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Le Léviathan Doré

Lire le chapitre 4: The Whisper of Gold

La nuit avait la consistance du goudron. Elias Hooke arpentait le pont de la *Gilded Leviathan* comme on arpente une corde raide, un pied devant l'autre, la main frôlant le bastingage humide. Il avait laissé le gaillard d'avant derrière lui, mais les murmures l'y suivaient, collés à sa nuque comme des mouches sur une plaie.

— …or de la flotte perdue, disait une voix étouffée près du cabestan. Le capitaine en a parlé en dormant. Il a crié « San Cristóbal » comme un homme qui voit Dieu.

Hooke s'arrêta net. Il reconnut la voix de Toussaint, un harponneur de la vigie, gros homme au visage couturé par le sel. À côté de lui, deux matelots se tenaient penchés, les yeux brillants dans l'obscurité.

— Et alors ? répondit l'un, un jeune gabier nommé Le Goff. On est ici pour la graisse, pas pour la poudre d'or. Qu'est-ce que ça change ?

— Ça change que si le capitaine nous mène vers un trésor au lieu des baleines, il nous mène aussi vers le diable, grogna Toussaint. Les écueils, les calmes plats, les navires de guerre espagnols qui patrouillent encore… Et nous, on n'a que des harpons contre des canons.

Hooke s'avança d'un pas, laissant ses bottes frapper le pont assez fort pour être entendu. Les trois hommes se turent aussitôt, les yeux rivés sur lui.

— La veille est censée surveiller l'horizon, pas colporter des contes de nourrice, dit-il d'une voix posée mais tranchante. Retournez à vos postes. Et si j'entends encore parler d'or sur ce pont, je vous fais coucher dans la graisse de baleine jusqu'à la prochaine pleine lune.

Toussaint ouvrit la bouche, puis la referma. Le Goff détala sans demander son reste. Le harponneur resta un instant, les mâchoires serrées, avant de cracher par-dessus bord et de disparaître vers l'avant.

Hooke souffla lentement, sentant le poids de la nuit peser sur ses épaules. Le capitaine Vane avait parlé en dormant. Quel imbécile avait bien pu coucher si près de sa cabine pour l'entendre ? Et surtout, combien d'oreilles avaient capté ce nom, *San Cristóbal*, avant que la rumeur ne prenne racine ?

— Monsieur Hooke.

La voix arriva dans son dos, sèche comme une lame qu'on aiguise. Il se retourna. Silas, le second maître, se tenait adossé au mât d'artimon, les bras croisés, une moitié de son visage éclairée par la lanterne du gaillard. Ses yeux étaient deux fentes grises dans l'ombre.

— Vous les avez fait taire, dit Silas. Mais vous ne les avez pas convaincus.

— Je n'ai pas à convaincre. Ils doivent obéir.

— Ils doivent, reprit Silas en détachant chaque syllabe. Mais ils pensent. Et ce qu'ils pensent, c'est que nous naviguons vers notre propre perte. Vous ne pouvez pas leur jeter des harpons dans la gorge quand ils commencent à se demander pourquoi nous avons quitté les zones de pêche les plus grasses de l'Atlantique pour foncer vers le sud comme une baleine poursuivie par un navire de guerre.

Hooke s'approcha, baissant la voix.

— Écoutez-moi, Silas. Vous savez ce qui arrive à un équipage. Une rumeur, une seule, bien placée, et c'est tout le navire qui s'embrase. Vous voulez des mutins à bord ?

— Je veux des réponses, monsieur. Et je ne suis pas le seul.

Il y eut un silence. Le navire grinça, inclinant légèrement sur une houle douce. Quelque part sous leurs pieds, la coque gémit comme une bête fatiguée.

