Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 26: The Captain's Death
La fumée âcre de l’explosion flottait encore entre les arbres quand Hooke aperçut la silhouette de Vane, affalé contre un rocher moussu. Le capitaine respirait par à-coups, la main pressée sur sa poitrine, le visage gris comme une voile de deuil. Autour d’eux, les cris des pirates s’estompaient, remplacés par les gémissements du vent et le clapotis lointain de la mer contre les falaises.
— Capitaine, souffla Hooke en s’agenouillant à ses côtés. Vous n’auriez jamais dû…
— Tais-toi, Elias. Vane ouvrit les yeux, des braises dans des cendres. Écoute. Je n’ai pas le temps pour tes reproches.
Derrière eux, Silas s’était arrêté, le visage indiscernable sous la suie. Il tenait une lanterne éteinte, comme un vestige d’un autre monde. Les hommes survivants – une douzaine, pas plus – s’étaient regroupés en contrebas, regardant la mer où la coque du Leviathan enfonçait lentement, gîtée, sa poupe brisée crachant des lambeaux de voilure.
— Le Whistler, dit Vane entre deux inspirations sifflantes. Il croit tenir la carte. Il croit que je suis mort avant de parler. C’est notre seul avantage.
Un coup de feu claqua au loin, suivi d’un rire aigu qui rebondit sur les parois rocheuses du vallon. Le Whistler. Il venait, sûr de lui, traquant sa proie comme un pêcheur suit ses lignes.
Hooke saisit le bras de Vane. La bataille avait été brève mais brutale. Il avait vu ses hommes tomber, certains renversés par la vague de pirates surgis des dunes, d’autres fuir avec leurs poignées de doublons. Motte n’avait pas reparu. La mer sombre, charriant des débris noirs, ne rendait personne.
— Le trésor n’est pas sur la plage, dit Vane, la voix blanche. Ce n’était jamais là. Ces pièces, ces traces, toute cette mascarade – c’était pour appâter, pas pour cacher.
— Laroche avait la vraie cache, murmura Hooke.
Vane hocha faiblement la tête, les yeux rivés sur le ciel où les nuages s’amoncelaient en volutes grises.
— Une grotte. Inondée à marée haute. Sous la pointe nord de cette île – celle qu’on voyait depuis le grand mât, le troisième jour. Une faille dans la falaise, à hauteur d’homme, fermée par un rocher rond. Personne ne passe sans connaître.
Sa main se referma sur le poignet de Hooke avec une force inattendue, celle d’un homme qui brûle ses dernières réserves.
— L’or est là. Depuis vingt ans. Laroche ne l’a jamais déplacé. Les hommes qu’il envoyait pour le récupérer ne revenaient jamais – c’est pourquoi il a construit ce camp, pour faire croire à sa découverte. Il voulait que quelqu’un d’autre trouve l’entrée à sa place.
Un bruit de branches brisées déchira le silence. Des voix, plus proches. Le Whistler et ses hommes contournaient le massif rocheux.
Vane toussa, un filet de sang au coin des lèvres.
— Toi, Elias. Tu es le seul qui connaisse la route. L’or ou les hommes. Choisis.
Il n’eut pas le temps de répondre. Une ombre bondit entre les rochers, et la lame du Whistler trancha l’air avant que Hooke ne puisse lever la main. Un grondement sourd, un éclat de boucherie, et le capitaine Vane s’effondra, la gorge ouverte, les doigts encore crispés sur le poignet de son premier officier.
Le Whistler se redressa, les yeux fous sous le bandana noir, la bouche retroussée en un sourire dément. Il tenait le poignard encore dégoulinant, et les pièces d’or cousues dans sa ceinture tintaient à chaque mouvement.
— Le vieux capitaine ferme enfin son bec, dit-il en léchant la lame. C’est bien. J’aime les silences.
Hooke recula d’un pas, le sang de Vane chaud sur ses doigts. Les hommes du Whistler surgirent en demi-cercle, machettes et pistolets brandis. Silas était immobile, la lanterne basse, le regard fixé sur le cadavre de Vane – quelque chose d’indéchiffrable passait sur son visage, entre soulagement et peur.
— Maintenant, reprit le Whistler en s’approchant de Hooke, tu vas me dire où se trouve l’or. Le vrai. Pas celui de la plage – celui qui fait courir les capitaines et les fous.
Hooke sentit le poids des yeux de ses hommes sur sa nuque. En contrebas, certains avaient encore les mains pleines de doublons volés. D’autres, blessés, s’accrochaient aux rochers. Le Leviathan s’enfonçait, gîtant davantage à chaque lame, et la mer avalait la seule route qu’ils connaissaient.
Il regarda la falaise nord, invisible d’ici, cachée par les collines grises. La grotte. L’or. Une fortune capable de racheter dix navires, de nourrir une ville entière, de brûler le mal qui rongeait cet équipage depuis des semaines.
Puis il regarda les visages – épuisés, sales, terrifiés. Et les morts étendus sur le sable, dont la mer montante commençait à lécher les bottes.
Le Whistler attendait. Sa lame était immobile, prête à retomber.
— Tu hésites, premier officier ? fit-il en ricanant. Ce n’est pas un bon signe pour un homme qui veut survivre.
Hooke essuya son front du revers de la main. Le sang de Vane y traça une fine ligne rouge, comme une cicatrice nouvelle.
— Je ne sais pas où il est, dit-il enfin.
La lame du Whistler s’abaissa lentement, presque caressante, contre son menton.
— Menteur.
— Vane est mort avant de me le dire. Vous l’avez tué juste à temps pour emporter son secret avec lui.
Un silence épais, coupant, tomba sur la clairière. Le Whistler étudia Hooke, les yeux plissés comme un marin sonde une mer douteuse. Derrière lui, Silas esquissa un geste minuscule – un quart de tour de tête en direction de la falaise nord.
Le vieux coquin savait. Il savait depuis le début.
Mais Hooke garda le silence, et le Whistler, frustré, fit signe à ses hommes.
— Lacez-les, grogna-t-il. On trouvera bien un moyen de faire parler les morts.
La corde mordit les poignets de Hooke, mais son regard restait fixé sur la mer, là où le Leviathan rendait son dernier souffle, et sur la falaise invisible où l’or dormait – au prix de tout ce qui restait encore débout.
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