Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 28: The Flooded Cave
L’aube se leva, grise et maussade, sur une mer plate comme de l’huile. Huit hommes se tenaient au bord de l’eau, la corde sur l’épaule, les lampes à huile accrochées à la ceinture. Hooke les passa en revue : Silas, le harponneur taciturne, dont les yeux gris semblaient déjà voir sous la roche ; Baë, le gabier, qui n’avait pas dit un mot depuis la mort du capitaine ; puis Tomás, le charpentier, calme et précis, suivi de quatre hommes de confiance, des quartiers-maîtres et des gabiers dont les noms se perdaient dans le bruit des vagues.
« Vous savez ce que nous cherchons, dit Hooke, la voix basse mais ferme. Et vous savez ce que nous risquons. Le Whistler n’est pas loin. Il a le navire. Nous n’avons que nos jambes. Alors on fait vite, on fait léger, et on ressort avec ce qui suffira. »
Silas hocha à peine la tête. Il pointa du doigt l’extrémité nord de l’île, une falaise de basalte hérissée d’algues. « La grotte est en dessous. On la voyait du pont, quand le capitaine naviguait trop près des côtes. Y a une entrée par la mer, mais elle n’ouvre qu’à marée basse. Elle est haute de deux brasses, à peine. Il faudra plonger. »
Hooke regarda l’eau noire qui clapotait contre les rochers. « On n’a pas de scaphandre. On n’a que nos poumons. »
« Et la foi, murmura Baë, sans conviction.
— La foi, répéta Hooke. Et des lampes. C’est tout ce qu’on a. Alors on plonge. »
La falaise était abrupte, mais une étroite corniche de pierre plate s’avançait au-dessus de l’eau. Silas s’y coucha à plat ventre et laissa pendre sa tête dans le vide. Il resta un long moment immobile, puis remonta.
« La marée est au plus bas. L’ouverture est là. Une fissure de rocher, large de deux coudées, cachée sous une langue d’eau. On peut passer, mais un homme seul, en retenant son souffle. Et pas de lumière au-delà de quelques brasses. »
Hooke défit sa vareuse, la laissa tomber sur la roche. Il prit une lampe, la protégea d’un carré de toile cirée qu’il avait préparé avant l’aube, et la fixa à sa ceinture. « Je passe le premier. Silas, tu me suis. Les autres attendront le signal : trois saccades sur la corde. Si vous les sentez, vous entrez un par un. S’il n’y a pas de signal, vous partez vers l’intérieur des terres. Vous vous cachez. Vous survivez. C’est un ordre. »
Il se tourna vers l’eau noire. La mer montait déjà, léchant la roche rougeâtre. Il inspira lentement, profondément, comme on lui avait appris à le faire pour éviter la peur des profondeurs, puis il se laissa glisser dans l’eau.
Le choc du froid lui coupa le souffle. L’obscurité était totale, une étreinte d’encre au fond de laquelle naissait une lumièretremblotante : le reflet de sa lampe dans l’eau, à travers la toile cirée. Il nagea vers le bas, à la recherche de la fissure que Silas avait décrite. Ses mains tâtonnèrent sur le rocher, glissèrent sur des algues glissantes, puis trouvèrent l’ouverture : un trou noir et béant, à peine assez large pour ses épaules. Il se tourna sur le dos pour passer en premier, la lampe contre sa poitrine, et se laissa glisser dans l’étroite galerie.
L’eau était plus chaude, après quelques brasses, et les parois se resserrèrent au point qu’il dut se frayer un passage en poussant des deux mains contre la pierre. Ses poumons commençaient à brûler ; le poids de la mer semblait vouloir le presser contre le fond. Puis la galerie remonta, d’un coup, et il surgit dans une poche d’air.
Il ouvrit les yeux, clignant dans la lumière jaune de sa lampe. La grotte s’ouvrait devant lui, vaste et sombre, ses parois ruisselantes. Les voûtes s’élevaient à plus de deux fois sa hauteur, et des stalactites de calcite pendaient comme des crocs noirs. Le sol était inégal, émaillé de bassins d’eau profonde qui reflétaient la flamme.
Silas surgit derrière lui, ruisselant, le souffle rauque. Il regarda autour de lui, sans sourire.
« C’est là, dit-il simplement.
— Quoi, là ?
— Le vault. La salle aux barres. »
Hooke leva sa lampe. Au fond de la grotte, là où le plafond s’abaissait, un amas de rochers noirs et de bois pourri formait une sorte de plateforme. Mais quelque chose brillait entre les brèches : un éclat jaune, terni, qui renvoyait la flamme comme un œil de chat.