— Le capitaine est un homme déterminé, reprit Hooke, pesant chacun de ses mots. Il sait ce qu'il fait. Il a une charte, des relevés…

— Des relevés, coupa Silas avec un rire court. Ce matin, j'ai vu le capitaine jeter un sextant contre la cloison de sa cabine. Il a juré que les étoiles étaient « fausses », qu'elles « s'étaient déplacées pour le tromper ». Un navigateur ne dit pas ça, monsieur Hooke. Un navigateur fou le dit.

Hooke sentit un froid lui traverser la poitrine. Le capitaine Vane avait toujours été nerveux, méfiant, mais depuis qu'ils avaient croisé le 40e parallèle sud, son comportement s'était dégradé par à-coups, comme une voile qui se déchire d'abord par un coin, puis par toute sa longueur.

— Ce que vous dites est grave, murmura Hooke.

— La gravité, monsieur, ça ne m'effraie pas. Ce qui m'effraie, c'est le silence. C'est un homme qui commande un navire de quarante âmes et qui parle à voix basse à des cartes mortes depuis cent vingt ans.

Il marqua une pause, puis planta ses yeux dans ceux de Hooke.

— Vous savez quelque chose. Je le vois à la façon dont vous serrez les mâchoires quand on prononce son nom. Vous savez ce qu'il cherche, et vous ne le dites pas.

— Je n'ai rien à dire.

— Alors faites en sorte que ça reste vrai, parce que si l'équipage apprend que vous saviez et que vous n'avez rien dit quand la navigation commence à nous tuer… La corde ne vous attendra pas bien longtemps non plus.

Silas tourna les talons et disparut dans l'obscurité du gaillard arrière, laissant Hooke seul face à la mer noire. Les vagues clapotaient contre la coque, un bruit monotone et sourd, comme un cœur qui refuse de s'arrêter.

Il resta là un long moment, le regard perdu vers l'horizon où rien ne brillait, pas même une étoile entre deux nuages bas. Puis il se dirigea vers la descente des cabines.

La coursive était étroite, mal éclairée par une lanterne à huile qui tanguait doucement. Il passa devant la porte du docteur, fermée, devant celle du charpentier, entrouverte d'un cran. Puis il arriva près de la porte du capitaine. Mais il n'y avait pas de lumière sous le seuil. Pas un bruit. Rien que le craquement sourd du navire.

Pourtant, il entendit une voix. Basse, hachée, comme un homme qui récite une prière ou compte de l'argent. Hooke s'immobilisa, collant presque son oreille au panneau de bois.

— …trois cents lingots… noirs de sel… dans les cales du San Cristóbal, le capitaine de l'Avaro l'a écrite de sa main… il l'a enterrée, non, il l'a scellée dans le plomb de la barre à roue… et je la trouverai, moi, Mordecai Vane, je le jure devant Dieu et le diable…

Suivit un bruit de papier froissé, puis un soupir long, presque gémissant. Hooke retint sa respiration. Il fit demi-tour, remonta vers le pont.

Mais sa main accrocha un objet en passant la porte de la cambuse. Il jura dans sa barbe et se pencha. Un morceau de carton, replié, glissé dans le chambranle comme une marque. Il le déplia. L'écriture était lâche, rapide, à l'encre pâle : *« Le second sait où sont vos parts. Demandez-lui. — Un ami. »*

Le papier trembla entre ses doigts. Le second. Lui. Quelqu'un, sur ce navire, cherchait à lui tendre un piège — ou à attiser la haine des matelots contre lui. Il froissa le mot, le fourra dans sa poche.

Quelqu'un d'autre savait. Et ce quelqu'un jouait son propre jeu.

Hooke s'arrêta au pied du grand mât, le cœur battant. La nuit était toujours aussi épaisse, l'océan toujours aussi vaste. Mais le navire, qui lui semblait familier, lui parut soudain plein de fissures par lesquelles quelque chose d'obscur commençait à suinter.

Il savait désormais qu'il n'était pas seulement face au délire d'un capitaine. Il était face à un complot. Et il en était la cible.

Le premier rayon de l'aube ne tarda pas à paraître, à l'est — mais pour Hooke, la nuit ne faisait que commencer.