Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 29: The Debt Paid
Le bruit de l’éboulement s’était tu, ne laissant que le clapotis de l’eau dans l’obscurité. Hooke tenait la lanterne haute, ses yeux parcourant les barres d’or empilées contre la paroi humide. Il les compta une seconde fois, comme si le chiffre pouvait changer. Trente-deux. Pas quarante-huit, pas cinquante. Pas de quoi couvrir les dettes de Vane, ni les salaires promis à l’équipage, ni les parts de chasse, ni le coût d’un navire de retour.
— Trente-deux, murmura-t-il. C’est tout ce qui reste du trésor de Laroche.
Silas s’accroupit près de la pile, son visage buriné éclairé par la flamme vacillante. Il passa une main sur l’or, comme s’il pouvait en extraire un secret.
— Vane a menti jusqu’au bout, dit-il. Ou Motte a emporté le reste.
Hooke pensa à la montre du capitaine, à l’ombre de Motte dans cette grotte avant eux. L’homme avait laissé les barres, mais pris le temps. Il y avait autre chose ici, ou ailleurs. Mais ils n’avaient pas le temps d’explorer les ramifications.
— Monte cette deuxième sortie, dit Hooke. Qu’on voie la lumière du jour.
Silas obéit, grimpant le long de la cheminée rocheuse que Motte avait dû emprunter. Il poussa contre une plaque de pierre qui céda avec un grincement, laissant entrer un rai de soleil pâle. Il se hissa, puis se pencha en arrière.
— On est sur le versant nord, dit-il. À une demi-heure du camp, par les crêtes.
Hooke rassembla les barres dans son sac de toile, les sentant peser lourd contre son épaule. Trente-deux. Il pensa à Londres, aux bureaux du propriétaire du Leviathan, aux juges de l’Amirauté. Un navire perdu, un capitaine mort, une mission dévoyée. Toute l’affaire pourrait être déformée — par ceux qui voulaient protéger leur investissement, en faire un bouc émissaire. Lui, Elias Hooke, premier officier sans fortune et sans protecteur.
Mais trente-deux barres… assez pour rembourser la dette de Vane à l’armateur. Assez pour que l’affaire soit étouffée, qu’aucune cour martiale ne lui tombe dessus. Il n’était pas certain que ce fût la vérité légale, mais c’était la vérité pratique.
Il se hissa à travers l’ouverture, rejoignant Silas sur la crête. L’océan s’étendait en contrebas, gris et immense, et le dos brisé du Leviathan gisait sur la plage, comme un squelette de cétacé échoué. Les hommes s’affairaient autour des débris, petits et dérisoires.
— Qu’est-ce qu’on raconte aux gars ? demanda Silas.
Hooke regarda le sac d’or. La réponse lui vint — nette, dure, sans beauté.
— La vérité. On pourra pas la cacher longtemps.
Ils descendirent le versant rocailleux, atteignant la plage en fin d’après-midi. Le camp s’étirait le long du sable : tentes de fortune, restes de cales arrachées, feux maigres. Les hommes levèrent la tête à leur approche. Baë se leva le premier, ses yeux bruns semblables à des pierres.
Hooke jeta le sac sur le sol. Le bruit métallique des barres se fit entendre, attirant tout le monde. Trente-deux éclats dorés roulèrent sur le sable.
Les hommes avancèrent, certaines mains se tendirent. Hooke les arrêta d’un geste.
— C’est tout. Trente-deux barres. Moins d’un tiers de ce que Vane avait promis.
Un silence pesant s’installa. Puis les murmures commencèrent, comme un ressac.
— Trente-deux barres ? Ça fait combien chacun ? dit un harponneur nommé Kerguelen.
Hooke avait calculé mentalement pendant la descente. Il n’y avait pas de part équitable possible. L’or suffisait à peine à une seule mission. Il laissa le poids du silence retomber sur eux.
Ce fut Baë qui parla, et sa voix tranchait.
— Tu veux le garder pour toi, Hooke ? C’est pour ça que tu nous as fait sortir du chantier de la mort, pour nous voler notre part à la fin ?
— Ce n’est pas le moment de se partager des miettes, répondit Hooke. Ce navire était engagé sur une dette qui revient au propriétaire, et cette dette est liée à nos vies. Si on rentre avec cet or et qu’on le disperse entre vingt-deux hommes, ça suffira à peine à payer un passage de retour. En revanche, si on le remet tel quel au propriétaire à Londres, ça efface la dette du navire, ça évite toute poursuite, et on peut reprendre la mer avec des contrats propres.
— Contrats propres ? s’écria Kerguelen. Tu parles comme un marchand, pas comme un marin.
— Je parle comme un homme qui veut pas finir pendu pour mutinerie, répondit Hooke. Nous avons perdu le capitaine, le navire et la mission. L’Amirauté ne demandera pas qui de nous a tenu le gouvernail — elle cherchera simplement qui payer pour la perte.
