Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 27: The Graveyard of Ships
L’eau giclait par les coutures éventrées comme un souffle rageur. Le pont du *Leviathan* tanguait sous leurs pieds, geignant de toutes ses membrures, et l’air portait l’odeur âcre du goudron et de la poudre brûlée. Les cris de la côte s’étaient tus – les pirates du Whistler s’étaient fondus dans les rochers sombres, emportant leurs morts, laissant derrière eux les corps épars des hommes de la baleinière.
Hooke ne s’arrêta pas pour compter. Il s’accrocha au bastingage disloqué, le visage fouetté par les embruns, et jeta un œil vers le nord de l’île. La pointe noire se dressait, indifférente, contre un ciel de plomb. *La grotte.* Elle était là-bas, sous cette masse de basalte, à portée de rames si seulement ils avaient eu un canot entier.
Autour de lui, la coque râlait. Un homme criait dans l’entrepont. On hissait les seaux, mais l’eau gagnait.
— Maître Hooke ! cria Jewkes depuis le gaillard d’arrière. On ne la garde plus à flot. Si on ne la met pas à terre vite, on coule à pic.
Hooke essuya la suie de son front. Il goûta le sel sur ses lèvres – c’était la moue du marin qui sait que sa peau va le juger.
— Cap sur la grève de l’est. On l’échoue dans la vase.
— On va perdre le navire ! protesta un gabier.
— On l’a déjà perdu, répliqua Hooke. On le sauve, la coque, et on vivra pour en construire un autre. Ou on reste ici pour nourrir les crabes. Choix facile.
Il marcha vers la barre, dont le timonier, un moujik nommé Pellaud, tenait la roue dans des mains tremblantes. Le navire décrivait une lente courbe vers l’est, son étrave brisée labourant l’océan comme une charrue. La mer était houleuse mais sans fureur ; une accalmie, une chance volée aux éléments.
Derrière lui, le quartier-maître Silas se tenait à quelques pas, sa silhouette ruisselante de l’eau qui l’avait baigné lors de l’explosion. Il ne disait rien, mais ses yeux ne quittaient pas Hooke. Une vigilance, une attente. Le vieux singe avait quelque chose en tête, et Hooke savait que le moment viendrait vitré où il faudrait l’extraire.
La coque heurta le fond sableux sans violence. Une longue plainte de bois torturé, un râle, puis le *Leviathan* s’immobilisa, incliné sur un angle de dix degrés, sa hanche droite enfoncée dans la grève vaseuse d’une crique désolée. Bornes de basalte, pas un arbre, pas une source. Une terre nue rongée par le vent, avec seulement une frange de goémon pour rappeler que la vie existait encore quelque part.
La mer se retira du pont, mais ne laissa derrière elle que ruines.
Hooke fit débarquer les hommes par les filières de fortune. Ils étaient vingt-deux – vingt-deux sur un équipage de quarante. Le reste était mort, blessé aux mains des pirates, ou disparu dans l’explosion de Motte. Le nom de Motte circula, murmuré comme une prière et une malédiction mêlées, mais personne n’avait vu son corps.
Sur la grève, les hommes s’écroulèrent parmi les caisses et les tonneaux fumants qu’on avait pu sauver. On fit l’inventaire dans un silence grave : six barils d’eau douce, trois quarts de biscuit, une barrique de sel, et des munitions trempées.
Le calfat-major Baë, un Breton noueux, leva la tête vers Hooke et dit, sans détour :
— On a plus de bateau. Et on a plus de capitaine. Alors qu’est-ce qu’on fait ?
La formulation n’était pas neutre. Elle portait un reproche : *à cause de toi.*
Hooke ne répondit pas à Baë. Il s’assit sur une cale renversée, arracha sa vareuse maculée et la tordit dans ses mains, faisant tomber quelques gouttes.
— On mange, dit-il enfin. On dort en équipe. Et on décide ensemble de la suite.
Le nom de Vane, encore chaud dans leur mémoire, ne fut pas prononcé. Mais il pesait.
Une heure plus tard, le soleil rasant l’île plongea la grève dans une ombre mauve. Les hommes s’étaient réunis en cercle, penchés sur une feuille de carton mouillée où Hooke avait tracé au fusain quelques lignes. Silas se tenait à l’écart, restant dans la zone aveugle entre les rochers, le visage tourné vers le nord. Il finit par se lever et s’approcher du cercle avec lenteur.
