Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 25: The Double Cross
La plage s’étendait devant eux comme une promesse, jonchée de doublons qui scintillaient sous le soleil pâle de l’après-midi. Les hommes de l’*Leviathan* s’étaient dispersés comme des mouettes sur une carcasse de baleine, remplissant leurs poches, leurs chapeaux, leurs chemises de pièces d’or. Elias Hooke les regardait faire, une main sur la hanche, l’autre crispée sur le pommeau de son pistolet. Quelque chose dans l’air sentait le piège — pas le sel, pas le goudron, mais une odeur de poudre sèche et de bois brûlé qui ne venait pas de leur propre cuisinière.
— Premier officier ! appela un gabier depuis la dunette naturelle du rocher. Des voiles à l’est !
Hooke pivota. Ses yeux plissèrent contre la réverbération de l’eau. Là, à l’entrée de la crique, une goélette élancée aux voiles grisâtres glissait comme un fantôme entre les deux promontoires. Elle portait un pavillon qu’il ne reconnut pas — un champ noir traversé d’un os blanc, ou était-ce une épée ? Peu importait. *Ennemie.*
— Aux armes ! hurla-t-il, sa voix portant malgré le clapotis des vagues sur la grève. Rejoignez le navire ! Laissez ce satané or !
Les hommes hésitèrent une fraction de seconde — une fraction précieuse — avant que le sifflement d’un boulet ne déchire l’air. Le projectile frappa l’eau à vingt brasses de la proue du *Leviathan*, soulevant une colonne d’écume blanche qui les aspergea tous.
— Ils tirent avec des boulets de fonte ! cria le timonier. Ils veulent nous couler, pas nous capturer !
Le cœur de Hooke battit plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Le piège se refermait. Le camp sur la plage était l’appât — il l’avait compris, mais trop tard pour contre-mander la soif d’or de son équipage. Or, maintenant, ils étaient coincés entre le navire ancré et cette goélette prête à leur envoyer une bordée entière dans la coque.
Les pirates débarquèrent avant que les whalers aient pu se reformer. Ils étaient une trentaine, bronzés comme du cuir vieilli, armés de coutelas et de pistolets, menés par un homme si maigre que sa peau semblait tendue sur un squelette. Ses yeux étaient d’un bleu si pâle qu’ils paraissaient blancs, et il portait un manteau de capitaine en drap bleu nuit, usé mais orné d’un galon d’or terni.
— Vous êtes chez moi, dit-il d’une voix douce, presque aimable, qui portait pourtant jusqu’au premier rang des whalers. Vous avez touché à mon bien. Je vous accorde une minute pour vous excuser en rendant ce qui m’appartient.
Le Whistler. Hooke n’avait pas besoin de le voir siffler pour le reconnaître. Vane en avait parlé dans son délire, entre deux souffles : *Le plus fourbe des corsaires, celui qui a planté son drapeau sur des mers que Dieu lui-même a oubliées.*
— Rendez-leur rien ! cracha l’un des harponneurs, un certain Buckley, dont les mains débordaient de doublons graisseux.
Le Whistler sourit — un sourire sans joie, une simple torsion des lèvres pareille à une cicatrice. Puis il porta deux doigts à sa bouche et siffla, non pas un air, mais un signal. Trois notes brèves, une longue.
Des coups de feu éclatèrent depuis les rochers de la crique — des hommes postés avant même l’arrivée de leur chef. Les whalers tombèrent comme des quilles. Le jeune gabier qui avait signalé les voiles s’écroula, un trou rouge entre les omoplates.
— À couvert ! ordonna Hooke, plongeant derrière un rocher où se trouvait déjà Silas, qui avait curieusement conservé un calme de marbre.
— Je vous avais dit qu’il frapperait à la porte, murmura Silas.
Hooke l’agrippa par le col.
— Vous saviez qu’il viendrait ? Vous saviez que c’était lui qui avait caché l’or ici ?
Silas soutint son regard — trop calme, trop sûr de lui.
— Ce n’est pas lui qui l’a caché, monsieur Hooke. Le Whistler l’a *trouvé*. L’or a été enterré par Christophe Laroche, le pirate que le capitaine Vane pourchassait jadis. Le Whistler était son second. Il connaît chaque anse, chaque grotte de cette côte. Mais il ne sait pas où est le trésor véritable.
— Le trésor véritable ? répéta Hooke, tirant son pistolet et faisant feu en direction d’un tireur embusqué.
— Ce qu’ils ramassent sur cette plage, c’est du menu fretin. De la camelote pour distraire. La vraie fortune — celle qui a rendu Laroche légendaire — repose ailleurs, dans une grotte noyée sous la falaise ouest. C’est pour ça que je suis resté à bord. Pour la carte.
Hooke aurait voulu l’étrangler. Mais la volée de plomb qui s’abattit sur leur position l’en dissuada. Les pirates avançaient, disciplinés, en profitant de chaque raffle de rocher. À la plage, quelques whalers tentaient de regagner le canot qui les avait déposés, traînant leurs sacs d’or. Ils ne firent pas dix mètres. Le Whistler, d’un geste nonchalant, fit signe à deux de ses hommes qui établirent un tireur de mêlée. Le canot se désintégra dans un bruit de planches arrachées.
Le *Leviathan* — leur seule échappatoire — se balançait encore à l’ancre, mais des voiles de fumée montaient de son gaillard d’arrière. Quelqu’un avait lancé un brandon. Un incendie, au milieu d’un navire amarré à des réserves de poudre et d’huile de baleine. La catastrophe était inéluctable.
