Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 34: The Longboat's Journey
La mer, grise comme du plomb, roulait sous le radeau avec une régularité sourde qui rythmait notre monotone supplice. Six jours déjà que nous dérivions, accrochés à notre fragile esquifassemblé dans la hâte des naufragés. Le soleil de plomb avait fait place à des plafonds nuageux qui nous privaient de toute lumination pour nos calculs. Je tins le sextant inutile dans mes mains, l'écoutant taper contre le bois sec.
« Cap au nord-est, » dis-je pour la forme, refermant l'instrument.
Silas, adossé au mât de fortune que nous avions taillé dans une vergue de la Léviathan, hocha la tête sans conviction. Ses yeux clairs étaient devenus deux fentes de sel. Les autres — Penn, deux éclopés du nom de Cork et Bull, et le jeune mousse Averill — dormaient en tas au centre du radeau, partageant leur maigre chaleur avec des bras maigres.
Notre provision d'eau, contenue dans trois barils de chêne rescapés de l'épave, était entamée à plus des deux tiers. Nous étions en partie à la merci des courants du Sud Atlantique, ces eaux désertes qui n'avaient rien donné depuis quatre jours.
« Le capitaine avait raison, » murmurai-je contre la corde que je serrais, m'entretenant presque machinalement. « Nous sommes dans une route de passage. Les baleiniers de Nantucket et les navires de la Compagnie des Indes se croisent là… » Je meus le bras vers une ligne invisible sur l'horizon, là où le ciel et l'océan ne faisaient qu'un.
Silas m'observa par-dessus le bord du radeau. Sa loyauté avait quelque chose de sombre depuis que nous avions abandonné l'île et l'or enfoui. Il semblait porter le poids d'une faute dont nous étions tous coupables.
« Si le vent tient, nous atteindrons la route dans deux jours. » Mon mensonge était transparent. Le vent avait tourné la nuit dernière, nous rabattant vers le sud-ouest, en direction du désert.
Cette nuit-là, Bull nous réveilla en criant. La vigie avait cru voir une lumière. Nous scrutâmes l'obscurité, le cœur battant, jusqu'à ce que l'aube ne révélât que le désert gris d'une mer infinie. Penn proposa de réduire les rations de moitié. Cork parla de jeter un sort aux dieux de la mer, comme son grand-père le faisait dans les Antilles. J'écoutais à peine, mon cerveau comptant les gallons restants, les jours, les distances.
Le huitième jour, la vigie d'Averill hurla.
« Un navire ! Le là-bas, à bâbord ! »
Nous nous bousculâmes pour regarder. Une silhouette haute se découpait enfin à l'horizon, ses voiles gonflées par le vent portant, un baleinier qui avançait paisiblement, un joyau blanc et doré posé sur l’océan.
Pendant un moment, aucun de nous ne parla. Puis nous criâmes tous en même temps, agitant nos bras, nos chemises, tout ce qui pouvait flotter dans leur direction. Je repris ma place à la barre improvisée, hurlant des ordres tandis que Silas et Penn couraient ouvrir les voiles de fortune que nous avions cousues dans nos vestes.
Le navire, un trois-mâts barbare au nom lointain peint sur sa proue, sembla nous voir au moment même où nous nous écartions de son cap. Il parut changer de route, ce qui nous remplit d'espoir. Nous le vîmes se rapprocher, hisser les signaux de rencontre — et puis nos espoirs se brisèrent.
Le grand baleinier ne coupa pas ses voiles. Il manœuvra vers nous, s'accroupit à une distance d'une centaine de mètres, et un homme monta sur la poupe avec un long tube de bronze pointé dans notre direction.
« Le grappin ! » Une voix forte déchira le vent. L'homme portait la veste bleue de capitaine, ses bras croisés sur la poitrine.
Nous hurlâmes encore. Nous nous levâmes, montrâmes nos visages maigres, nos blessures. Penn cria : « Baleiniers en détresse ! » Cork agita un morceau de toile blanche en signe de paix.
La voix du capitaine du navire nous parvint, dure, cassante :
« Pirates. Vous avez l'air de pirates. Détaler d'ici, ou je tire un boulet dans votre esquif ! »
Le soleil d'après-midi se mit à nous fracasser la tête. Nous criâmes des noms — la Léviathan, Nantucket, le port de la Nouvelle-Bedford. L'homme ne broncha pas. Il se tourna vers son autre bord, comme si notre de là lui était indifférent.
« Nous gardons notre chargement d'huile pour les hommes honnêtes. Allez mendier auprès du diable ! »
Il donna un ordre. Les voiles du navire se gonflèrent à nouveau, l'écartant de nous, comme une créature hautaine choisissant de refuser la main tendue.
Nous restâmes muets. Les mains tombèrent. Silas lâcha la ligne de sa chemise, qui traîna un moment dans l'eau avant de couler.
Le baleinier ne disparut qu'au bout d'une heure, avalé par la ligne d'horizon.
Averill pleurait sans bruit, recroquevillé au fond du radeau, son visage de quinze ans tourné vers le ciel. Cork prononça des mots dans sa langue des îles, des injures peut-être adressées à ce capitaine aveugle.
Je restai à la barre, la bouche sèche, les yeux fixés sur le point où le navire avait sombré comme une illusion. La mer qui avait semblé un chemin redevenait une prison.
« Il nous a pris pour une bande de forbans, » dit Penn d'une voix amère, s'asseyant lourdement. « Nous avions dit que nous étions des équipages de la Nouvelle-Angleterre. Il ne nous a pas crus. »
Silas leva des yeux fiévreux vers moi, son regard brûlant d'une colère que je connaissais depuis la nuit où nous avions enfoui l'or.
« C'est la faute de l'or, monsieur. Nous aurions dû rester sur l'île, défendre le navire, au lieu d'aller demander la charité d'un navire de passage. L'or nous a déjà tués à moitié. »
Je ne répondis pas. Une partie de moi avait compris pourquoi le capitaine du navire avait été si méfiant. Notre radeau, taillé dans une épave, portait encore les marques d'une navigation désespérée. Des hommes couverts de sel, affamés, un capitaine qui semblait avoir été livré au vent. Les baleiniers du sud de l'Atlantique avaient appris à se méfier de tout ce qui flottait sans escorte depuis les affaires de pirates dans les Caraïbes.
« Nous rentrons, » dis-je enfin. Les mots, une fois prononcés, avaient un goût de plomb.
« Rentrer ? Où ? La Léviathan est au fond d'un lagon, l'île se trouve derrière nous à plus d'une semaine de navigation, et notre eau suffit à peine pour tenir quatre jours, sans parler de la tempête qui nous menace à l'ouest. » Silas parlait d'ailleurs plus fort que nécessaire, comme si l'écho de nos voix pût nous sauver.
« La dérive nous a écartés de la route. Mais pas de son tracé. Nous avons eu un signal. La route est plus loin vers l'est, au-delà de cette crête de nuages. Nous devons changer de cap et tenir. » Mon mensonge était encore plus mince que la peau de notre estomac vide. Mais que pouvais-je dire d'autre ? Que j’avais perdu tout espoir à la vue de ce navire, que la mer était trop grande et notre esquif trop petit ?
Penn s'assit, posa son front sur ses genoux. Cork tira sur la corde de sa ligne de pêche, mais ne releva que du vide.
Je me tournai vers l'ouest, où les nuages s'accumulaient en un mur sombre et bas, chargé d'ombre. La tempête avait quitté la lagune et nous cherchait maintenant, comme un fauve affamé. Notre route, notre salut, tout cela nous filait entre les doigts.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.