Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 30: The Mutiny's Spark
La poussière de calcaire retomba en fine pluie sur les épaules d’Elias Hooke alors qu’il rampait hors de l’étroit boyau. Derrière lui, Silas soufflait comme un phoque échoué, ses mains écorchées agrippant deux lingots d’or contre sa poitrine. L’air marin les frappa, salé et brutal, après l’humidité confinée de la grotte.
Hooke cligna des yeux face au soleil déclinant. La plage nord s’étendait devant eux, déserte. Pas de signal. Pas de fumée. Pas même le cri d’un homme.
— Ils n’ont pas donné le signe, murmura Silas en se hissant à ses côtés. Ça fait… combien ?
— Trop longtemps.
Silas secoua la tête, les yeux rivés sur la crête rocheuse qui masquait leur campement. Son visage taillé dans le granit des îles Shetland semblait plus vieux que ses quarante ans.
— On retourne là-bas, dit-il. Avec ça.
Il souleva un lingot, le poids du métal faisant plier son bras.
— Tous. On leur montre tout. C’est la seule façon.
Hooke ne répondit pas. Il fixait l’horizon, là où le Leviathan avait été tiré sur le sable, sa coque éventrée par les pirates. Une heure de marche, peut-être deux avec le chargement. Vingt-deux hommes affamés, méfiants, et huit autres qui l’attendaient à la grotte — ceux qui avaient refusé de le suivre.
— Silas, tu sais ce qui se passera si on ramène trois douzaines de lingots sur une plage où des hommes meurent de faim ?
Silas cracha par terre.
— Ils verront la vérité. Que c’est tout ce qu’il y a.
— Ils verront de l’or, insista Hooke. Et ils se demanderont ce qu’on leur cache encore.
Ils marchèrent sans autre parole, contournant les dunes basses et les affleurements volcaniques. Le soleil tombait vite sous ces latitudes, le ciel virant au violet puis au noir comme un encrier qu’on renverse. Silas portait les lingots dans un sac de toile qu’il avait cousu la nuit précédente, le poids les obligeant à s’arrêter tous les cent pas.
C’est en gravissant la dernière crête que Hooke entendit les voix. Pas les murmures d’un camp au repos. Des cris. Des accusations.
Il s’accroupit, Silas l’imita, et ils découvrirent la scène en contrebas.
Le cercle d’hommes s’était formé autour d’un feu maigre — du bois vert qui fumait plus qu’il ne brûlait. Au centre, debout sur une caisse retournée, se tenait Baë. Le harponneur breton hurlait, sa barbe rousse dressée comme une crinière, pointant un doigt osseux vers les tentes.
— … et lui, il est là-bas, dans la grotte, à compter ses lingots ! Pendant qu’on meurt ici, sans eau douce, sans nourriture !
Un grondement parcourut l’assemblée. Hooke compta les silhouettes. Quinze, peut-être seize. Manquaient les hommes de garde postés à l’épave. Et d’autres… d’autres l’avaient rejoint.
— Où est Motte ? demanda Silas à voix basse.
— C’est pas Motte qui parle, c’est Baë. Et il parle le langage de la faim.
Hooke enroula la corde autour de son épaule et commença la descente. Il aurait pu attendre la nuit, se glisser jusqu’à la cabine exiguë qu’il s’était réservée à bord de l’épave. Mais les premiers mots de Baë lui glacèrent le sang :
— … et quand il reviendra, on lui prendra ce qu’il nous cache. De gré ou de force.
Le cercle s’ouvrit quand Hooke émergea des ombres. Silas le suivait, le sac de toile tombant lourdement sur le sable avec un bruit sourd qui fit taire tout le monde.
— Baë. Content de voir que tu veilles au moral des troupes.
Le harponneur ne recula pas. Il sauta de sa caisse, les poings serrés.
— Où est l’or, Hooke ? On a vu ton âne creuser la colline, là-bas. On a vu des rochers bouger, entendu une explosion. Tu nous as dit que la grotte était inondée, inatteignable.
— Elle l’était.
— Et maintenant ?
Silence. Hooke sentit les regards se poser sur lui — des regards affamés, des regards désespérés. Quinze hommes avait survécu aux pirates. Quinze corps malmenés, brûlés, à bout de force. Devant eux, le sac de toile prenait des proportions mythiques.
— On a trouvé de l’or, dit Hooke finalement. Pas ce qu’on espérait.
Sa voix portait, nette et calme.
Baë fit un pas en avant.
— Combien ?
Hooke regarda Silas. Un accord muet. Le vieux marin s’accroupit et ouvrit le sac. Les lingots s’étalèrent dans la lueur du feu, trente-deux blocs d’un jaune terne qui captèrent pourtant toute la lumière comme des braises.
