Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 31: The Brother's Plea
L’air dans la cabine du capitaine était lourd, chargé de sel et de poussière de calfatage. Dehors, les voix s’étaient tues, mais la tension restait palpable comme une voile trop tendue. Obadiah se tenait là, massif, les mains ouvertes devant lui, le visage dévoré par une angoisse que la colère n’arrivait plus à masquer.
« On m’a dit que tu naviguais avec le Juno, avant. Avant qu’elle ne sombre avec ma promesse de fortune. » Sa voix chevrota, juste un peu, comme une planche qui plie sous le poids. « Mon frère, Ezra. Il était sur ce bateau. Et personne ne m’a jamais dit comment il était mort. »
Hooke jeta un coup d’œil à Silas, qui se tenait en retrait près de la porte, une main posée sur le manche de son couteau. Silas ne dit rien, mais il hocha la tête. Un geste infime. On ne fuit pas un fantôme, finit par comprendre Hooke. Il faut le regarder en face.
« Ton frère », commença Hooke, la voix raclée par les heures sans eau, « est mort lors d’une mutinerie. »
Obadiah ferma les poings. « Une mutinerie. C’est tout ce que tu as ? »
« Ce n’est pas tout. » Hooke traversa la cabine et ouvrit le tiroir du bureau, celui qui sentait encore le tabac froid du capitaine Vane. Il en sortit le registre, un volume épais relié de cuir noir, couvert de moisissures. Il le poussa vers Obadiah, qui le prit avec une révérence maladroite. « Le capitaine tenait un journal de bord. Pas le vrai registre, celui de la compagnie. Un autre. Je l’ai trouvé dans sa cabine quand je suis monté à bord du Leviathan, il y a des années. Il parlait de tous ses voyages. Y compris de celui du Juno. »
Obadiah feuilleta les pages, ses doigts épais tournant les feuilles fragiles. Il s’arrêta sur une page marquée d’un pli. Il lut en silence, les lèvres remuant.
« “Le second, Obadiah Nash… à été jeté par-dessus bord par les mutins après avoir refusé de rejoindre leur cause.” » Il releva la tête, les yeux rougis. « Ils ont écrit son nom de travers. C’étaient Ezra Nash. “Ezra”. »
Silas fit un pas en avant. « Le log dit aussi que la mutinerie a éclaté alors que le Juno était en route vers le Cap avec une cargaison de lingots appartenant à la compagnie. Mutinerie, puis naufrage. Tout le monde est mort. »
« Tout le monde », répéta Obadiah, la voix brisée.
Hooke sentit le poids du silence s’abattre sur lui. Il aurait pu s’arrêter là. Dire que c’était tout, que le Juno avait coulé avec son or et sa vérité. Mais une partie de lui, celle qui ne voulait plus de mensonges entre ces murs fissurés, le poussa à parler.
« Mais le log ne dit pas tout. » Il attendit que les yeux d’Obadiah se plantent dans les siens. « Le capitaine Vane n’était pas qu’un passager sur ce bateau, Obadiah. Il était le meneur de la mutinerie. »
La phrase resta suspendue dans l’air comme un coup de canon. Obadiah lâcha le livre, qui tomba au sol dans un bruit sourd. « Vane ? Le capitaine que tu as servi pendant dix ans ? Ce Vane ? »
« Celui-là même. » Hooke ne détourna pas le regard. « Il a monté l’équipage contre le capitaine légitime, s’est emparé de la cargaison, et a fait couler le Juno pour effacer les preuves. Ton frère n’a pas été jeté par-dessus bord par des mutins inconnus. Il a été abattu par Vane en personne, pour avoir refusé de le suivre. »
Obadiah recula d’un pas, heurtant la table. Sa main chercha un appui et trouva le bord d’une chaise. Il resta là, debout, le souffle court, les épaules secouées d’un tremblement rageur.
« Et toi, où étais-tu ? » Sa voix monta, se fissura. « Tu étais sur ce bateau, à ce qu’on dit. Tu étais matelot à l’époque, pas vrai ? »
Hooke hocha la tête, un geste lent. « J’étais dans la cale quand ça a commencé. Quand je suis monté, c’était fini. Ton frère était déjà mort, et Vane tenait le gouvernail. J’ai fait le choix de garder ma vie. »
« Tu l’as laissé faire. » Les mots sortirent comme du venin. « Tu as laissé ce monstre tuer mon frère, voler son or, et tu as passé des années à ramper devant lui. Et maintenant tu veux me faire croire que tout cet or, ces lingots que tu as sortis de la grotte, ce n’est que la moitié de ce qu’il a volé ? »
« Comment pourrais-tu le savoir ? » dit Silas d’une voix calme, presque douce. « Tu n’étais pas dans la grotte. Nous avons trouvé trente-deux lingots. C’est tout ce qu’il y avait. »
« Trente-deux lingots », ricana Obadiah. Il fit un pas vers Hooke, ses yeux passant de la haine à une douleur si profonde qu’elle en devenait tangible. « Le Juno transportait une cargaison dix fois supérieure, c’est ce qu’on disait dans les tavernes. Dix fois, Hooke. Tu veux me faire croire que Vane a enterré un cinquième de son butin, puis qu’il a passé dix ans à pourchasser ce qui restait ? »
« Vane croyait que le reste était dans la grotte. » Hooke garda la voix égale, même si son estomac se nouait. « Il s’est trompé. Les lingots que nous avons trouvés, c’était le reste du chargement du Juno, peut-être. Ou la part d’un autre voyage. Je n’en sais rien. Mais la grotte est vide désormais, Obadiah. Le passage est effondré. C’est fini. »
« Fini ? » Obadiah ricana de nouveau, mais cette fois son rire était vide, brisé. « Rien n’est fini. Tu me dis que mon frère est mort pour une poignée de lingots que tu comptes emporter à Londres pour payer les dettes d’un mort. Et tu veux que je te croie ? Que je te suive ? »
« Je ne te demande pas de me suivre. » Hooke désigna la porte d’un geste las. « Dehors, il y a vingt-deux hommes qui se déchirent pour savoir s’ils doivent m’égorger pour de l’or ou brûler le navire pour avoir la paix. Tu veux les rejoindre ? Vas-y. Prends ta part de ce que nous avons trouvé. Je ne te retiens pas. »
Obadiah resta figé. Le silence s’étira, entremêlé du clapotis de l’eau contre la coque échouée. Dehors, une mouette cria.