— Et cet or paye pour nous ? L’or pour Londres, et nous on mange des racines sur une île oubliée de Dieu ? lança Baë, les épaules tendues. Appelle ça le tribut de notre sang, peut-être, à la dette de ce cochon de Vane.
Le murmure grossit. Hooke vit les visages se fermer. Il avait connu cette tempête, sur d’autres navires. La différence entre un équipage uni face à la mer et une meute qui sent la trahison. Silas se tenait un pas derrière lui, la mâchoire serrée, sans dire mot.
Parce qu’il avait été complice de la décision, Hooke lui avait confié le plan en descendant. Il savait que Silas comprenait : l’or irait à Londres, en un seul bloc. Que la carte du retour à payer était dure à avaler.
Mais il n’avait pas voulu préparer les hommes avant d’arriver. Il avait compté sur le choc de la réalité, sur leur fatigue, sur leur raison. Erreur de calcul.
— Et si on veut pas ? demanda une voix au fond, celle d’un gabier nommé Louvel.
Hooke regarda le visage de Louvel, jeune, affamé d’espoir. Il se mit à expliquer clairement, et répondit :
— Alors vous êtes libres de vos choix. Mais sachez-le : sans cet or, pas de passage vers Londres. Pas de lettres de la compagnie. Personne ne sera engageable. Chaque homme parmi vous devra justifier la perte d’un navire de la couronne marchande. Il y aura des questions, des prisons peut-être. C’est cet or qui va nous arracher au tribunal.
— Un tribunal qui vaut mieux que ta cache, peux-tu être pendu ? cria Kerguelen.
Baë avança d’un pas. Sa main frôla le manche d’un couteau à sa ceinture. Hooke vit le déplacement de l’équilibre, le geste d’homme qui n’a plus rien à perdre.
— On a risqué notre vie pour cet or, dit Baë, lentement. Le capitaine est mort. Le navire est mort. Et tu veux vendre tout ça pour une signature à Londres ? Tu nous crois des mules, Hooke ?
Le vent prit un coup derrière eux, soulevant la poussière de sable. Quatre ou cinq hommes se tournèrent vers le sac, leurs yeux luisants d’avarice. D’autres reculèrent, plus silencieux, se rangeant du côté de Baë. Le clan était tracé.
Hooke savait qu’ils allaient tuer pour l’or. Ils étaient à moins de trois décennies de la piraterie, ces hommes. Vane avait peut-être été chasseur de pirates, mais son équipage était à moitié issu des flibustiers de l’Atlantique, venus aux eaux de l’hiver pour se refaire. La valeur de la vie humaine sur cette île était faible.
Il prit le sac avec lui, recula d’un pas vers la lisière des rochers.
— C’est un choix à faire. Pas toi, Baë, mais tous. Si vous préférez le partage en morceaux, alors je prends ma part et je jette le reste à la mer. J’ai pas envie de mourir pour trente-deux lingots sur une grève déserte.
La menace fit effet. Les avides hésitèrent. Les partisans de Baë perdirent de leur assurance. Un vent de division parcourut la plage.
Puis Silas prit la parole :
— L’or reste à Hooke. Moi, je veux pas finir sur la potence pour une dette qui sera jamais éteinte. Ceux qui veulent survivre et voir Londres encore une fois, vous savez où me trouver.
Il se retourna et s’éloigna vers les hauteurs de sable, sans regarder en arrière. Deux hommes le suivirent, puis trois. Baë ne bougea pas, sa figure sombre dans la lumière déclinante. Hooke s’avança plus près de lui.
— Baë, tu es un bon marin. Si tu veux mourir ici pour trente-deux barres, fais-le. Mais n’emporte personne avec toi.
Baë cracha par terre, se tourna vers la mer. Une pause infinie, puis il rétorqua avec mépris :
— Tu t’en souviendras, Hooke. Tu as choisi ton alliée : la loi des marchands. Moi, je choisis la mer.
Il marcha vers les dunes, suivi de presque la moitié des hommes.
Hooke resta seul, le sac pesant contre sa cuisse, écoutant les vagues mourir sur la plage. Puis il entendit un bruit à la limite du camp — le crépitement du gravier, un mouvement qui n’était pas celui du vent. Il se tourna.
Une silhouette émergea des rochers, un homme brun et maigre, tenant une montre d’or entre ses doigts.
Motte.
— Alors, Hooke, dit-il. Tu fais payer la dette du capitaine avec mon or ? J’ai d’autres dispositions. Et un peu plus de compréhension vis-à-vis de ceux qui meurent pour lui.
Le couteau de Motte apparut comme par magie. Le camp sembla retenir son souffle. Le sac d’or était lourd, Hooke savait qu’il ne pourrait pas courir avec. Il ne pouvait pas fuir. Il ne pouvait pas tuer. Et Motte souriait, avec cette familiarité malfaisante de l’homme qui a survécu à la mort une fois déjà.
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