Le silence dura trois secondes. Puis Baë éclata de rire — un rire cassé, sans joie.
— Ça ? Il y a assez là pour payer une pinte à chacun dans un bouge de Bristol. Le capitaine parlait de milliers de livres. De quoi remplir une cale !
— Le capitaine a menti, dit Hooke. Ses dettes dépassent ce qu’on a trouvé. Ce butin couvre tout juste ce qu’il devait à l’armateur. Il ne reste rien pour nous.
La foule gronda. Les yeux quittèrent les lingots pour se poser sur Hooke avec une dureté nouvelle. Baë avança, le menton levé.
— C’est tout ce que tu trouves à dire ? Tu reviens d’une grotte avec de l’or, et tu nous dis que c’est pas assez ? Pendant qu’on crevait ici à manger des bernacles, à boire de l’eau verte ?
— Vous avez survécu. C’est plus que certains peuvent dire.
Le coup partit sans prévenir. Le poing de Baë frappa la mâchoire de Hooke, un choc sec qui lui fit voir des étoiles blanches. Il chancela, recula, et le cercle se referma aussitôt autour de lui.
— Pas de ça ! cria Silas en s’interposant, son couteau soudain ouvert dans la main.
Mais Baë ne reculait pas.
— L’or, Hooke. Tout l’or. Le tien, tu le gardes, et tu nous laisses décider quoi en faire. Et ces lingots, on les partage — ou tu ne repars pas d’ici.
Hooke essuya le sang au coin de sa lèvre. Il regarda les hommes qui l’entouraient. Des marins, pas des pirates. Des hommes qui avaient obéi aux ordres toute leur vie. Mais sans capitaine, sans navire, cette chaîne s’était brisée.
— Ces lingots vont à Londres, dit-il. Ils remboursent le navire que vous avez perdu. Sans cela, toute notre histoire devient une mutinerie, et chaque homme les menottes aux poignets.
— On est déjà des mutins, espèce d’idiot ! On n’a plus de navire ! On n’a plus de capitaine ! Tout ce qui nous reste, c’est ce que tu tiens dans tes mains.
Le murmure de la foule changea. Certaines voix se firent plus dangereuses. Des drisses furent déroulées entre les mains nerveuses.
Et là-bas, sur la pointe nord, Hooke vit une silhouette qui n’était pas là avant. Obadiah Seagrave, le canonnier, se tenait à l’écart, bras croisés, les yeux un peu trop brillants dans la pénombre. Il n’avait pas rejoint le cercle. Il regardait, jugeait.
Silas attrapa le sac et le jeta sur son épaule.
— On se tire, murmura-t-il à Hooke. La cabine du gaillard d’arrière a une porte qui ferme.
Ils battirent en retraite vers l’épave échouée, le sac fermement tenu, sous les huées. Le sable s’envolait sous leurs pas, les cris des hommes les poursuivant jusqu’à la coque brisée. Hooke claqua la porte de la cabine du capitaine, glissa le verrou, et s’y adossa, haletant.
Silas déposa le sac dans un coin et tira son couteau.
— Ils vont revenir. Ce soir. Demain au plus tard.
— Je sais.
Hooke regarda par l’étroit hublot. Les ombres s’étaient regroupées autour du feu mourant. Baë gesticulait à nouveau, suivi de quelques hommes armés de gaffes.
— On tient jusqu’à l’aube, dit Silas. Après…
Il ne finit pas. Le bruit d’un pas se répercutait dans le couloir étroit, juste derrière la porte.
Trois coups. Lents. Réguliers.
Silas se figea.
— Ils ont jamais cogné comme ça.
Hooke échangea un regard avec lui, puis il approcha de la porte, une main sur le pêne.
— Qui est là ?
Une voix grêle, presque inoffensive, se glissa à travers les planches :
— C’est moi. Obadiah. J’ai… j’ai besoin de vous parler. De mon frère.
Le silence s’épaissit comme de la mélasse. Hooke avait lu les registres du capitaine. Il savait ce que disait la dernière entrée au sujet d’Obadiah Seagrave.
Il ferma les yeux.
— Pose ta question, Obadiah.
— On m’a dit qu’il était mort sur le navire marchand. Celui qui portait l’or. Le vôtre, le Juno. Vous étiez son premier officier, pas vrai ?
Le verrou trembla sous les doigts d’Hooke.
Il avait menti à des pirates. À son propre équipage. Mais ce mensonge-là, il ne savait pas s’il pourrait le porter encore très longtemps.
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