je levai les yeux, plissant les paupières contre le soleil bas. Il pointait vers l'intérieur, vers une anse en forme de croissant qui s'ouvrait comme une gorge avaleuse.
— Préparez les ancres ! lançai-je.
Autour de moi, l'équipage s'affairait avec une lenteur pesante. Leurs regards se détournaient du mien, leurs gestes manquaient de cette énergie qui caractérise les marins à l'ouvrage. La déception du coffre rempli de plomb pesait encore sur eux comme un suaire humide. Mais quelque chose changea lorsqu'ils virent ce que la passe nous révélait.
La plage n'était pas déserte.
Des débris de barriques éventrées, des cordages rongés par le sel, les carcasses noircies de deux feux éteints. Et plus loin, contre la paroi de la falaise, une structure de planches et de voiles tendues formait un abri grossier, soutenu par des mâts de fortune.
— Un campement, murmura Motte derrière moi. Pas récent. Mais pas vieux non plus.
Le capitaine Vane surgit de la cabine, le visage gris comme un linceul, s'appuyant lourdement sur l'épaule de Motte. Sa main droite pressait sa poitrine, mais ses yeux — ces yeux fiévreux qui n'avaient jamais connu le doute — balayaient l'anse avec une avidité presque féroce.
— Là, dit-il d'une voix rauque. Vous le voyez ?
Sur la plage, entre les débris, quelque chose scintillait dans la lumière rasante. Des pièces. Des doublons d'or, éparpillés comme des miettes sur un napperon sale.
Un murmure parcourut le pont. Les hommes s'étaient arrêtés de préparer les ancres, figés dans une incrédulité muette. Le premier qui bougea fut Jenkins, un harponneur trapu dont la bouche ouverte laissait voir des chicots jaunis. Il se tourna vers moi, les yeux brillants.
— Monsieur Hooke... est-ce que... est-ce qu'on peut ?
Je n'eus pas le temps de répondre. Un cri s'éleva, déchirant l'air comme une lame de couteau — un cri de chasseur qui venait d'apercevoir sa proie. En quelques secondes, le pont devint une ruche en folie. Les hommes se précipitèrent vers le canot de service, se bousculant, s'écrasant, prêts à se noyer les uns les autres pour toucher cette plage dorée.
Silas se tenait au bastingage, immobile parmi le tumulte. Il ne regardait pas la plage. Il me regardait, moi.
Je serrai les dents et me tournai vers Vane.
— Vous laissez faire ?
Le capitaine acquiesça, un sourire étrange étirant ses lèvres pâles.
— Laissez-les se remplir les poches, Elias. C'est exactement ce qu'il faut.
— Ce qu'il faut ? Pourquoi ?
Vane fit quelques pas vers l'échelle de coupée, s'arrêtant pour reprendre son souffle. Motte resta à ses côtés, silhouette silencieuse aux yeux baissés.
— Il y a vingt ans, j'ai chassé un homme dans ces eaux, dit le capitaine. Un pirate nommé Christophe Laroche. On l'appelait l'Éventreur pour la manière dont il traitait les équipages qu'il capturait — pas rapide, pas doux. Il avait amassé une fortune en une décennie de pillage, puis il avait disparu. Les amirautés d'Europe le croyaient mort. Moi, je savais qu'il s'était caché quelque part dans l'Atlantique Sud.
Il désigna la plage du menton.
— Voilà son camp. Ses feux, ses barriques, son or abandonné sur le sable. L'Éventreur est venu ici pour enterrer son trésor, et quelque chose l'en a empêché. Ou quelqu'un.
Je regardai la plage, les hommes qui ramaient frénétiquement, les pièces qui étincelaient.
— Vous étiez un chasseur de pirates ?
— Et fier de l'être, répondit Vane. Avant que la baleine ne m'appelle. Avant que la nécessité ne me pousse vers des eaux moins honorables.
Sa voix se brisa sur les derniers mots. Il porta une main à sa poitrine, et Motte resserra son emprise sur son bras.
— Laroche ne se serait jamais départi de son or, reprit Vane après un silence. C'était un homme qui comptait chaque pièce, chaque graine de sable qu'il laissait sur ses pas. S'il a abandonné des doublons sur cette plage, c'est que la fuite fut précipitée. Et s'il a fui, c'est qu'il est revenu.
— Le Siffleur, dis-je.
Vane hocha lentement la tête.
— Le Siffleur. Un nom que je connais, Elias. Pas celui de Laroche, non... mais peut-être une ombre de lui. Un successeur, un associé, un fantôme attardé. Les feux que nous avons vus, la barque volée — tout cela converge vers cette anse.
Le canot toucha le sable dans un crissement féroce. Les hommes débarquèrent en grappes, se bousculant plus que courant, plongeant leurs mains dans le sable comme des poules affamées picorant du grain. Jenkins leva une doublon au-dessus de sa tête, la mordit, poussa un cri de victoire qui résonna entre les falaises.