« Ma part », répéta-t-il, comme si les mots étaient un poison. « Tu crois que c’est ça que je veux ? De l’or ? » Il tapota sa poitrine, là où son cœur battait sous une chemise sale. « Je veux savoir pourquoi mon frère est mort. Et tu me dis qu’il est mort parce qu’un homme que tu aurais pu arrêter a décidé qu’il était de trop. Et tu veux enterrer cette vérité sous trente-deux lingots dans le bureau d’un armateur de Londres. »
Hooke ne répondit pas. Il n’y avait pas de réponse à donner. Les mots d’Obadiah restèrent suspendus, lourds comme des chaînes.
Silas fit un pas vers la porte, posant une main dessus. « Nous sommes tous fatigués, Obadiah. Repose-toi. Demain, nous déciderons ce que nous faisons du bateau et de l’or. »
« Demain », reprit Obadiah. Il passa devant Silas sans le regarder, puis s’arrêta au seuil de la cabine. Il se retourna vers Hooke, le visage durci, la douleur remplacée par une résolution glaciale. « Tu me dis que Vane a tué mon frère pour de l’or. Mais Vane est mort. Et toi, tu vis. Et tu me dis que la grotte était presque vide. » Il hocha lentement la tête. « Alors je me dis : un homme comme toi, qui a menti pour survivre pendant dix ans, il pourrait bien mentir encore. Pour garder le gros du trésor pour lui, et donner des miettes aux chiens. »
Hooke planta ses pieds dans le sol. « Je t’ai dit la vérité. »
« La vérité. » Obadiah eut un sourire amer. « La vérité, c’est que mon frère est mort, que tu le savais, et que tu n’as rien fait. La vérité, c’est que tu es peut-être aussi bon menteur que le capitaine que tu as servi. » Il baissa la voix, presque un murmure. « Et la vérité, c’est que je vais trouver cette grotte moi-même. Et si tu m’as menti, je reviendrai te chercher. »
Il sortit. La porte claqua derrière lui, laissant un silence cassé.
Silas resta immobile un instant, puis il traversa la cabine et ramassa le journal qui gisait à terre. Il le posa délicatement sur le bureau. « Tu viens de te faire un autre ennemi, mon ami. »
Hooke s’assit lourdement dans le fauteuil du capitaine, le bois grinçant sous son poids. Il ferma les yeux, et vit le visage d’Ezra Nash, un homme qu’il n’avait jamais connu, qui le fixait depuis le fond de sa tombe marine.
« Je me suis fait un ennemi le jour où j’ai choisi de survivre, Silas. » Sa voix n’était plus qu’un murmure. « Ce n’est pas aujourd’hui que ça change. »
Il rouvrit les yeux et regarda la mer par la fenêtre, où le ciel s’assombrissait à l’ouest. Une ligne de nuages noirs montait à l’horizon. « Mais j’aurais préféré que ce soit la tempête qui vienne plutôt que la haine de cet homme. » Il se leva, passa une main sur son visage. « Allons voir comment la coque tient. Si elle se déchire, plus personne ne se souciera de savoir qui a tué qui. »
Silas ne répondit pas, mais il ouvrit la porte. Ils sortirent ensemble dans le crépuscule strié de premiers éclairs, laissant derrière eux l’or muet, le journal ouvert, et le fantôme d’un homme qui demandait justice.
La plage était déserte. De l’autre côté de la dune, des éclats de voix montaient, puis retombaient. Obadiah n’avait pas rejoint le camp, il s’était évanoui dans les rochers au nord. Quelque part sous la terre, les lingots dormaient dans un écrin de pierre. Et quelque part entre eux et la mer, un autre homme, Motte, rôdait encore, invisible.
Hooke posa une main sur le bastingage du Leviathan et sentit la coque vibrer d’un frémissement sourd sous ses paumes. Ce n’était pas la tempête qui approchait. C’était autre chose. Une fissure profonde, prête à s’ouvrir.
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