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Le Léviathan Doré

Lire le chapitre 6: The Ship's Bell Toll

Le premier signe ne fut pas le vent, mais le silence. Les mouettes avaient disparu depuis la veille, et l’air s’était épaissi, chargé d’une odeur de fer et de sel brûlant. Elias Hooke se tenait à l’arrière, les mains crispées sur la rambarde, lorsqu’il vit la ligne d’horizon se plisser comme une paupière fatiguée.

— Barre à tribord ! cria-t-il, sans attendre l’ordre du gaillard.

Le timonier obéit, mais trop tard. Le *Gilded Leviathan* piqua du nez dans la première lame, et sa coque gémit de toutes ses membrures. Une détonation sèche, venue des profondeurs du navire, fit vibrer le pont sous les bottes d’Hooke.

— Les écoutes ! hurla-t-il. Toutes les écoutes de hunier !

Les hommes grouillèrent dans la pénombre jaunâtre, ruisselants déjà, alors que la pluie ne tombait pas encore. C’était le calme trompeur qui précède la déchirure — et Hooke connaissait trop bien cette attente. Il grimpa quatre barreaux de l’échelle de poupe et se pencha vers la dunette.

Le capitaine Vane était là, seul à la roue, les mains blanches sur le bois. Ses yeux ne quittaient pas une carte humide fixée au bastingage, déchirée en son coin supérieur droit.

— Monsieur Vane ! Les récifs de la Désolation sont à moins de deux heures sous le vent ! Nous devons prendre de la toile !

Vane ne répondit pas. Il tourna la roue d’un quart, doucement, comme un horloger ajustant un ressort.

— Deux heures, monsieur Hooke… et nous y serons.

Le vent cria. Une nouvelle lame frappa la hanche bâbord, et Hooke dut s’agripper à la lisse pour ne pas basculer. L’eau gifla son visage, salée et glacée.

— Capitaine, les récifs ne sont pas marqués sur ma route ! Nous sommes en eaux non cartographiées !

— Justement, monsieur Hooke, répondit Vane d’une voix étrangement calme, c’est là qu’ils la cachent.

Il désigna la carte. Hooke plissa les yeux dans le soir qui tombait, mais il connaissait déjà la marque : une croix rouge, minuscule, que le capitaine avait tracée de sa propre main. Et maintenant, au-delà de la croix, une ligne pointillée — un passage secret, ignoré des pilotes et des marchands. Roger de L’Isle avait cartographié cette route en 1721, l’avait gardée secrète pour la Compagnie des Indes. La rumeur voulait que le *San Cristóbal*, chargé de lingots et de doublons, ait sombré dans ces parages — non pas sur les récifs visibles, mais sur un récif intérieur, invisible à marée haute.

— Les récifs intérieurs, murmura Hooke. Vous voulez franchir les récifs intérieurs par ce temps ?

Vane sourit. Ce sourire-là, Hooke ne l’avait vu qu’aux cartes, aux rêves, aux heures de méditation muette du capitaine. Ce n’était pas le sourire d’un homme lucide. C’était celui d’un homme qui avait déjà coulé.

— Nous la franchirons à marée basse, monsieur Hooke. La carte dit que le chenal s’ouvre à découvert.

— Et la carte, capitaine, elle dit quoi des quinze mètres d’écume que je vois là, droit devant ?

Encore une lame, plus haute que les précédentes. Le Leviathan roula debout à quarante degrés, et quelque part sous leurs pieds, un grincement de métal contre pierre — la mèche du safran frottant contre un écueil invisible.

— Prenez la barre, ordonna Vane.

— Capitaine, nous devons faire demi-tour, ou au moins nous abriter sous les Quatre-Vents.

— Je ne vous demande pas votre avis, monsieur Hooke. Je vous demande votre obéissance.

Hooke regarda le capitaine. Le visage de Vane était émacié, comme si la fièvre de l’or avait fondu la chair autour de ses os. Ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux que la pluie ne lavait pas. Et au fond de Hooke, quelque chose céda — non pas sa loyauté, mais cette part de lui qui avait cru que le devoir et le bon sens pouvaient marcher ensemble.

Il serra les mâchoires.

— Oui, capitaine.

Il descendit vers la roue. Vane lui céda la place sans résistance, et Hooke sentit les vibrations de la barre sous ses paumes comme un cœur affolé. Le navire vivait de sa propre peur.

— Barre à deux quarts sous le vent, ordonna-t-il au timonier qui attendait. On passe au plus près de la déferlante.