— Maître Hooke. La pointe nord. Vous la voyez.
— Oui.
— On peut l’atteindre par la grève au pied de la falaise. Une heure et demie de marche, même dans ce terrain.
Hooke garda le silence un instant. Les autres se regardèrent, soupesant les mots. Le lieu-dit que Vane avait laissé tomber avant de mourir, la grotte immergée, le trésor.
— On est pas des chercheuses d’or, intervint Baë. On est des marins sans barque. On devrait reconstruire un radeau, aller chercher un navire à la voile, ou rejoindre la côte chilienne.
— Le Chili, à la rame ? ricana un gabier. Autant se jeter à l’eau tout de suite.
— La grotte, répéta Lewin, le contremaître, un homme têtu aux mains larges comme des épaules. Le capitaine l’a dite avant de mourir. Il croyait pas à la mort. Il croyait à l’or.
Il y eut un éclat dans plusieurs yeux. Hooke voyait bien l’étincelle – la même lueur qui l’avait consumé à bord du *Leviathan*, qui l’avait poussé à mentir au Whistler.
— L’or, dit Hooke, c’est notre seul navire. Si on le trouve, on achète une compagnie et un équipage. On rentre à Nantucket et on enterre nos morts dignement.
— Et si on le trouve pas, dit Baë, on est crevé sur cette grève comme des goélands échoués.
Une discussion s’ensuivit, âpre mais brève. Lewin, appuyé par trois marins, militait pour la pointe nord. Baë et quelques autres voyaient dans la poursuite de l’or une folie, une trahison de la mission initiale – celle du commerce baleinier et du retour aux foyers. Hooke les écouta, les bras croisés, la tête basse. Il écoutait moins leurs mots que leur peur.
La peur était une boussole elle-même. Et quand la peur pointait vers l’est, vers le large et vers la navigation, elle indiquait aussi le chemin de l’abandon.
Au crépuscule, ils avaient décidé à voix quasi muette : on marcherait le lendemain vers la pointe nord, en expédition légère de huit hommes, les autres restant pour garder ce qui restait de la cargaison et du navire échoué.
Silas ramassa une pierre plate et la fit sauter entre ses doigts.
— Il vous faudra des lampes, dit-il, et du cordage. Beaucoup de cordage.
Il regarda Hooke avec un pli des yeux qui ressemblait à une connivence – ou peut-être à un avertissement. Hooke enregistra la nuance sans la résoudre.
Le feu de camp fut allumé avec du bois provenant de l’entrepont déchiré. Les hommes et les femmes du bord – trois matelots femmes parmi les survivants – s’y entassèrent, vêtements trempés fumant dans l’air salin. On fit passer un biscuit trempé, chacun en cassa un morceau sans parler. Le bruit de la mer contre la coase fendue du navire grondait comme une plainte de bête mourante.
Hooke ne dormit pas tout de suite. Il alla arpenter sur la ligne d’écume, les bottes ouatées sur le degré de vase, les mains dans les poches de sa vareuse. Il songea à Vane, au cœur lâché dans l’explosion de la côte, au corps laissé aux mains du Whistler. Il songea à son propre mensonge – le trésor qu’il prétendait chercher, le destin qu’il avait scellé dans cette grotte qu’il n’avait jamais vue.
La lune, en croissant effilé, s’éleva au-dessus de l’île et dessina la silhouette noire de la pointe nord. Il la fixa un long moment, cette dent de rocher qui gardait un secret – vrai, exagéré, peut-être fantôme. Si Vane avait menti comme il avait menti, le *Leviathan* ne serait pas échoué, et le sang ne serait pas encore humide sur la grève.
Mais la certitude de Hooke n’était pas dans le trésor. Elle était ailleurs – dans l’idée qu’un mensonge, quand il devient une direction, finit toujours par révéler une vérité. Et quand la vérité arriverait, elle aurait les traits d’une grotte immergée, ou rien du tout.
Il retourna au feu, s’assit de dos contre une cale, et regarda ses hommes dormir par à-coups dans les lueurs rougeoyantes. Lewin ronflait, une main serrée autour de sa hache de bord. Silas, à l’écart, ne dormait pas. Il fixait le ciel, les paupières mi-closes, comme s’il écoutait quelque chose dans le vent.
La nuit s’étira, sans bruit de voile, sans cri d’oiseau. Seule la mer, et la houle régulière qui battait la coque échouée comme une marche funèbre.
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