— Silas ! cria Hooke en rechargeant son arme. Si vous savez où est la grotte, vous allez me guider. Mais d’abord, nous devons sauver le navire.
— Vous n’avez pas compris, répondit Silas avec une calme irritante. Le navire n’est plus qu’une prison de bois. L’or est notre salut — ou notre perte.
Le Whistler, alors, éleva la voix :
— Je sais que vous êtes le premier officier Hooke, un homme que l’on dit raisonnable. Je ne vous veux pas de mal. Votre capitaine — ce pitoyable Vane qui agonise dans sa couchette — m’a jadis pris ce que j’avais de plus cher. Il a coulé ma première goélette, tué mes frères, et volé ma carte. Je suis ici pour récupérer ce qui m’appartient. Remettez-moi Vane et la carte qu’il vous a montrée, et je vous rends vos vies.
Hooke jeta un regard vers la dunette où le corps de Vane était resté — non, on l’avait transporté à terre, dans une tente improvisée à l’ombre de la falaise. Motte se tenait devant l’entrée, son visage vieilli par l’inquiétude, les mains serrées sur un vieux fusil de marine.
— Votre capitaine est mort, répondit Hooke, sachant que Vane l’était depuis cette nuit. Vous n’avez que faire d’un cadavre.
Le Whistler pencha la tête. Ses yeux pâles semblèrent briller d’une intelligence féroce.
— Alors c’est vous qui allez me dire où est la grotte. Vous, ou vos hommes, un par un, jusqu’à ce que je trouve celui qui sait.
Comme pour appuyer sa menace, un pirate surgit du groupe avec un prisonnier — le jeune gabier blessé, traîné sur le sable. Le Whistler sortit un coutelas, lentement, avec une caresse presque amoureuse.
— La carte, dit-il. Et la grotte. Ou bien ce garçon servira d’exemple.
Hooke compta ses options. Levez-vous et tirez : il en abattrait deux peut-être trois avant d’être fauché. Fuir vers l’intérieur : le Whistler avait des hommes postés partout. Se rendre : la mort, au mieux.
Mais quelque chose dans les paroles de Silas lui revint : *Il ne sait pas où est le trésor véritable.* Le Whistler avait donné l’ordre d’enterrer du fretin sur la plage pour attirer les naïfs. L’avait-il fait exprès ? Ou bien était-il — lui aussi, le grand pirate — manipulé par une révélation incomplète ?
Soudain, le grondement d’une explosion déchira le silence. Du *Leviathan* jaillirent des flammes orange et une colonne de fumée noire. Le mât de misaine s’abattit, écrasant une partie du bastingage tribord. Le navire gîtait déjà, le pont incliné, l’eau s’engouffrant dans sa coque éventrée par les boulets et le feu.
— Ton navire est mort, monsieur Hooke, dit le Whistler avec satisfaction. Comme ton capitaine. Comme tes espoirs. Rends-toi.
Hooke fit un pas en avant, les mains ouvertes. Les pirates braquèrent leurs armes sur lui.
— Avant de me rendre, dit-il d’une voix posée mais claire, sachez une chose. Le trésor que vous cherchez — celui que votre ancien capitaine Laroche a enfoui — il ne le cachait pas de ses ennemis. Il le cachait *de vous*. Vous étiez son ombre, et il vous craignait.
Le visage du Whistler se figea pour la première fois. Un muscle tressaillit sous sa joue.
— Vous mentez.
— Je vous le jure sur la tombe de ma mère, répondit Hooke. Laroche savait que vous le trahiriez. Il a préparé une grotte secondaire, dans une crique que seul son quartier-maître connaissait. Et cette crique s’ouvre sur la mer, derrière vous.
Il mentait — presque entièrement. Mais le coup porta. Le Whistler se retourna instinctivement, lançant un regard vers la passe de la crique. Ses hommes murmurèrent. Hooke profita de cette seconde de flottement pour porter deux doigts à ses lèvres et imiter un cri d’oiseau étranger.
C’était le signal convenu avec Motte, convenu à l’aube, pour le cas où la situation tournerait mal. La vieille vigie avait reçu l’ordre de faire sauter les tonneaux de poudre, si tout semblait perdu.
L’explosion ne vint pas de la plage, mais de la falaise.
Le rocher surplombant le camp se fendit dans un fracas de pierre, projetant des blocs qui écrasèrent trois pirates et soulevèrent un nuage de poussière dense. Dans la confusion, Hooke bondit en avant, saisit le coutelas du jeune gabier tombé, et trancha la gorge du premier homme qu’il croisa — un pirate au visage couturé de cicatrices.
Aux autres whalers survivants, il hurla :
— À l’intérieur des terres ! Suivez Silas ! Maintenant !
Un chaos de fumée, de pierre et de plomb s’abattit sur la crique. Le *Leviathan*, par-delà les flammes, piquait du nez dans des eaux peu profondes. Le Whistler hurlait des ordres inaudibles dans le vacarme. Et Silas, une arme à la main, courait déjà vers les collines, vers l’intérieur noir de l’île, là où l’or véritable — si or véritable il y avait — attendait.
Hooke le suivit, d’abord à contrecœur, puis avec la certitude croissante qu’il venait de troquer une mort certaine pour une course éperdue dans un labyrinthe qu’il ne connaissait pas. Et la question qui brûlait en lui n’était pas de savoir s’ils survivraient à la nuit, mais laquelle des deux cachettes — la sienne ou celle du Whistler — contenait réellement quelque chose qui valait toutes ces vies.
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