Le timonier obéit. Le Leviathan répondit lentement, trop lentement — sa coque épaisse, chargée en bas de ses barriques d’huile vides taillées comme des sarcophages. Une heure, pensa Hooke. Une heure de manœuvres à l’aveugle dans une mer qui ne demandait qu’à ouvrir sa gorge profonde.

C’est alors que le cri vint du gaillard d’avant :

— Feu à tribord ! Feu à la grande écurie !

Hooke tourna la tête. La fumée montait de l’écoutille du maître-voile, épaisse et noire, mêlée à des étincelles que le vent tordait en serpents. Le fourneau à gras, la cabane des fusiliers, était en feu.

Et dans cette lueur orange qui éclaboussait les haubans, Hooke vit la silhouette de Silas, le second, qui montait sur le pont — non pas pour combattre le feu, mais pour regarder le capitaine. Ses yeux étaient deux éclats de verre brillant dans la nuit.

— Monsieur Hooke, dit Vane, gardez la route. Je m’occupe de cet incident.

Il s’éloigna vers l’avant, laissant Hooke seul à la barre, les mains ruisselantes d’eau et de sueur, le navire secoué comme une bête prise au piège. Les flammes s’élevaient à présent au-dessus du bastingage, jetant sur le pont des ombres dansantes, et la pluie commençait enfin, un rideau lourd et droit qui semblait hésiter entre la noyade et le baptême.

— Feu éteint, monsieur, cria une voix en bas. Mais la fabrique est foutue. Les chaudières sont crevées.

Hooke ferma les yeux une seconde. Les tryworks. Le grand fourneau de fonte où l’on rendait l’huile de baleine, ce cœur du métier, était mort. Les chaudières crevées — par la tempête, par la négligence, ou par un sabot bien placé ? Il le saurait bientôt.

Il rouvrit les yeux et vit, droit devant, l’écume blanche des récifs. La marée n’était pas encore assez basse.

— Timonier, abattez de trois quarts !

— Nous allons nous jeter sur l’écueil, monsieur !

— Je le sais, cria Hooke. Mais mieux vaut un éventrement à tribord qu’un éventrement plus grand au centre. Tenez-vous prêt.

Les dernières secondes avant l’impact furent démesurément lentes. Hooke vit les vagues se retirer, découvrant des arêtes noires et rugueuses, rendues encore plus terribles par leur soudaineté. Puis le Leviathan frappa. Le choc le projeta contre la roue, ses côtes claquèrent sur le bois, et le navire tout entier sembla se soulever, chercher son souffle, avant de retomber dans l’eau profonde de l’autre côté du récif.

Le silence après le bruit.

Hooke se releva, le sang coulant d’une coupure au sourcil. Au bout de la dunette, Vane le regardait, impassible, les mains derrière le dos, comme s’il inspectait un bataillon en parade.

— Bien joué, monsieur Hooke. Vous menez bien ce navire.

Et il descendit vers sa cabine sans ajouter un mot, tandis que les hommes du gaillard, couverts de suie et de cendres, relevaient leurs visages épuisés vers Hooke. Silas s’approcha, la chemise trempée, fumante encore.

— Les chaudières sont mortes, dit-il tranquillement. Si nous ne trouvons pas un port pour les refondre, nous sommes finis pour la saison. Et le capitaine ?

Il laissa la phrase en suspens, mais ses yeux disaient le reste.

Hooke regarda la mer. Une lame verte déferlait au-delà des récifs, indifférente et magnifique. Il pensa aux barriques d’huile vides, aux câbles coupés, au message près de la cambuse, au regard neutre de Primm dans sa soute éclairée à la bougie. Et il pensa à ce que le Leviathan n’avait pas dans ses flancs : pas une goutte d’huile, pas une barrique pleine depuis le départ de Nantucket.

Le navire était un mensonge de bois et de toile, porté par un capitaine qui allait chercher l’or au fond du monde, et qui irait — Hooke le savait maintenant — au bout de lui-même s’il le fallait.

Il essuya le sang de son front et se tourna vers Silas.

— Nous ne trouverons pas de port, dit-il. Nous n’en chercherons pas.

— Et que fait-on, alors ?

Hooke regarda encore une fois la ligne d’écume blanche, là où le navire avait frôlé la mort.

— On répare ce qu’on peut. Et on garde les yeux ouverts.

Il ne dit pas : *et on décide qui sera le prochain à tenir la barre.*

Mais le mot, tout le monde l’entendit dans le silence de la pluie qui tombait fort.