Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 36: The Trial's Lie
La salle d’audience sentait le renfermé, la cire et la peur. Le tribunal de l’Amirauté de Londres était bondé, une foule murmurante de clercs, de marchands et de curieux venus voir le premier officier qui avait osé lever la main sur son capitaine. Elias Hooke se tenait debout dans le box des accusés, les mains liées devant lui, le visage taillé par le sel et les privations. Il ne regardait pas les juges en perruque blanche. Il regardait Silas.
Silas, son ancien quartier-maître, son compagnon de raft, se tenait à la barre des témoins, les mains crispées sur le bois, le regard fuyant.
« Et vous dites que M. Hooke a ordonné la mise aux fers du capitaine Vane sans provocation ? » demanda le procureur de la Couronne, un homme maigre nommé Throckmorton.
Silas avala sa salive. « Oui, monsieur. Il a dit que le capitaine était fou, qu’il nous menait vers la mort. Le capitaine a refusé. M. Hooke l’a frappé. »
Un frisson parcourut la salle. Le juge, un vieil homme au nez vineux nommé Sir Aldous Finch, griffonna quelque chose. Hooke sentit le poids des regards. Il avait les mains moites mais le cœur étrangement calme. Il avait passé trente-cinq jours sur un radeau à se demander s’il allait mourir. Une salle d’audience ne lui faisait plus peur.
« Et après l’avoir frappé, il l’a jeté par-dessus bord ? »
« Oui, monsieur, » dit Silas, mais sa voix vacilla.
Hooke se tourna vers Bridgeman, assis au premier rang, un carnet à la main, les lèvres minces. Le secrétaire de la maison Pemberton & Fils avait promis des informations. Il n’avait encore rien donné.
Le procureur se tourna vers le box. « Monsieur Hooke, avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ? »
Hooke respira profondément. C’était le moment. Le mensonge, ou la corde.
« Messieurs les juges, » commença-t-il, sa voix grave mais posée, « je ne suis pas ici pour nier que j’ai frappé le capitaine Vane. Je l’ai fait. »
La salle murmura. Le juge leva la main.
« Mais je n’ai pas frappé un capitaine légitime. J’ai frappé un homme qui avait détourné son navire, non pas vers les champs de baleines, mais vers une tombe. Le capitaine Vane ne chassait pas la graisse. Il chassait l’or. »
Un silence de mort. Throckmorton se leva. « Objection, Votre Honneur — »
« Laissez-le parler, » dit Sir Aldous, les yeux plissés. « Nous avons le temps. »
Hooke continua. « Le capitaine Vane avait en sa possession une carte marine indiquant l’épave d’un galion espagnol chargé d’or, coulé au large des côtes de l’Afrique australe. Il l’avait obtenue par des moyens douteux à Lisbonne. Il avait engagé la compagnie dans une chasse au trésor privée, au mépris de son contrat. »
Il marqua une pause. « Si vous ne me croyez pas, vous pouvez interroger M. Nathan Bridgeman, secrétaire de la maison Pemberton & Fils, qui est présent dans cette salle. »
Tous les regards se tournèrent vers Bridgeman. Le secrétaire se leva, le visage impassible.
« Monsieur le juge, » dit Bridgeman, « la maison Pemberton & Fils a effectivement découvert, après le départ du Leviathan, que le capitaine Vane avait falsifié ses ordres de route. Nous avons également découvert des paiements douteux à des cartographes de Lisbonne. Le capitaine Vane nous devait une somme considérable, contractée avant son embarquement. »
Sir Aldous fronça les sourcils. « Que voulez-vous dire ? »
« Que le capitaine Vane était endetté, » dit Bridgeman froidement. « Endetté jusqu’au cou. La maison l’avait engagé comme commandant de baleinier, pas comme pilleur d’épaves. Sa véritable mission était de rembourser ses dettes par le pillage. »
Hooke vit la salle changer d’humeur. Les murmures devinrent des huées. On n’aime pas un capitaine qui trahit sa compagnie.
Throckmorton essaya de reprendre le contrôle. « Mais cela ne justifie pas le meurtre ! »
« Ce n’était pas un meurtre, » dit Hooke, le regard dur. « C’était un acte de survie. Lorsque nous avons atteint le site de l’épave, une goélette pirate, le Baë, commandée par Obadiah Crow, nous a attaqués. Le capitaine Vane, aveuglé par l’avidité, voulait négocier avec eux. Il voulait leur donner la moitié de l’or. »
Il laissa le mensonge reposer un instant. « J’ai refusé. J’ai pris le commandement pour protéger l’équipage. Vane a résisté. Il est tombé au cours du combat. »
« Vous prétendez qu’il a été tué par des pirates ? » demanda Sir Aldous.
« Je prétends qu’il est mort en combattant, » dit Hooke. « Si quelqu’un ici peut dire le contraire, qu’il s’avance. »
Il laissa son regard balayer la salle. Il s’arrêta sur Silas. Silas baissa les yeux.