Il traversa l’eau à la nage, Silas à sa suite. Ses mains rencontrèrent le bois, pourri et gorgé d’eau, puis la pierre, puis quelque chose de lourd et de froid. Il tira. Un lingot d’or sortit des débris, terreux, mal coulé, timbré d’un sceau espagnol taché par l’algarade. Hooke le soupesa. Il devait peser plus de douze livres.
Il ramassa un autre lingot, puis un troisième. Derrière lui, Silas s’activait à déblayer le bois pourri, découvrant une cavité sombre. Bientôt, une trentaine de lingots apparurent, empilés contre la paroi, couverts de patine et de gouttes de calcite. La caisse qui les contenait depuis plus de trente ans avait fini par se désagréger, et ils étaient tombés en tas, comme des pierres de pluie.
Le compte était rapide : trente-deux lingots. Un peu plus de quatre cents livres d’or.
« C’est tout ? dit Hooke, la voix blanche.
— Y avait trois caisses, dit Silas. D’après les récits du capitaine. Trois caisses de cent livres d’or. Quelqu’un est venu avant nous. On a pris les deux premières. On a laissé celle-ci, ou il a cru la cacher assez. »
Hooke resta un long moment silencieux, les bras lourds de lingots. Quatre cents livres d’or, c’était un beau pactole pour un homme seul. Mais pour une dette plus que trentenaire, pour les armateurs de Londres, pour le prix d’un navire coulé et de vingt-deux hommes qui attendaient une sacoche, un avenir, une fuite… ce n’était rien. Rien du tout.
« On va ressortir, dit-il enfin. Avec chaque lingot. Et on ne dit rien aux autres. Pas encore. »
Silas le regarda, puis hocha la tête. Il commençait à envelopper les lingots dans les toiles cirées lorsqu’un bruit sourd ébranla la grotte.
Les deux hommes échangèrent un regard. Le grondement ne s’arrêta pas. Ilmonta, se fit plus proche, plus lourd, un roulement de pierre et de gravats qui semblait venir du plafond.
« La marée, cria Silas, ou la voûte ! »
Un bloc entier de basalte s’effondra dans l’eau à quelques brasses d’eux, et une pluie de pierres s’abatit sur l’étroite galerie par laquelle ils étaient entrés. La raie de lumière grise disparut sous un amas de blocs et de sable.
Hooke éteignit sa lampe. Il ne restait que la flamme de celles qu’ils avaient apportées dans le sac étanche, trois pots d’huile capables de durer peut-être une journée. La poche d’air était piégée, et la roche autour d’eux suffisait pour des dizaines de pieds.
« Les cordes, dit Silas, à voix basse. On a la corde de sauvetage. »
Hooke se rendit compte que, dans sa hâte, il n’avait pas noué l’attachage à sa ceinture. La corde était restée à l’entrée, tressée avec les autres, sur la corniche, dans les mains des hommes de quart.
« On va creuser, dit Hooke, la voix plus dure que son cœur.
— On va creuser, dit Silas. Et on va compter les lingots. »
Il s’approcha du bloc qui obstruait la galerie, posa la main sur la pierre, puis tourna la tête vers l’eau noire à l’entrée de la chambre. Il plissa les yeux.
« Monsieur Hooke, dit-il lentement. Y a un second passage.
— Quel second passage ?
— Celui que Motte a pris. Il est pas mort dans l’explosion, le mousse. Il a monté son propre camp. J’ai vu ses traces sur le sable au matin de la tempête. Il a dû passer par là avant nous. » Il montra du doigt une fissure sombre au fond de la grotte, partiellement masquée par un pilier de roche. « Et il a laissé quelque chose pour nous. Regardez. »
Hooke avança lentement. Sous la lumière dansante de la lampe, il vit ce que Silas indiquait : l’empreinte d’un sabot de vache, marquée dans la vase humide, et, à côté, un petit objet brillant qu’il ramassa. C’était une montre de gousset en argent, au verre fendu. Le cadran était arrêté à trois heures sept.
Le nom gravé a l’intérieur du couvercle était celui du capitaine Vane.
« Il est vivant, dit Hooke. Motte est vivant, et il a le chronomètre de Vane. »
La roche crépitait autour d’eux, comme une créature qui digérait, et la mer montait dans la galerie noyée.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.