Mais moi, je regardais les débris du camp. Quelque chose clochait dans cette scène. Trop propre. Les feux éteints qui semblaient arrangés, les barriques disposées comme des jetons sur un plateau de jeu. C'était une invitation, pas un vestige. Quelqu'un voulait que les marins descendent sur cette plage, plongent leurs mains dans l'or, s'y vautrent avec avidité.
Silas apparut à mon coude, sans bruit.
— Vous ne descendez pas, Monsieur Hooke ?
— Vous non plus.
Un fin sourire étira ses lèvres.
— Je préfère observer depuis le pont. La vue y est meilleure.
— Meilleure pour voir quoi ?
— Pour voir qui ramasse et qui regarde. Pour voir qui compte et qui se contente de prendre. Dans cette histoire, il n'y a qu'une seule vraie question : qui sait le prix réel de ces pièces ?
Je me tournai vers lui, mais il s'était déjà éloigné, rejoignant le groupe des hommes qui préparaient les cordages. Je demeurai seul au bastingage, observant la scène de l'anse.
Deux marins s'étaient élancés vers l'abri de toile, leurs poches déjà gonflées de butin. Ils disparurent à l'intérieur, en ressortirent quelques instants plus tard, bredouilles, le visage déçu. Ils crièrent quelque chose à leurs camarades, un geste vague vers l'intérieur de la tente.
La première barque revint chargée d'or, le deuxième suivit, et bientôt la plage elle-même s'était vidée de ses reflets dorés. Les hommes remontèrent à bord, les godets remplis de pièces, les visages rougis par le vent et la cupidité. Certains comptaient, d'autres se disputaient la valeur relative de leur butin. Quelques-uns, plus sages, gardaient leurs précieuses trouvailles dissimulées contre leurs poitrines.
Le capitaine Vane n'avait pas bougé de la poupe. Je le rejoignis, salué par un regard épuisé mais lucide.
— Ils ont tout ramassé, dis-je. Vous croyez qu'ils regarderont encore vers l'horizon, maintenant ?
— Non, répondit Vane. Et c'est exactement ce que je crains. Des hommes qui se sont remplis les poches pour rien — ou presque — sont des hommes prêts à écouter n'importe quelle promesse de richesse plus grande. Le Siffleur le sait. Il nous a attirés ici non pour nous donner ce trésor, mais pour nous le montrer, pour aiguiser notre appétit.
La plage était déserte, à présent. Le sable retourné brillait par endroits, là où les pieds avaient écrasé les pièces restées en surface. Le camp silencieux semblait attendre, patient comme un piège à loups qui connaît l'heure où viendra la bête.
Motte parla pour la première fois depuis que le canot avait touché terre.
— Il y a des traces, dit-il doucement. Des empreintes qui ne correspondent pas à celles de nos hommes. Les planches de l'abri sont liées avec des cordages neufs, pas du chanvre marin ordinaire. Quelqu'un a réparé ce camp, il n'y a pas si longtemps.
Je m'accroupis sur le pont, examinai les pièces que l'un des hommes me tendit. Une doublon à l'effigie de Ferdinand VI, mais frappée d'un poinçon irrégulier sur le revers. Le même poinçon que celui de la pièce de Motte, celui qui marquait chacune des pièces retrouvées sur l'île.
— Rien n'a bougé de place, murmurai-je. Le trésor est resté là où il a toujours été. Cette plage n'est qu'une vitrine, une devanture pour nous faire croire que l'or est ici.
Vane me regarda avec un éclat nouveau dans les yeux.
— Alors vous le pensez aussi ?
— Que l'or n'est ni sur l'île ni sur cette plage ? Oui. Et que ces pièces sont l'appât, pas le gain ?
— Oui.
Je me relevai, sentant le poids de la commandement sur mes épaules, tangible comme le gréement qui craquait au-dessus de nos têtes.
— Le Siffleur ne se contentera pas de nous montrer des miettes, dis-je. S'il a pris la peine d'orchestrer tout cela — les signaux, la barque volée, ce camp arrangé comme un décor de théâtre — c'est qu'il veut quelque chose. Une rencontre.
Silas s'approcha lentement, son regard toujours aussi impénétrable.
— Alors, il ne reste qu'à attendre qu'il frappe à la porte, dit-il d'une voix douce. Et quand elle s'ouvrira, il faudra choisir qui se cache derrière.
Il tourna les talons et descendit vers l'entrepont, laissant derrière lui une phrase suspendue comme une ancre entre deux eaux.
Autour de nous, les hommes comptaient leur or, les doigts gras de convoitise, les yeux brillants de cette lumière fiévreuse qui précède toujours la folie.
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