Throckmorton insista. « Et l’équipage ? Pourquoi vos hommes disent-ils que vous aviez projeté la mutinerie avant même d’atteindre ces eaux ? »
Hooke sourit d’un air las. « Ils mentent, monsieur le procureur. Ou plutôt, ils obéissent à ceux qui leur donnent à manger. Il y avait des hommes à bord qui voulaient l’or pour eux-mêmes. Ils avaient formé leur propre complot. Une fois qu’ils ont compris que je voulais restituer le trésor à ses propriétaires légitimes, ils se sont retournés contre moi. »
Il se tourna vers Silas. « N’est-ce pas, quartier-maître ? »
Silas pâlit. Il avait les mains tremblantes.
« Je… je ne… »
« Vous avez survécu, » dit Hooke doucement. « Nous avons survécu. C’est parce que j’ai tenu bon. C’est parce que j’ai refusé de laisser ce trésor corrompre l’équipage. Si vous voulez blâmer quelqu’un pour la mort du capitaine, regardez-vous dans la glace. Vous étiez là. Vous avez vu ce qui s’est passé. »
Le silence devint assourdissant. Sir Aldous se pencha en avant.
« Monsieur Silas, vous confirmez le récit de M. Hooke ? »
Silas ouvrit la bouche, la referma. Ses yeux allèrent de Hooke au procureur, du procureur aux juges. Il savait que s’il mentait de façon trop directe, il pourrait être accusé de parjure. Mais s’il contredisait Throckmorton, il perdrait l’immunité qu’on lui avait promise.
Silas serra les mâchoires et hocha lentement la tête.
« Le premier officier, en effet, nous a protégés des pirates. Il a pris le commandement de force. »
Hooke ne montra aucune émotion. Mais à l’intérieur, il sentit un relâchement, léger, comme une corde qui cède. La salle se mit à murmurer, et les juges échangèrent des regards.
Le procureur, pris de court, tenta de sauver les meubles : « Mais il a abandonné dix hommes sur une île pour sauver l’or — »
« J’ai abandonné dix hommes sur une île pour qu’ils ne meurent pas noyés, » dit Hooke. « Nous avions un radeau de fortune. Pas de place pour tous. J’ai laissé des provisions et un homme de confiance. Personne n’a été abandonné à la mort. »
Il laissa son regard s’attarder sur Bridgeman, qui lui fit un signe presque imperceptible.
Sir Aldous toussa. « Ce tribunal considère que le récit est… suffisamment trouble pour ne pas être jugé sur la seule foi des témoignages. Nous nous retirons pour délibérer. »
Le juge se leva et disparut par une porte latérale. La salle se mit à bourdonner. Hooke ferma les yeux.
Un garde le ramena dans sa cellule. Il était seul depuis une demi-heure lorsque la porte s’ouvrit. Bridgeman entra, refermant doucement derrière lui.
« Vous avez bien joué, » dit le secrétaire à voix basse.
« Je n’ai pas joué, » répondit Hooke. « J’ai survécu. Maintenant, dites-moi la vérité. Pourquoi la maison Pemberton & Fils me défend-elle ? »
Bridgeman sourit d’un air mince. « Parce que la maison Pemberton & Fils était au bord de la faillite, monsieur Hooke. Le capitaine Vane avait hypothéqué le navire à son nom. Si vous étiez reconnu coupable de mutinerie, l’or serait confisqué par la Couronne. Et la maison ne verrait rien. »
Hooke ouvrit les yeux.
« Vous voulez l’or, » dit-il.
« La maison veut l’or, oui. » Bridgeman sortit une lettre de sa poche. « Et elle est prête à vous offrir une part. Non pas pour votre liberté, mais pour votre silence. Vous avez enterré ce trésor dans une lagune, monsieur Hooke. Dix hommes sur l’île, qui ne savent rien de la procédure. Vous seul connaissez les coordonnées exactes en dehors de Jenkins. »
Il tendit la lettre. « Signez ceci, et la maison fera en sorte que votre peine soit légère. Refusez, et nous verrons si votre témoignage tient face à des preuves… supplémentaires. »
Hooke prit la lettre sans la lire. Il la plia et la glissa dans sa poche.
« Je verrai, » dit-il.
Bridgeman haussa un sourcil, puis sortit, laissant la porte de fer se refermer avec un bruit lourd.
Hooke resta seul dans l’obscurité, la lettre contre sa poitrine, le mensonge qu’il avait tissé encore chaud dans sa gorge. Il avait sauvé sa vie. Mais il savait qu’il venait de sceller autre chose, une dette plus lourde que l’or.
Et dans la pénombre, un détail le rongeait : Bridgeman n’avait pas demandé où se trouvait l’or. Il le savait déjà.
Quelqu’un lui avait parlé. Et la seule personne qui connaissait la position exacte de la lagune, en dehors de lui et de Jenkins, était Obadiah Crow.
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